Exécuter l’export de défense : le Trade Finance comme infrastructure de paiement, de preuve et de conformité Depuis le printemps 2024, la logique européenne de montée en capacité et de sécurisation des capacités de production et d’acheminement a pris forme avec la présentation de la nouvelle stratégie industrielle de défense (EDIS). Dans le même temps, l’exécution des opérations internationales de défense s’inscrit dans un environnement sensiblement plus contraint que par le passé. L’entrée en application de nouvelles lignes directrices européennes en matière de sanctions, l’extension des contrôles sur les biens et technologies sensibles, ainsi que la montée des exigences des acteurs financiers en matière de gouvernance ont déplacé le centre de gravité des opérations export. Livrer ne suffit plus. L’enjeu devient la capacité à mener une transaction de bout en bout et à en garantir la conformité sur des durées pouvant atteindre plusieurs dizaines d’années. Le paiement doit également être sécurisé dans des schémas contractuels, bancaires et documentaires de plus en plus complexes. Cette tension se superpose à une contrainte plus générale du commerce à l’étranger : l’écart entre la demande de Trade Finance et l’offre effectivement disponible demeure massif. L’Asian Development Bank (ADB) estime que le déficit mondial de financement du Trade Finance atteint près de 2 500 milliards de dollars, et souligne que la demande augmente avec la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement et la diversification des flux. Dans ce cadre, les PME restent structurellement plus exposées : selon une analyse de l’Organisation mondiale du commerce relayée par la Global Trade Review, environ un dossier de financement sur deux est rejeté pour les petites entreprises, contre des taux bien inférieurs pour les grandes contreparties. À l’échelle européenne, l’orientation est cohérente avec ce diagnostic. La consolidation industrielle et la sécurité d’approvisionnement deviennent des objectifs explicitement assumés, et elles impliquent, mécaniquement, une montée en intensité des opérations transfrontalières, des jalons contractuels et des exigences de preuve. L’adoption de l’EDIP (European Defence Industry Programme) par le Conseil de l’Union européenne le 8 décembre 2025 s’inscrit dans cette trajectoire, avec une logique de disponibilité et de résilience de la Supply Chain qui rejaillit sur les besoins de financement et de garanties. Dans ce cadre, la question n’est pas seulement « combien » financer, mais « comment » rendre finançable une opération internationale de plus en plus exigeante. C’est ici que le Trade Finance reprend toute sa place car il ne se confond pas avec le financement général de l’entreprise. En effet, il organise une transaction dite « cross-border » en articulant contrat, logistique, documentation et paiement, tout en intégrant des obligations de conformité qui se sont durcies. Cette tension transparaît publiquement avec pour exemple la lettre du 22 novembre 2022 d’Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, qui illustre ce point en alertant sur les difficultés croissantes de financement et sur la perception du secteur par certains acteurs financiers. C’est une alerte qui reste structurellement valide même si le contexte doctrinal a depuis lors évolué, notamment avec la clarification ESG de décembre 2025. Une infrastructure transactionnelle au service du paiement et de la maîtrise du risque Le Trade Finance répond à une question opérationnelle : comment sécuriser un échange international lorsque les parties n’ont ni la même juridiction, ni la même structure de risque, ni la même lecture du « bon déroulement » d’un contrat ? Dans la pratique, il s’agit de substituer à la confiance de principe une mécanique de confiance par la preuve, fondée sur des engagements bancaires et sur des documents standardisés. Cette logique est particulièrement utile dans des secteurs où les livraisons sont complexes, où les délais sont longs, et où la sensibilité des biens impose un niveau de traçabilité élevé. Loin d’être un simple sujet bancaire, celui-ci a un effet direct sur la capacité de l’entreprise à exécuter : en sécurisant le paiement, il réduit le risque de crédit commercial ; en encadrant la documentation, il limite les litiges ; en structurant les jalons, il rend la chaîne de livraison plus prévisible. Dans la défense, cette structuration s’insère naturellement dans la réalité des programmes export : les ventes sont rarement des transactions ponctuelles, elles s’accompagnent d’un soutien dans la durée, de formation, de maintien en condition, et donc d’obligations contractuelles qui dépassent largement la livraison. Un point de terrain mérite d’être explicité, car il conditionne la perception des PME et ETI exportatrices de la base industrielle et technologique de défense (BITD). La robustesse documentaire n’est pas une exigence théorique, c’est souvent le facteur qui décide si le cash arrive à temps. Selon l’ICC Banking Commission (Technical Advisory Briefing No. 3, 2022), la proportion de documents refusés à la première présentation sous crédoc se situe fréquemment entre 65 % et 80 %. Cela ne signifie pas nécessairement une perte de paiement, mais implique presque toujours retard, coûts additionnels et parfois tensions d’exécution dans la chaîne contractuelle et documentaire. Dans un secteur où les cadences montent et où les approvisionnements sont tendus, cette friction documentaire devient, en pratique, une variable de capacité. Entre crédoc, remises documentaires, garanties et SBLC Le crédit documentaire (souvent appelé « crédoc » ou « L/C ») est l’instrument le plus emblématique du Trade Finance. Son principe est simple : la banque de l’acheteur s’engage à payer le vendeur si, et seulement si, les documents présentés sont conformes aux conditions convenues. Cette mécanique est encadrée par les UCP 600 (Règles et Usances Uniformes de la Chambre de commerce international – ICC) qui rappellent notamment que les banques traitent des documents plutôt que des marchandises, ce qui rend la qualité de préparation documentaire déterminante. Elles précisent aussi qu’un crédit est, par nature, une transaction distincte du contrat de vente sur lequel il peut s’appuyer, et que les établissements de crédit ne sont pas liés par ce dernier. Dans sa mécanique de base, un crédoc implique quatre parties : l’acheteur (donneur d’ordre) qui demande l’ouverture du crédit auprès de sa banque ; la banque émettrice qui formalise l’engagement de paiement ; la banque notificatrice ou confirmatrice dans le
Municipales de 2026 et numérique : entre architectures de visibilité et vulnérabilités informationnelles
Municipales de 2026 et numérique : entre architectures de visibilité et vulnérabilités informationnelles Les élections municipales de 2026 ont rappelé que les fragilités de l’espace informationnel en période électorale ne se manifestent pas de manière uniforme d’une plateforme à l’autre. En contexte électoral, la circulation de l’information ne relève plus seulement de la compétition politique ordinaire. Elle devient aussi un espace de confrontation entre récits, de façonnement des perceptions et d’exploitation possible des vulnérabilités du débat public. À ce titre, l’observation des contenus diffusés sur X et TikTok montre qu’un même événement politique ne produit pas les mêmes effets de circulation, de visibilité et d’amplification selon la plateforme concernée. Sur TikTok, l’attention se concentre plus rapidement autour du scrutin lui-même. Sur X, les dynamiques discursives se prolongent davantage dans les jours qui suivent, au rythme des réactions, des commentaires et des polémiques. Cet écart ne tient pas seulement aux usages des internautes. Il renvoie aussi aux règles de visibilité propres à chaque plateforme, aux modes de diffusion qu’elles favorisent et aux leviers d’amplification qu’elles rendent possibles. Dans une perspective de lutte informationnelle, cette différence est centrale, car elle conditionne la manière dont certains récits s’imposent, dont des tensions peuvent être accentuées et dont des contenus à fort potentiel de polarisation trouvent un relais plus large. L’exploitation de 985 publications collectées sur X et de 861 vidéos observées sur TikTok pendant les municipales françaises de mars 2026 met en évidence deux régimes distincts de circulation de l’information, qui font apparaître des fragilités différentes de l’espace informationnel selon la plateforme considérée. Si les pics d’activité se concentrent entre le 15 et le 17 mars, leur temporalité diffère nettement. TikTok atteint son intensité maximale dès le jour du scrutin, tandis que X prolonge le débat dans l’après-vote, au fil des réactions et des controverses. Un même événement électoral ne produit pas, selon la plateforme sur laquelle il est observé, le même espace d’expression, les mêmes conditions de visibilité ni le même potentiel d’exploitation des fragilités cognitives et informationnelles. Le scrutin comme moment de vulnérabilité informationnelle L’analyse du volume de publications met en évidence une hausse très nette de l’activité entre le 15 et le 17 mars 2026. Cette concentration confirme que le scrutin constitue le moment central de la séquence observée. Elle montre aussi que l’élection ne se résume pas au vote lui-même. Elle donne lieu à une succession de commentaires, de prises de position et de débats qui prolongent l’événement dans le temps. Sur TikTok, le pic est atteint le 15 mars, soit le jour même du scrutin. Sur X, le maximum est observé le 17 mars. Ce décalage de quarante-huit heures traduit deux temporalités différentes. TikTok capte plus directement l’attention immédiate suscitée par l’événement. X accueille plus nettement un temps d’après-coup, où dominent les réactions, les interprétations et les controverses. L’activité reste d’ailleurs soutenue dans les jours suivants. Elle ne retombe pas brutalement après le vote. Cela montre que la séquence électorale se prolonge dans une phase de commentaire et de qualification de l’événement. Les résultats ne sont pas seulement annoncés, ils sont discutés, contestés, mis en scène et réinterprétés. Cette concentration puis cette prolongation de l’activité créent une fenêtre favorable à l’exploitation d’émotions, à la réactivation de lignes de fracture et à l’installation de récits de contestation ou de délégitimation dans un moment où l’attention collective se focalise sur cette actualité. La période précédant le 15 mars n’est pas non plus une phase neutre. L’observation des données montre une montée progressive de l’activité dans les jours qui précèdent le scrutin, marquée par l’émergence de prises de position partisanes et la structuration de lignes narratives distinctes selon les affinités politiques. Cette amorce pré-électorale constitue la première fenêtre d’exploitation informationnelle, celle où les récits sont introduits, testés et amplifiés avant même que les résultats ne soient connus. Elle précède et conditionne la réception que les publics feront des événements ultérieurs. Le pic observé sur X au 17 mars présente une signification stratégique particulière dans une perspective de lutte informationnelle. Ce moment post-vote correspond à la phase de qualification des résultats, un temps où la légitimation ou la délégitimation du scrutin devient l’enjeu central du débat public. C’est précisément dans cet intervalle que les récits de contestation, d’irrégularité ou de dysfonctionnement institutionnel trouvent le terrain le plus favorable, car l’incertitude interprétative est à son maximum et l’attention collective reste mobilisée. Les modes opératoires informationnels documentés par VIGINUM dans des contextes comparables exploitent systématiquement cette fenêtre pour ancrer des perceptions de crise avant que les récits officiels ne s’imposent. surtout utilisés par des acteurs institutionnels et médiatiques. Ils témoignent de stratégies de présence planifiée, destinées à maintenir une activité régulière. Deux plateformes, deux logiques d’exposition à l’influence X et TikTok n’organisent pas la circulation de l’information de la même façon. Sur X, la diffusion demeure en partie liée aux réseaux de relations entre comptes, à la reprise de publications, aux mentions et à la capacité de certains acteurs à occuper durablement l’espace de discussion. La visibilité dépend donc encore largement de la notoriété des comptes, de leur inscription dans des cercles déjà constitués et de leur capacité à maintenir une présence continue. TikTok obéit à une autre logique. La visibilité d’un contenu dépend d’abord de sa capacité à capter l’attention et à susciter rapidement de l’interaction. Le poids du réseau propre à un compte y compte moins que sur X. Un contenu peut donc gagner en visibilité même lorsqu’il provient d’un compte qui ne dispose pas, au départ, d’une audience importante. Cette différence est essentielle pour comprendre la circulation de l’information en période électorale. Sur X, les contenus circulent davantage dans des chaînes de reprise, de commentaire et de confrontation. Sur TikTok, ils dépendent plus directement de leur performance immédiate. Dans un cas, la circulation repose davantage sur la continuité, la répétition et l’inscription dans des réseaux visibles. Dans l’autre, elle dépend surtout de la capacité d’un contenu à être mis en avant rapidement par la plateforme. Ces écarts sont déterminants,
L’arsenal financier de la souveraineté : vers une infrastructure de défense tokenisée et décentralisée
L’arsenal financier de la souveraineté : vers une infrastructure de défense tokenisée et décentralisée La période de 2024 à 2026 représente un tournant décisif dans la géopolitique mondiale, marquée par une fragmentation de l’ordre international et une militarisation croissante des relations diplomatiques. Ce contexte chaotique pousse l’Europe à opérer un changement stratégique difficile sous l’administration Trump, qui s’aligne sur une stratégie de « pression maximale ». De son côté, la France, se trouve dans le rôle de « Nation-cadre » et de pilier de défense en Europe. La guerre en Ukraine, toujours en cours, métamorphose le secteur de la défense en un véritable catalyseur d’innovation décentralisée. Face à cette instabilité mondiale, l’Europe n’a d’autre choix que de s’engager dans un réarmement rapide et de garantir une autonomie stratégique financée par ses propres ressources. Financement et Souveraineté : le défi de la BITD française Dans un contexte de retour de la guerre de haute intensité sur le continent, la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030 présente une programmation de 413 milliards d’euros, soit une augmentation de 40 % par rapport à la LPM précédente. L’ambition de la politique de défense est portée par la hausse des budgets publics, mais sa mise en œuvre dépend de la capacité de l’industrie de défense à accéder aux capitaux privés nécessaires pour soutenir sa production et son innovation. L’effort est là en valeur absolue, mais les données démontrent les fragilités des PME et ETI de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) qui structurent le tissu approvisionnant les grands maitres d’œuvre industriels (MOI). Ce point est d’autant plus préoccupant que l’Observatoire Économique de la Défense (OED) et la Direction Générale du Trésor identifient un besoin de capitaux propres critique pour ces entreprises. Pour compenser une hausse attendue des carnets de commande estimée à 17,5 milliards d’euros d’ici 2030, les entreprises de la BITD auront besoin de mobiliser dès maintenant, dans les cinq années à venir, entre 4 et 6 milliards d’euros de fonds propres supplémentaires. En absence d’une telle levée de fonds, la “montée en cadence” industrielle risque de se heurter à des contraintes de bilan, ces entreprises affichant déjà des ratios d’endettement supérieurs à la moyenne et une charge de la dette significative au regard de leurs cash flows. La sous-capitalisation n’est pas qu’un problème comptable ; elle constitue aussi une faiblesse stratégique qui expose nos fleurons technologiques à un rachat par des capitaux étrangers ou à des ruptures de chaîne d’approvisionnement en cas de crise. La Révolution ESG du 30 Décembre 2025 : le secteur comme acteur social Le secteur de la défense a longtemps souffert des effets d’une forme d’exclusion systématique conduite sous couvert de considérations Environnementales, Sociales et de Gouvernance (ESG), qui a affecté la capacité d’accès au financement bancaire et aux marchés de capitaux de plusieurs PME de la BITD, jugées « non durables » par des gestionnaires d’actifs. Le tournant doctrinal intervient le 30 décembre 2025, avec la publication de la Notice de la Commission européenne CELEX 52025XC04950. Ce texte précise l’application du cadre européen de la finance durable au secteur de la défense en affirmant que l’investissement dans l’industrie de l’armement est intrinsèquement compatible avec les objectifs de durabilité de l’Union. La Notice européenne rappelle que l’industrie de défense participe directement à la sécurité des citoyens, à la paix et à la défense des démocraties, qui sont des éléments constitutifs des prérequis au développement durable. En se basant sur l’Objectif de Développement Durable (ODD) des Nations Unies pour favoriser l’avènement de sociétés pacifiques et inclusives, la Commission européenne réhabilite la défense au rang de la durabilité sociale. La Notice indique que le cadre SFDR (Sustainability-related disclosures in the financial services sector) et la taxonomie européenne n’empêchent aucunement le financement de la défense et incitent au contraire les investisseurs à examiner les entreprises qui le composent au cas par cas sans discrimination idéologique, et à leur reconnaître un rôle essentiel dans la résilience des institutions.Cette clarification doctrinale a une incidence directe sur les agences de notation ESG et les développeurs d’indices, qui doivent désormais faire apparaître la contribution positive du secteur à la stabilité géopolitique. Elle ouvre aussi la voie à l’alignement des intérêts des investisseurs institutionnels, préoccupés par leur reporting en matière de durabilité (CSRD/ESRS) et ceux du financement de la BITD. En faisant ainsi de la sécurité un bien public, l’Europe lève le principal obstacle moral à son réarmement, ouvrant à une profonde intégration de la défense dans les nouveaux écosystèmes financiers tokenisés. La Tokenisation des Actifs Réels (RWA) Les rails de la finance décentralisée constituent le socle technologique de la future “forteresse financière” européenne. Techniquement, elle repose sur l’utilisation de la technologie des registres distribués (Distributed Ledger Technology, DLT) ou, plus précisément, de la blockchain pour représenter, sous formes de jetons numériques, des droits de propriété ou des créances financières. Un jeton (token) est en effet une unité de valeur programmable, dont l’émission et la circulation sont conditionnées par des « smart contracts » (contrats intelligents). Ceux-ci sont des protocoles informatiques s’exécutant automatiquement lorsque certaines conditions sont remplies, faisant disparaître le besoin de tiers de confiance pour une large part des opérations relevant du post-marché. Un des bénéfices les plus fortement disruptifs de la tokenisation est le règlement-livraison instantané, dit “Atomic Settlement”. Dans le cadre du système financier classique, le transfert d’un titre financier et son paiement effectif nécessitent généralement un délai de deux à trois jours ouvrés (T+2). Cela engendre des risques de contrepartie et immobilise les liquidités. En revanche, avec la technologie de la blockchain (DLT), le transfert d’un actif tokenisé et le paiement, souvent effectués en monnaie tokenisée ou en stablecoin, se réalisent simultanément et de manière irrévocable, ce qui permet à l’émetteur de libérer instantanément des fonds. De plus, la possibilité de fractionalisation offre la possibilité de diviser un actif de grande envergure tel qu’une créance d’exportation de 100 millions d’euros en millions de micro-participations accessibles aux petits investisseurs, rendant ainsi l’investissement dans des domaines autrefois réservés aux institutions financières beaucoup plus accessible. Concernant le secteur
Cycle d’exploitation dans l’industrie de défense : spécificités et financement
Cycle d’exploitation dans l’industrie de défense : spécificités et financement Depuis 2022, l’industrie de défense française accélère à un rythme inédit. Le ministère des Armées a inscrit dans la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 un effort budgétaire de 413 milliards d’euros, avec un objectif explicite d’augmentation des cadences de production. Les déclarations formulées en juin 2022 par Emmanuel Macron à Eurosatory sur le passage à une « économie de guerre » traduisent cette volonté d’adapter l’appareil industriel à des volumes plus élevés et à des délais plus courts. Produire davantage suppose toutefois d’engager davantage de dépenses : achats de matières premières, stocks, salariés, investissements… Or, ces sorties de trésorerie interviennent bien avant les encaissements liés à la vente de la production. Dans un secteur caractérisé par des cycles longs et une forte intensité capitalistique, la montée en cadence amplifie mécaniquement le Besoin en Fonds de Roulement (BFR). Ainsi, les carnets de commandes peuvent être pleins et la trésorerie pourtant sous tension. Dans l’industrie de défense, le financement du cycle d’exploitation est devenu l’un des véritables nerfs de la montée en cadence. Dans ce contexte, les entreprises recherchent des solutions capables de soutenir l’augmentation de la production sans détériorer leur structure financière. Pour cela, elles se tournent vers des solutions adossées aux actifs circulants afin de générer de la liquidité sans recourir à de la dette financière. Ces outils se structurent autour des trois composantes du BFR : les créances clients, les dettes fournisseurs et les stocks. Caractéristiques et importance du besoin en fonds de roulement Le BFR mesure le décalage entre les encaissements et les décaissements liés à l’activité courante d’une entreprise. Il correspond aux ressources que l’entreprise doit mobiliser pour financer son cycle d’exploitation, c’est-à-dire la période qui s’écoule entre le paiement de ses fournisseurs et l’encaissement de ses clients. Il se calcule simplement : créances clients + stocks – dettes fournisseurs. Lorsque le résultat est positif, l’entreprise enregistre un besoin de financement appelé le « besoin en fonds de roulement, BFR », et doit financer ce décalage par sa trésorerie ou par un financement externe. Le BFR dépend de trois variables principales. D’abord, les délais de paiement accordés aux clients. Plus ils sont longs, plus les créances augmentent et plus le besoin de trésorerie s’élève. Ensuite, les délais obtenus auprès des fournisseurs. Les allonger permet de réduire le besoin immédiat de financement. Enfin, le niveau de stocks : tant qu’un bien n’est pas vendu et payé, il immobilise du capital. Une entreprise peut être rentable et pourtant se retrouver en difficulté de trésorerie si son BFR augmente plus vite que sa capacité de financement. La croissance elle-même peut créer une tension car davantage de commandes signifie davantage d’achats, davantage de stocks et davantage de créances avant que le cash ne soit effectivement encaissé. La gestion du BFR consiste donc à aligner le plus possible le rythme des encaissements et des décaissements afin d’éviter un effet d’étouffement financier. À l’échelle macroéconomique, l’enjeu est considérable. Le crédit inter-entreprises – qui reflète une part importante des besoins de financement du cycle d’exploitation – représente 800 milliards d’euros en France et environ 3 200 milliards d’euros dans l’Union européenne. Ces montants illustrent l’ampleur des flux immobilisés dans les décalages de paiement. Pour les PME et ETI, le sujet est particulièrement sensible. Leur accès au financement est plus contraint et leurs marges de manœuvre en trésorerie plus limitées. Une PME sur quatre ferait faillite en raison d’un manque d’accès à des solutions de financement court terme adaptées à son BFR. Lorsque le besoin n’est pas correctement financé, les dirigeants peuvent être contraints d’utiliser des ressources inadaptées comme leurs fonds propres ou des dettes de moyen terme, et ce au détriment de leur capacité d’investissement. Le financement du BFR ne relève donc pas d’un simple ajustement technique. Il conditionne directement la capacité d’une entreprise à honorer ses commandes, à investir et à absorber des chocs conjoncturels. Dans des secteurs industriels à cycles longs, cette dimension devient encore plus déterminante. Les entreprises peuvent en effet être amenées à financer plusieurs mois d’activité avant encaissement. La bonne gestion du BFR est donc un enjeu de solidité financière, mais aussi de continuité opérationnelle. Lorsque le cycle d’exploitation n’est pas sécurisé, c’est la capacité productive elle-même qui peut être affectée : retards d’approvisionnement, ralentissement des investissements ou arbitrages défensifs sur les dépenses. Dans des filières stratégiques comme l’industrie de défense, où les volumes augmentent et où les chaînes de sous-traitance sont étendues, ces tensions peuvent rapidement se diffuser à l’ensemble de la chaîne de valeur. Les spécificités du besoin en fonds de roulement dans le secteur de la défense Si le besoin en fonds de roulement constitue un enjeu pour toute entreprise industrielle, il prend dans la défense une dimension structurelle. Plusieurs caractéristiques propres au secteur expliquent que le décalage entre décaissements et encaissements y soit durablement élevé. La première tient aux cycles longs qui structurent les programmes d’armement. Entre la phase de conception, les développements technologiques, les essais, la qualification puis l’industrialisation, plusieurs années peuvent s’écouler avant les livraisons complètes. Or, les dépenses (achats de composants, mobilisation d’ingénierie, investissements industriels…) interviennent très en amont des encaissements définitifs. L’intensité en R&D et la durée des programmes influencent directement la structure financière des entreprises de défense françaises, en augmentant leur besoin de trésorerie. La dynamique des programmes longs implique ainsi un portage financier significatif avant retour en trésorerie. La deuxième caractéristique est la structuration verticale de la chaîne de valeur. La base industrielle et technologique de défense (BITD) repose sur quelques maîtres d’œuvre industriels entourés d’un tissu dense de sous-traitants et d’équipementiers spécialisés. Cette organisation hiérarchisée crée des asymétries de pouvoir économique. Les grands groupes disposent d’une capacité de négociation supérieure et peuvent imposer des conditions contractuelles qui se répercutent en aval. Les PME et ETI, qui constituent une part importante de la BITD, supportent alors une part significative du besoin de financement du cycle d’exploitation. Cette dépendance structurelle des sous-traitants vis-à-vis des donneurs d’ordre souligne la concentration de la demande et l’asymétrie
Action et Résilience Spatiale (ARES) : un renforcement capacitaire par la transformation des modèles de coopérations industrielles
Action et Résilience Spatiale (ARES) : un renforcement capacitaire par la transformation des modèles de coopérations industrielles Au cours de la dernière décennie, l’espace est devenu un domaine de plus en plus contesté sur la scène internationale (Our World in data). Cette tendance se traduit par la multiplication des lancements d’objets en orbite, qui ont été multipliés par douze (222 lancements en 2015 contre 2849 en 2025). L’absence de territorialité, de frontières et de régulation de l’environnement spatial a rendu ce domaine particulièrement sensible, au point d’être désormais reconnu comme un cinquième milieu de conflictualité. Les infrastructures spatiales constituent en outre un facteur déterminant de supériorité tactique dans les opérations militaires (Stratégie Spatiale de Défense 2019). Le conflit en Ukraine a mis en évidence le rôle central des acteurs privés dans la fourniture de services et d’infrastructures critiques comme la télédétection et les télécommunications. Ce conflit a aussi mis en lumière l’avantage compétitif que peuvent offrir les solutions technologiques des acteurs commerciaux dans les opérations militaires. Ce phénomène récent, corrélé à l’essor du “NewSpace”, se traduit par l’émergence d’une économie privée dans le secteur spatial, porteuse d’innovations et de nouveaux modèles commerciaux. Ce changement de paradigme à permis une réduction importante des coûts d’accès à l’espace ainsi que l’élargissement de la gamme des produits et des services disponibles dans le secteur (Banque Européenne d’Investissement 2019). La France, appuyée par le Commandement de l’Espace (CDE), cherche à affirmer son rôle en Europe face à la montée de la compétition spatiale globale. L’ambition nationale de la France se formalise, notamment par le programme Action et Résilience dans l’Espace (ARES) qui vise à accroître la capacité défense de l’armée française, mais aussi à tirer parti des innovations des acteurs privés à l’échelon national. Le présent article entend donc montrer de quelles manières le programme militaire ARES interroge la capacité française à structurer la coopération entre le secteur public et commercial dans la conduite des affaires en matière de défense dans l’espace. Un programme du Commandement de l’Espace axé sur une triple approche capacitaire, technologique et militaire. Le lancement du programme ARES naît du constat établi en 2019 par la Stratégie spatiale de défense (SSD) que les infrastructures françaises, au sol comme en orbite, sont vulnérables face aux ingérences extérieures. Outre la Chine et les États-Unis qui ont été identifiés comme des acteurs majeurs, la Russie est aussi accusée d’utiliser ses satellites (Luch-Olymp 1 et 2) à des fins d’espionnage (Opex360 – 2024). Ce contexte, accentué par l’incertitude du désengagement américain en Europe et à la multiplication d’ingérences hybrides, a contraint la France à accélérer le renforcement de ses capacités pour garantir sa liberté d’accès et d’action dans le domaine spatial (Stratégie Spatiale de Défense 2019). Le programme ARES démarré en 2021, s’articule autour de trois blocs capacitaires que sont la preuve de concept, l’étude et le développement et la réalisation industrielle. En 2024, ARES est entré en phase de déploiement, comprenant une enveloppe budgétaire de 1,2 milliard d’euros allouée sur plusieurs années. Le programme souhaite répondre aux nouvelles menaces qui pèsent sur les actifs spatiaux à travers une triple approche : premièrement en renforçant les capacités de reconnaissance, deuxièmement en consolidant les technologies de connaissance de la situation spatiale et troisièmement en acquérant des moyens de défense active dans l’espace . (Assemblée nationale rapport 527 – 2023). Schéma simplifié du programme Action et Résilience Spatiale (ARES) Le programme ARES s’appuie sur des complémentarités avec des programmes satellitaires parallèles, car ils jouent un rôle de premier plan pour appuyer les opérations militaires en fournissant une capacité critique en matière de reconnaissance et de surveillance. On peut notamment citer :Le système Syracuse IV, constitué de deux satellites (Syracuse 4A, 4B) équipés de protections contre le brouillage et les cyberattaques. Le développement du segment spatial à été conduit par Thales Alenia Space et Airbus Defence and Space et le Centre national d’études spatiales (CNES). Le système de détection des menaces électromagnétiques, baptisé CELESTE, qui doit par ailleurs voir le jour à l’horizon 2028. L’Agence de l’innovation de défense (AID) a lancé une preuve de concept appelé Flight Demonstration of RoEm (FLORE) pour évaluer les performances de charges utiles de renseignement électromagnétique. Les sociétés Unseenlabs (radio fréquence) et U-Space (nanosatellite) ont été sélectionnées respectivement pour concevoir la charge utile et le système satellitaire, dont le déploiement est prévu à partir de 2026. Additionnellement, le programme ARES tire aussi partie des infrastructures permettant la connaissance de l’environnement spatial. Ces infrastructures sont d’une importance majeure face à la multiplication des risques de collision en orbite et aux tentatives de piratage. On peut citer en particulier :Le système de radar au sol nommé Grand Réseau Adapté à la Veille Spatiale (GRAVES), en cours de modernisation. Il sera capable de détecter des objets plus petits et plus lointains en 2025. Le Centre de commandement et de contrôle des opérations spatiales (C4OS) inauguré en 2025 à Toulouse. Doté d’un supercalculateur, il est conçu pour traiter en temps réel l’ensemble des données spatiales collectées.Enfin le programme ARES entretient des liens avec des projets visant développer des capacités d’intervention dans l’espace. Cela peut se traduire par des satellites capables d’intervenir en cas de menaces potentielles telles que l’espionnage, le sabotage ou les ingérences adverses. Afin de préparer cette capacité la La Direction générale de l’armement (DGA) a conduit plusieurs programmes que sont Me projet Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile (YODA) et Engin géodérivant d’intervention et de découragement (EGIDE), qui permettront de tester des manœuvres de rendez-vous en orbite et de surveillance rapprochée. Leur opérationnalisation est prévue dans le cadre du programme Test en Orbite d’Utilisation de Techniques d’Action contre les Tentatives d’Ingérences Spatiales (TOUTATIS), à l’horizon 2030, afin de valider l’usage de satellites patrouilleurs dans des scénarios opérationnels. Ce projet est réalisé en coopération avec les industriels Thales, Airbus Defence and Space et Hemeria spécialiste français des nanosatellites (OPEX360 2023). L’ensemble de ces projets sont pilotés par le CDE, acteur central des capacités spatiales militaires françaises. Le CDE rassemble près de
Le rôle des ETI et PME dans les programmes terrestres, une colonne vertébrale méconnue de la BITD française.
Le rôle des ETI et PME dans les programmes terrestres, une colonne vertébrale méconnue de la BITD française. L’expression « économie de guerre » s’est rapidement imposée dans le débat public après le discours du président de la République lors du salon Eurosatory, le 13 juin 2022. Cependant, beaucoup moins sur le devant de la scène que les grands groupes de défense, les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ou les petites et moyennes entreprises (PME) jouent pourtant un rôle structurant au sein de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française. En effet, la France dispose d’un tissu industriel riche, composé de neuf grands groupes — les maîtres d’œuvre industriels (MOI) — autour desquels gravite un vaste réseau de sous-traitants et de fournisseurs. Celui-ci rassemble environ 4 500 start-up, PME et ETI, souvent très innovantes, dont près de 800 sont considérées comme stratégiques ou critiques. Dans les programmes terrestres, elles assurent une fonction charnière : à la fois fournisseurs de composants critiques, développeurs de technologies spécifiques mais aussi des relais industriels agiles. Si leur discrétion dans les discours institutionnels contraste avec leur importance opérationnelle, leur capacité à articuler innovation, réactivité et ancrage territorial en fait une colonne vertébrale souvent méconnue, mais pourtant essentielle à la souveraineté industrielle française. Acteurs industriels incontournables dans les programmes terrestres Au sein de la BITD française, les PME ainsi que les ETI occupent une place prépondérante dans la conduite des programmes terrestres. En effet, leur rôle dépasse l’appui ponctuel : elles participent de manière structurelle aux différentes étapes du cycle de vie des équipements, depuis la recherche et développement (R&D) jusqu’au maintien en condition opérationnelle (MCO). Leur contribution couvre un large spectre d’activités, allant de la conception de structures mécaniques à la production de composants critiques, en passant par l’intégration de systèmes électroniques et optroniques ou encore la fourniture de logiciels spécialisés. Elles assurent également des fonctions de soutien logistique et technique, contribuant ainsi à la disponibilité opérationnelle des matériels de l’armée de Terre. Leur contribution s’étend à un large spectre d’équipements, allant des blindés SERVAL et des chars Leclerc XLR, au canon Caesar, aux systèmes de défense sol-air, jusqu’aux outils de lutte anti-drones (LAD). Leur taille plus réduite constitue un facteur distinctif. Ces entreprises sont généralement plus agiles que les grands maîtres d’œuvre, ce qui leur permet de répondre rapidement aux besoins spécifiques exprimés par les forces. Cette flexibilité favorise également l’innovation, en particulier dans le domaine des technologies duales (civiles et militaires), qui jouent un rôle croissant dans le renouvellement capacitaire. Focus sur l’entreprise Turgis & Gaillard : L’ETI Turgis & Gaillard illustre parfaitement cette dynamique. Ce groupe industriel français, qui emploie environ 400 collaborateurs, est spécialisé dans les secteurs de l’aéronautique et de la défense. En 2025, elle a réalisé un chiffre d’affaires de près de 80 millions d’euros et son champ d’activité est particulièrement diversifié, ce qui en fait un acteur transversal dans la chaîne de soutien des forces françaises. En effet, celle-ci intervient à la fois dans le soutien à l’industrie, à la conception de moyens de soutien aéronautique mais aussi dans la maintenance de véhicules terrestres, notamment grâce à l’intégration en 2018 de la société Graffeuille. De plus, Turgis & Gaillard ne se limite pas uniquement à des fonctions de soutien. En effet, l’entreprise s’inscrit dans une logique d’innovation offensive. Le 30 avril 2025, elle présentait « FOUDRE ». Un projet national de lance-roquettes multiple (LRM) visant à offrir une alternative souveraine au remplacement des Lance-roquettes Unitaires (LRU) de l’armée de Terre. Cette solution, pensée pour éviter une rupture capacitaire dès 2027, répond directement aux enseignements du conflit ukrainien, comme actuellement au Moyen-Orient, où les frappes longue portée ont démontré leur rôle décisif dans la neutralisation de positions stratégiques. FOUDRE se distingue par son architecture ouverte et adaptable, pouvant intégrer différents types d’effecteurs d’une portée comprise entre 75 et 300 kilomètres, selon le type d’équipements utilisés (roquettes guidées, missile de croisière ou balistique) tout en respectant les standards de l’OTAN. Installé sur un châssis 6×6 plus léger et aérotransportable, le système mise sur la mobilité, la dispersion et la résilience face à l’attrition. Son investissement initial est plus accessible, mais il repose actuellement sur des munitions disponibles sur étagère, à la fois ITAR et ITAR-FREE. Mais au-delà de leurs apports technologiques, ces entreprises sont solidement ancrées dans les territoires français. Ces entreprises contribuent significativement à la résilience industrielle nationale en diffusant les compétences, en consolidant l’emploi local qualifié, et en réduisant les dépendances critiques grâce à une production de plus en plus relocalisée. Leur présence permet également de maintenir une chaîne de valeur complète sur le territoire, en favorisant une réactivité logistique et une adaptation permanente aux besoins opérationnels des forces terrestres. En apportant flexibilité, expertise et réactivité à l’armée, ces entreprises, au-delà de l’exemple de Turgis & Gaillard, peuvent dépasser le cadre strict de la sous-traitance. Elles représentent un maillon structurant de la BITD française et leur rôle apparaît déterminant dans la construction des capacités de défense futures. Des capacités sous-exploitées à valoriser face aux défis industriels de demain La guerre en Ukraine a révélé combien les conflits contemporains dépendent autant de la capacité d’adaptation industrielle que de la supériorité militaire sur le terrain. En l’espace de deux ans, une multitude de petites entreprises, voire de simples ateliers, ont développé des drones FPV, des systèmes de brouillage ou des logiciels de ciblage, parfois déployés au combat seulement quelques semaines après leur conception. Cette rapidité tranche nettement avec les grands programmes occidentaux, dont les cycles de développement s’étendent sur plusieurs années, certains n’aboutissant jamais après de longs arbitrages entre MOI. Le programme SCAF en constitue un exemple révélateur. La performance ukrainienne ne repose pas uniquement sur le talent technique de ses ingénieurs, mais sur une organisation qui intègre pleinement les petites structures à l’effort de guerre et favorise une expérimentation directe et continue avec les forces armées. En France, le réflexe consiste souvent à vouloir décider de manière définitive : privilégier une option unique, concentrer les ressources sur un grand programme structurant, quitte à patienter une décennie ou davantage avant
Audit juridique dans les opérations M&A du secteur de la défense : vue d’ensemble et enjeux pratiques
Audit juridique dans les opérations M&A du secteur de la défense : vue d’ensemble et enjeux pratiques Après des décennies durant lesquelles mentionner des sociétés du secteur de la défense en comité d’investissement relevait presque du tabou, les fonds de private equity se positionnent désormais ouvertement sur ce marché. Weinberg a levé un véhicule dédié de 275 millions d’euros (Eïréné), Bpifrance a lancé un fonds de 450 millions d’euros ouvert au grand public (Bpifrance Défense S.L.P.), tandis que des acteurs comme Tikehau (Tikehau Défense et Sécurité), Ciclad (Si Vis Pacem), Isalt/FST (Horizon Dual), New Alpha AM (AllStrat) ou Latour Capital (Emergence) structurent des stratégies d’investissement spécifiques. Au total, on estime à plus de 2 milliards d’euros les montants qui ont été levés ou sont en cours de levée sur ce segment depuis 2020. Cet attrait des investisseurs s’explique notamment par le réarmement massif des États Européens faisant suite aux conflits en Ukraine et au Moyen-Orient. L’Allemagne a augmenté ses dépenses militaires de plus de 30% depuis 2022, la France maintient son objectif à 2% du PIB, et les pays de l’OTAN viennent de porter leur cible à 3,5% du PIB d’ici 2035 (hors infrastructure). Cette dynamique se traduit par une accélération sans précédent des cadences industrielles et une montée en puissance sur toute la chaîne de valeur de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française. Cette multiplication des investisseurs sur ce secteur donne lieu à une augmentation sans précédent des transactions, qu’il s’agisse de transactions structurées sous forme de levées de fonds, de LBO ou de M&A. Les startups évoluant sur ce marché auront tendance à se financer auprès de business angels (parfois spécialisés comme Défense Angels) et/ou être incubés dans des incubateurs parfois spécialisés comme Generate (incubateur du GICAT) avant d’éventuelles levées de fonds auprès d’acteurs comme Definvest (géré par Bpifrance pour le compte de la DGA), Wind Capital ou le fonds Expansion d’Audacia. La reprise de PME ou ETI pourra être structurée en LBO, que les sociétés cibles soient des groupes autonomes ou des sous-traitants 1 ou 2, via des acteurs « classiques » du marché Ardian, PAI, HLD, etc ou des acteurs spécialisés (Eiréné, Tikehau, Ciclad, New Alpha, etc). Des fusions-acquisitions (M&A) pourront également être menées par des PME, ETI ou grands groupes, qu’il s’agisse d’acquisitions stratégiques par les grands donneurs d’ordre ou de consolidations entre acteurs de taille comparable cherchant à atteindre une masse critique. Parallèlement, les partenariats industriels avec les grands maîtres d’œuvre français mais aussi leurs homologues européens et américains se structurent autour d’enjeux de co-développement, de transferts technologiques et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Le programme franco-belge CaMo (382 véhicules blindés Griffon et 60 Jaguar pour l’armée belge), l’acquisition d’Aubert et Duval par un consortium mené par Safran et Airbus, ou les prises de participation de MBDA dans Dolphin Integration illustrent cette logique de consolidation verticale. La mise en place d’audits de conformité préventifs, hors de tout contexte transactionnel, peut également justifier un audit juridique. Certains dirigeants, conscients des évolutions géopolitiques et réglementaires, font preuve d’anticipation en faisant réaliser un état des lieux de leurs risques. Ainsi, l’audit juridique, étape essentielle de toute opération d’investissement ou de partenariat, lorsqu’il sera appliqué aux opérations du secteur de la défense reprendra ses fondamentaux dans une logique sur-mesure. Les fondamentaux de l’audit juridique appliqué à une transaction dans le secteur de la défense Commençons par une évidence : une société de défense reste avant tout une société. Les due diligences classiques conservent toute leur importance et constituent le socle de l’audit. À ce titre, les différentes matières auditées dans le cadre d’un investissement ou d’une acquisition de société seront évoquées avec leurs spécificités inhérentes au secteur. Du côté du droit des sociétés et de la gouvernance, l’analyse de la structure actionnariale reste le point de départ de toute due diligence. Le premier réflexe consistera en un examen des registres et comptes individuels d’actionnaires, qu’ils soient physiques ou numériques. Cette revue permettra de confirmer la propriété des titres et l’historique des transferts intervenus. Elle doit aussi porter sur l’existence d’éventuels nantissements ou promesses de cessions : un actionnaire peut avoir donné ses titres en garantie à sa banque sans que cela n’apparaisse immédiatement. La cartographie actionnariale complète va au-delà de la simple revue de la table de capitalisation. Elle doit remonter la chaîne de contrôle jusqu’aux bénéficiaires effectifs ultimes, en identifiant toutes les structures intermédiaires (holdings patrimoniales, SCI, structures luxembourgeoises ou équivalentes). Cette remontée est cruciale dans le secteur de la défense car, comme nous le verrons, l’apparition d’une seule entité étrangère dans la chaîne suffit à déclencher les mécanismes de contrôle des investissements étrangers. Concrètement, il faut se poser les bonnes questions : L’actionnaire majoritaire détient-il les titres en direct ou via une holding ? Cette holding a-t-elle d’autres actionnaires ? Sont-ils français ? S’il s’agit d’un fonds d’investissement, quelle est la nationalité des limited partners ? L’examen des statuts et pactes d’actionnaires permettra quant à lui d’avoir une vision claire des règles en matière de transferts de titres et de gouvernance. Les clauses de lock-up, d’agrément, de préemption ou encore les mécanismes de tag along, drag along ou de liquidité sont autant de sujets à identifier en amont. L’analyse de la gouvernance dépasse la simple lecture de l’organigramme : il faut comprendre comment se prennent réellement les décisions. La composition des organes de direction, les pouvoirs effectifs des dirigeants, les circuits de validation des décisions stratégiques doivent être cartographiés avec précision. La vérification de la conformité des décisions prises par les organes sociaux constitue un passage obligé. Assemblées générales convoquées dans les formes, quorum respecté, procès-verbaux signés et retranscrits dans les registres légaux sont autant de formalités pouvant sembler accessoires mais dont l’absence peut invalider des décisions importantes. Ces aspects peuvent révéler des structures actionnariales opaques ou des mécanismes de gouvernance informels qui devront être clarifiés avant toute opération. Dans la défense plus qu’ailleurs, les questions de gouvernance se télescopent avec les enjeux de sécurité. Quand l’État impose qu’un représentant du management
La lutte contre les manipulations de l’information : de vulnérabilités plurielles vers une stratégie intégrale
La lutte contre les manipulations de l’information : de vulnérabilités plurielles vers une stratégie intégrale La « stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030 » du SGDSN (Secrétariat de la Défense et de la sécurité nationale) consacre la volonté française de se doter d’instruments de protection contre les tentatives de manipulation de l’information orchestrées par des compétiteurs stratégiques. Publiée en février 2026, elle formalise les initiatives déjà à l’œuvre depuis 2021 sous l’égide du SGDSN avec la création de VIGINUM, qui assure la vigilance et la protection contre les ingérences numériques étrangères ; et structure les ambitions françaises à horizon 2030. Le sujet de l’influence par les manipulations de l’information devient ainsi un outil de pouvoir, autour duquel se structure progressivement une « communauté LMI (lutte contre les manipulations de l’information) » composée d’experts, fonctionnaires, militaires, chercheurs ou encore journalistes, s’inscrivant plus largement dans le concept internationalement reconnu de FIMI (Foreign information manipulation and interference). Les enjeux et contours de ces concepts font l’objet d’un volume croissant de travaux de recherche en France, mais ceux-ci suivent une dynamique plutôt unidirectionnelle. Ils démontrent en effet un intérêt prégnant pour la caractérisation des techniques de manipulations de l’information, à travers l’analyse des formes discursives empruntées par les narratifs adverses, des modes opératoires informationnels, ou encore sous un prisme géographique voire cartographique. Si la richesse de ces travaux permet de mieux comprendre les logiques et les intérêts des acteurs à l’œuvre derrière les manipulations de l’information et de mieux les définir, nous proposons ici une analyse interdisciplinaire. Sciences cognitives, sociales, et approche sociétale permettent en effet de caractériser les mécanismes de « réception » par les auditoires ciblés, et de défendre la nécessité d’une réponse intégrale. Croiser les regards sur le phénomène des manipulations de l’information apparait indispensable, tant le sujet transcende aujourd’hui les Etats, l’espace informationnel et public, et surtout l’humain. Des vulnérabilités individuelles : les apports d’une approche cognitive Comprendre les mécanismes cognitifs permet d’appréhender la façon dont tout individu reçoit et répond à une information donnée. Si l’approche cognitive n’a pas la prétention de l’universalité, elle permet toutefois de dégager des lois générales du comportement humain, et est un premier outil intéressant pour comprendre les mécanismes de pénétration d’un récit. L’approche duale des modes de raisonnement théorisée par David Kahneman soutient l’existence de deux systèmes de pensée, l’un plus intuitif et émotionnel (« système 1 »), et l’autre plus analytique et donc plus lent, nécessitant une concentration accrue de la part de l’individu (« système 2 »). Le « système 1 » fonctionne majoritairement par analogie, en basant la réflexion sur des informations récentes, des expériences vécues et/ou des situations familières. Utilisé 95% du temps de manière inconsciente, il permet aux individus une certaine aisance cognitive dans le traitement des informations, grâce aux « biais cognitifs », assurant des fonctions utiles pour le système de pensée. Ceux-ci peuvent toutefois induire des erreurs de jugement et sont donc des leviers facilement activables par quiconque souhaiterait infléchir la perception d’une information chez un individu, et favoriser l’adhésion à un narratif. Les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle et l’utilisation croissante des réseaux sociaux facilitent ce mécanisme, comme l’illustrent les exemples suivants : L’effet de vérité illusoire est la tendance à croire qu’une information est correcte après une exposition répétée. Cet effet est accentué par les algorithmes des réseaux sociaux comme Tiktok, qui, en proposant aux internautes du contenu semblable à un contenu déjà liké, vont créer des bulles informationnelles. Cet effet est couplé au biais de confirmation, qui conduit les individus à privilégier les informations en accord avec leurs croyances préexistantes et à rejeter les informations dissonantes plus couteuses à traiter cognitivement. Ces biais favorisent ainsi l’adhésion à de potentiels narratifs diffusés à des fins de manipulation. Le biais de familiarité est la tendance à faire davantage confiance à ce qui nous est anthropologiquement et/ou socialement proche. Ce biais est particulièrement activé lors de l’utilisation de proxy, c’est-à-dire d’intermédiaires, par les auteurs d’une opération de manipulation d’information. Cette technique permet de s’arroger la confiance de l’auditoire ciblé en masquant sa véritable identité, mais aussi de donner l’illusion que l’information est diffusée par un internaute qui nous est semblable, et dont l’opinion est autant légitime que la nôtre. Par exemple, c’est par l’intermédiaire d’un faux compte au nom de @DiaDarra6, se faisant passer pour un ancien militaire et « patriote malien », que l’une des premières opérations de manipulation de l’information débunkée par les armées françaises et attribuée au groupe paramilitaire Wagner, cherchait à décrédibiliser l’image de nos forces. L’information délivrée attestait l’existence d’un « charnier » laissé pour compte par l’armée française à Gossi. L’utilisation d’un internaute au phénotype semblable à celui de l’auditoire cible est ici une stratégie exploitant le biais de familiarité. Tweet de l’internaute Dia Diarra dénonçant le charnier de Gossi Le biais de disponibilité est la tendance selon laquelle des informations émotionnellement saillantes ou fréquemment rencontrées deviennent plus disponibles, c’est-à-dire plus facilement activables en mémoire. Ce biais lié à l’émotion est facilement exploitable par les contenus créés par intelligence artificielle. Cette campagne de fausses vidéos représentant des soldats ukrainiens en pleurs et suppliant de cesser la guerre, diffusée en novembre 2025 sur Tiktok, est éloquente. Vidéos générées par intelligence artificielle et publiées sur Tiktok en novembre 2025, diffusant de fausses représentations de soldats ukrainiens prêts à la reddition Les biais nstituent le fonctionnement normal de la cognition humaine. Dès lors, les stratégies d’influence par les manipulations de l’information ne cherchent pas à convaincre rationnellement, mais à orienter l’environnement informationnel de manière à activer ces biais de façon répétée et cumulative. Capitaliser sur ces leviers cognitifs permet à leurs auteurs de toucher des auditoires aussi vastes que possibles de façon indiscriminée. Des vulnérabilités sociétales : une approche multiscalaire La France est le 2e pays le plus ciblé par la désinformation en Europe après l’Ukraine (152 attaques informationnelles dénombrées en 2024, principalement dans le cadre des Jeux olympiques), alors qu’elle n’est pas directement impliquée dans un conflit cinétique. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette exposition accrue aux manipulations de l’information. Sa position clé dans
Coordination maritime dans la lutte contre le narcotrafic en mer des Caraïbes
Coordination maritime dans la lutte contre le narcotrafic en mer des Caraïbes Alors que la lutte contre le narcotrafic, notamment la cocaïne, est devenue un enjeu international, la France, à travers ses territoires ultramarins, est directement impactée. Pour faire face à cet enjeu, la France s’est doté d’une législation spécifique (loi du 13 juin 2025), visant à faire la sortir du piège du narcotrafic en intégrant des dispositions (saisie des comptes bancaires offshore, saisie des navires, des biens immobiliers et des fonds de commerce) sur le blanchiment de l’argent issu de ce trafic, et en intensifiant les capacités de renseignement administratif (informateurs, écoutes téléphoniques, surveillance et filatures). Cette loi s’est particulièrement adressée aux Antilles françaises et à la Guyane française, qui jouissent d’une place prédominante dans le narcotrafic. En effet, les Antilles françaises sont devenues une première porte d’entrée pour le trafic de stupéfiants depuis les zones de production de l’Amérique latine, puisque les grands ports maritime de la Guadeloupe et de la Martinique faisant partie des plus imposantes infrastructures portuaires de la région. Des moyens spéciaux ont déjà été mis en œuvre par les narco-trafiquants, comme des “narco-sub” ou narco sous-marin, qui ont parfois été interceptés. Le dernier cas date du 26 janvier 2026 au large du Portugal avec 9 tonnes de cocaïne destinées au Pays-Bas et en partance des côtes occidentales d’Afrique après un transbordement par conteneur maritime depuis l’Amérique du Sud. De nouvelles routes maritimes sont également apparues, avec une tentative de diversion avec un départ depuis les Antilles françaises ou néerlandaises puis par une escale en Afrique occidentale avant un transbordement vers les grands ports maritimes d’Europe occidentale. Ces évolutions constantes révèlent une grande capacité d’adaptation de la part des narco-trafiquants, qui ont étendu leur influence dans les Etats limitrophes des pays historiquement producteurs de la feuille de coca, tels que la Colombie, le Pérou et la Bolivie. Par ailleurs, au Venezuela et au Honduras, l’implantation d’organisations criminelles a conduit au développement d’activités de transformation de la feuille de coca en cocaïne et à l’exportation illégale de ces stupéfiants à travers leurs frontières maritimes et terrestres. Le Honduras a notamment subi la politique intérieure de l’ancien président Juan Orlando Hernandez de 2014 à 2022, classant son pays sous le régime de celui d’un narco-Etat. Il a été condamné à une peine d’emprisonnement de 45 ans après avoir permis l’exportation de quelque 400 tonnes de cocaïne vers les Etats-Unis durant cette période. Les pays producteurs de coca et les pays transformateurs de la cocaïne ont été rejoints par le Brésil et dans une moindre mesure l’Equateur, non pas comme pays producteur, mais comme principal pays exportateur grâce à une criminalité organisée très implantée sur le port de Santos, au sud du pays. Le Brésil s’impose donc comme un coordinateur de logistique entre les producteurs et les importateurs, pour une consommation de la cocaïne principalement constatée en Europe et en Amérique du Nord. Outre ce phénomène émergent, le franchissement des frontières maritimes en mer des Caraïbes est facilité par l’absence de contrôle étatique des Etats insulaires indépendants, mais aussi par la multiplication des-dites frontières entre chaque île. Pour mémoire, les Caraïbes regroupent plus de 700 îles, îlots et récifs à travers les grandes Antilles et les Petites Antilles. Sur l’ensemble du continent américain, seuls les Etats-Unis ont les capacités d’une grande puissance régionale, à la fois parce qu’ils bordent la mer des Caraïbes par son territoire continental au nord-est (golfe du Mexique), mais aussi parce que des territoires autonomes sont présents parmi les îles des Antilles (Porto Rico et îles Vierges américaines, ainsi que par la présence de la base militaire de Guantánamo). A l’instar des Etats-Unis, des Etats européens disposent également de territoires dans cette partie du globe. Il s’agit de la France (Guadeloupe, Martinique, Saint Martin, Saint Barthélémy), le Royaume-Uni (îles Vierges britanniques, Anguilla, Turks and Caïcos, Caïmans, Montserrat) et les Pays-Bas (Aruba, Sint Maarten, Curaçao, Bonaire/Saba/Eustache). L’île de Curaçao a la particularité d’être située à seulement 65 kilomètres des côtes vénézuéliennes et d’être le centre névralgique et opérationnel du commandement des forces militaires des Pays-Bas dans les Antilles néerlandaises, par la présence d’une base navale et l’affectation d’environ 1000 militaires sur ce territoire. La base aérienne implantée sur cette île accueille également des moyens militaires des Etats-unis déployés spécifiquement dans la lutte contre le narcotrafic. Les garde-côtes américains et des moyens aériens de renseignement (avion d’observation et drones de renseignement) sont l’essentiel des capacités déployées par les Etats-Unis sur ce territoire néerlandais. Ces moyens sont complétés par les garde-côtes néerlandais, qui sont le pendant de la gendarmerie maritime française, prouvant ainsi leur implication dans la lutte contre le narcotrafic. Certains pays riverains de la mer des Caraïbes possèdent également des îles dans cette mer. Ce constat démontre la nécessité d’une coordination entre les services étatiques compétents en mer dans la lutte contre le narcotrafic en mer des Caraïbes (Marine nationale, gendarmerie maritime, Douane maritime, Affaires maritimes…). En effet, malgré la création de la « fonction garde-côtes » en France, la coordination entre les différents acteurs de l’Etat reste sujet à un volontarisme et aux problématiques budgétaires des ministères de tutelle qui sont multiples (ministère des Armées, ministère des Outremers, ministère de l’équipement, ministère de l’intérieur). Multiplication des acteurs étatiques et souveraineté européenne dans les espaces maritimes ultramarins à risque La fonction garde-côtes a été initiée en France pour réunir sous un même commandement fonctionnel les différents acteurs de l’action de l’Etat en mer. A l’instar de ce qu’il existe dans d’autres Etats côtiers, la fonction garde-côtes peut prendre plusieurs formats mais est toujours chargée des mêmes missions. Les missions essentielles des gardes-côtes sont la lutte contre les trafics (armes, stupéfiants, êtres humains), la sécurité civile en mer (recherche et sauvetage), et les aides à la navigations (phares et balises, brises-glaces dans certains pays). Il s’agit de l’action civile de l’Etat en mer, articulée en France par les préfets maritimes, militaires de la Marine nationale en charge de certaines missions civiles (contrôle de police administrative
Armement léger : relancer une capacité nationale indispensable à la résilience de la BITD
Armement léger : relancer une capacité nationale indispensable à la résilience de la BITD Seuls quelques pays occidentaux, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, développent aujourd’hui de nouveaux concepts d’armement lourd à vocation dissuasive, prolongeant ainsi une logique stratégique déjà ancienne. En réaction face aux menaces extérieures, ils optent principalement pour la construction de sous-marins furtifs ou de missiles à tête nucléaire pour faire face aux tensions géopolitiques. Ce type d’armement demeure d’un emploi très marginal. L’arme nucléaire relève avant tout d’un concept de dissuasion et non d’un usage opérationnel direct. Son emploi exposerait tout État à une mise au ban internationale. Il l’exposerait aussi au risque d’une riposte symétrique pouvant conduire à une destruction mutuelle assurée. À l’inverse, les guerres modernes incluent des feux conventionnels qui causent l’essentiel des destructions et des victimes. Parmi ces méthodes, l’utilisation de l’artillerie et du vecteur aérien est centrale dans la létalité. Les frappes air-sol sont également particulièrement destructrices. Ces moyens font bien plus de victimes que l’action de l’infanterie, qu’elles soient militaires ou civiles. L’armement dit « léger » joue un rôle tout autant crucial car il s’inscrit pleinement dans la logique de sécurité humaine au sein d’une société organisée. Par ce terme, on désigne les armes dont le calibre est inférieur à 12,5 mm, c’est‑à‑dire les systèmes tirant des munitions de petit calibre utilisées par l’infanterie (pistolets, pistolets‑mitrailleurs et fusils d’assaut). En réalité, les menaces qui pèsent sur la sécurité intérieure d’un Etat sont souvent plus concrètes et plus proches du quotidien des populations qu’une hypothétique attaque nucléaire d’envergure. Qu’il s’agisse de protéger les citoyens ou d’équiper les forces armées déployées à l’étranger, la production d’armes légères et de petit calibre (ALPC) représente un enjeu stratégique majeur pour préserver l’autonomie et la souveraineté nationale. D’ailleurs, sur ce point important, la France dispose d’une capacité de production limitée et s’appuie sur des chaines d’approvisionnement européennes. Cette situation pose des questions importantes de résilience industrielle, de maintien des capacités en cas de crise et plus largement, d’autonomie stratégique. En effet, il faut savoir que l’institution étatique n’est pas le seul acteur à posséder des ALPC. Les groupes criminels, les trafiquants de drogue ainsi que les djihadistes possèdent également d’importantes quantités d’armes légères. Ces armes se caractérisent par leur abondance et sont facilement accessibles et peu coûteuses. Les armes de petit et moyen calibre causent 90% des décès dans les conflits modernes, notamment les guerres urbaines et les affrontements asymétriques opposant des États à des groupes armés dans les pays en développement. Parmi ces victimes, 80% sont des civils. Il s’agit donc d’un instrument de guerre qui prolonge considérablement la durée d’un conflit. C’est dans ce contexte, qu’il est indispensable pour la France de conserver une capacité de production innovante, grâce aux entreprises que constitue sa base industrielle et technologique de défense (BITD). La fabrication de munition de petit calibre, un déclin industriel depuis la fin des années 90. Concernant les armes légères, la France n’a pas toujours opté pour une stratégie visant à produire massivement pour répondre à ses besoins, ni à se préparer en cas de conflit imminent. Sous le mandat de Jacques Chirac, le gouvernement a notamment laissé place à une volonté politique de réaliser des économies, en se désengageant de certaines filiales de l’armement léger. Par conséquent, des sociétés comme Manurhin, alors leader dans la fabrication de munitions de petit et moyen calibre, ont été vendues au groupe émirati Emirates Defence Industries Company Group. Quelques années plus tôt, la fermeture de plusieurs établissements de Giat Industries avait entraîné une baisse des effectifs, passant de 16 000 à 3 000 salariés. L’effondrement de l’URSS au début des années 1990 a entraîné un changement géostratégique majeur dans l’industrie de défense. En effet, le modèle industriel français était construit sur une souveraineté à part entière ou l’État possédait presque entièrement les moyens de production. L’arsenal produit était ensuite géré et stocké par les différentes composantes de l’armée (Terre, Marine, armée de l’air). Aujourd’hui le modèle s’établit sur une collaboration étroite entre l’industrie privée qui englobe l’ensembles des sociétés de la BITD et l’Etat sous la supervision de la Direction générale de l’armement (DGA). D’ailleurs, l’État demeure actionnaire de plusieurs grands groupes stratégiques de la BITD, notamment Dassault Aviation, KNDS et ARQUUS ; la prise de participation publique concernant ce dernier date de 2025 avec le rachat par John Cockerill. Les armées continuent de se fournir auprès de ces entités selon une relation contractuelle qui les envisage comme des clients. De plus, les entreprises sont également disposées à vendre des armes pour d’autres entités gouvernementales. Mais concernant l’armement léger, le désengagement progressif qui s’est opéré en raison d’une filière nationale économiquement plus soutenable a laissé place à un renouvellement du petit calibre sur le marché mondial. Ainsi, les munitions initialement produites pour le fusil d’assaut FAMAS, de conception française, ont été abandonnées. Cet abandon s’explique également par le manque de compatibilité des munitions avec les standards des armées alliées, ce qui a laissé place à une généralisation du standard AR15 pour les fusils d’assaut, plaidant en faveur d’une harmonisation. Par conséquent, trois contrats ont ainsi été récemment conclus pour l’achat de fusils d’assaut, de pistolets automatiques et de fusils de précision auprès des sociétés européennes Heckler & Koch, Glock et OIP. Un autre phénomène explicatif réside dans le fait que le petit calibre est devenu une variable d’ajustement budgétaire. Autrement dit, son budget a été drastiquement réduit afin de rééquilibrer les finances de l’État. La politique de production et de stockage de la munition a été repensée, car les coûts de maintenance et d’infrastructures dédiées à des ressources considérées comme inactives sont jugés trop élevés par rapport au besoin réel. Depuis 2011, six dépôts de munitions autrefois gérés par le Service interarmées des munitions ont été fermés, tandis que la majorité des infrastructures de stockage a été soit cédée, soit mise hors service. Le lieutenant-colonel Raphaël Briant, ancien chercheur au Centre des études de sécurité (CES), explique que l’abandon de la logique