Marchés navals latino-américains : quelles perspectives industrielles pour la BITD française ? L’Amérique latine, vaste espace maritime aux ressources stratégiques considérables, connaît depuis une décennie une dynamique soutenue de modernisation navale, différenciée selon les capacités économiques, industrielles et géopolitiques de chaque État. Ce qui rend son importance double, tant sur le plan maritime que sur le plan naval. A y regarder de près, la région – soit-elle prise individuellement ou collectivement – fait état d’un modèle hybride combinant industrialisation locale, coopération internationale et dépendances critiques vis-à-vis des fournisseurs étrangers. Dans ce contexte, les partenariats bilatéraux et multilatéraux incluant les puissances mondiales orientent à la fois les choix d’équipements, les transferts technologiques et la montée en compétence des industries navales locales. Cela sans omettre un trait caractéristique des pays latino-américains : le besoin de s’affirmer via leurs puissances navales respectives n’est guère dissociable d’autres défis maritimes dont la sécurisation de leurs marines marchandes, la lutte contre des pratiques illicites adjacentes à leurs côtes et l’inexorable et multiforme défi climatique. Pour la Base industrielle et technologique de défense (BITD) française- qui ne part pas de rien dans cette région-, cette dynamique ouvre un potentiel significatif. Celui de proposer des solutions intégrées, alliant plateformes performantes, transfert de savoir-faire éco-amical, maintenance prédictive et accompagnement financier durable. Entre influence géopolitique et volonté d’autonomie : historique de l’espace maritime et naval latino-américain L’espace maritime latino-américain, s’étendant de l’Atlantique Sud au Pacifique, recouvre plus de 25 millions de km² de zones économiques exclusives (ZEE). Historiquement, on peut tracer les partenariats navals multilatéraux en Amérique latine à partir la fin des années 1950, décennie de la création de la Conférence Navale Interaméricaine (IANC) que certains expliquent par les circonstances de la guerre froide alors que d’autres la remontent à l’ancienne Doctrine Monroe du XIXème siècle quand les Etats-Unis s’étaient opposés à toute colonisation européenne de l’espace latino-américain. Bien qu’elle ne comprenne pas un nombre fixe de d’Etats-participants – la dernière version a connu la participation de 19 pays- l’IANC sert de plateforme de coordination entre les chefs de marines du continent américain. Son apport principal s’articule autour du « agenda-framing » ou cadrage d’agenda dans la mesure où elle a aidé à structurer la coopération entre les pays y adhérents autour d’un certain nombre de thématiques dont l’innovation technologique, ce qui a aidé à mutualiser à bien des égards les cultures navales des pays membres. Convaincus de ses bienfaits, ces derniers ont développé ce format IANC par la mise en place de plusieurs IANC-spécialisées dans les systèmes informatiques et communicationnelles pour ne citer que ces deux. Simultanément, l’espace marin latino-américain est aussi intégré autour de l’Aire Maritime de l’Atlantique-Sud (AMAS), un format de coordination qui comprend l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay avec la participation irrégulière du Paraguay. Nettement plus organisée et engagée que l’IANC, l’AMAS a débouché sur une architecture institutionnelle appelée COAMAS (coordination de l’AMAS) avec une avancée sur le plan opérationnel matérialisée par l’échange dans ce cadre d’images et de pistes de surface, la synchronisation des patrouilles…etc. Ensuite, depuis la fin de la guerre froide et surtout la décennie 2010, un nouvel acteur a fait son entrée motivé notamment par ses convoitises géoéconomiques : La Chine. Fidèle à son approche, l’Empire du Milieu déploie dans la région des investissements infrastructurels et portuaires considérables épaulés par des escales navales irrégulières sans présence navale permanente qu’elle tend à remplacer par ses capacités en matière de renseignement maritime, résultat de sa maîtrise des chaînes maritimes du Pacifique Sud. Pour illustration, Pékin propose des solutions émergentes pour communication et capteurs pour le Chili, des systèmes électroniques, capteurs et infrastructures portuaires pour la Marinha brésilienne. Toujours concernant la compétition géopolitique autour de cette région, et en dépit de son caractère démonstratif, la présence russe, que certains datent de la célèbre crise des missiles cubains (1962), se manifeste tout particulièrement par ses escales navales ponctuelles dont celle de la frégate Gorshkov et le sous-marin nucléaire Kazan. Elle reste néanmoins limitée puisqu’elle ne concerne qu’un petit nombre de partenaires traditionnels de Moscou à l’instar de Cuba et du Venezuela chaviste. Seulement, cette compétition internationale et où est ce que se situe la France par rapport à elle ne saurait être comprise sans marquer un arrêt sur les spécificités des principales marines latino-américaines. Le Brésil, d’abord, dispose de la flotte la plus structurée du continent, avec 65 à 70 unités : frégates (7, dont Niterói et Greenhalgh), corvettes (5, dont Barroso), sous-marins (7, dont Scorpène du programme PROSUB avec Naval Group) et une vingtaine de patrouilleurs. Ses efforts portent notamment sur le programme Tamandaré pour moderniser la flotte de surface et sur le renforcement de la composante sous-marine, clé de la dissuasion régionale. En protégeant, l’« Amazônia Azul », la Marinha Do Brasil se positionne comme une force régionale à vocation « blue water » , apte à étendre tout aussi bien sa présence que ses opérations en haute mer, malgré le vieillissement de certains bâtiments et les contraintes budgétaires. En effet, En effet, le budget brésilien de la défense en 2025 (≈1,07–1,08 % du PIB, soit 20–23 milliards USD) impose des arbitrages entre maintien en condition opérationnelle (MCO), renouvellement des bâtiments et investissements structurants. L’obsolescence technique des frégates Niterói et Greenhalgh et de certains sous-marins Type 209 augmente les coûts MCO et limite la disponibilité. Les programmes PROSUB (Scorpène) et Tamandaré combinent transfert de technologie et construction locale (~40 %), mais restent dépendants de chaînes d’approvisionnement étrangères et présentent des délais longs, accentués par les défis logistiques et industriels. Le Mexique, qui de son coté, mise sur une approche que l’on pourrait décrire de pragmatique et progressive. Avec une flotte composée essentiellement de patrouilleurs et une seule frégate moderne, la Benito Juarez, le pays assume un positionnement humble dépourvu de sous-marins mais avec une volonté d’étendre sa portée opérationnelle au programme POLA. Ce dernier a pour but de sécuriser ses ZEEs dans le Golfe du Mexique (récemment rebaptisé par Trump Golfe d’Amérique) et le Pacifique tout en recentrant la SEMAR ( qui fait
Propulsion nucléaire : Comment la France assure-t-elle sa souveraineté ?
Propulsion nucléaire : comment la France assure-t-elle sa souveraineté ? La propulsion nucléaire, moteur de la dissuasion. La capacité de pouvoir frapper un état qui aurait dépassé la « ligne rouge » où qu’il soit et de manière à ce que les conséquences soient inacceptables, c’est ce que nous permettent les SNLE (Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins) et le porte-avions. En effet la chaufferie embarquée du sous-marin rend possible la permanence pendant plusieurs mois sans jamais devoir remonter à la surface. Quant aux chaufferies du porte-avions, elles lui confèrent une mobilité sans la contrainte d’un train logistique important Avec ses 12 chaufferies nucléaires réparties à bord des sous-marins et du porte-avions , la marine nationale est le 2ème exploitant nucléaire français.. Seulement 6 États ont la capacité d’opérer une chaufferie nucléaire sur des navires de guerre : la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Inde, la Chine et la Russie. Dans un contexte mondial où de nombreuses puissances cherchent à redéfinir leurs zones d’influence, en être « doté » ne suffit plus. Il faut pouvoir assurer sa dissuasion seul sans être dépendant d’un ou plusieurs états. La propulsion nucléaire française ou le début de « L’œuvre commune » L’aventure de la propulsion nucléaire française commence en 1955 avec le lancement du programme français de sous-marin nucléaire. Le Q244 est le premier projet de sous-marin nucléaire français, il devait être doté d’un réacteur à eau lourde et d’uranium naturel. « Devait » car le réacteur du fait de sa technologie était trop volumineux le rendant ainsi impossible à intégrer dans la coque du bateau. Cet échec fut néanmoins riche en enseignements et on verra naître la première génération d’atomicien au CEA et dans la Marine nationale. Sous l’impulsion du général De Gaulle dès 1958 la fabrication du Gymnote est lancée. Ce sous-marin propulsé par un moteur diesel-électrique a servi de plateforme d’essai pour les missiles balistiques MSBS avec 4 tubes verticaux. Il ne manquait alors plus que le réacteur avant d’avoir un SNLE tel que nous les connaissons aujourd’hui. « L’œuvre commune » est fondée en 1961 par le général De Gaulle, il s’agit alors d’un partenariat entre le CEA (Commissariat à l’Energie Atomique et aux Énergies Alternatives), la DGA (Direction Générale de l’Armement), les Armées, les chantiers navals, les politiques dont l’ambition est de créer la filière du nucléaire militaire français. Comme indiqué précédemment, l’intégration d’un réacteur à uranium naturel fut un échec, ce qui a conduit la France à solliciter de l’uranium enrichi auprès des américains. Ces derniers acceptent de fournir de l’uranium enrichi à la France, en contrepartie d’un transfert technologique sur la régénération de l’atmosphère – un domaine dans lequel la Marine française est pionnière, grâce aux travaux du médecin Roger Guillern et du pharmacien-chimiste René Badré. Ils le font toutefois en étant convaincus que la France ne saura pas réellement en tirer parti. Pourtant sous l’impulsion de Jacques Chevallier, le Chef du Département Nucléaire du CEA (DPN), la divergence du réacteur à terre PAT(Prototype A Terre) à l’eau légère pressurisée et uranium enrichi aura lieu à Cadarache en août 1964. Le réacteur à terre permet la réalisation de la classe SNLE « Le Redoutable » grâce à la technologie compacte des chaufferies développée par l’industriel français TechnicAtome. Le générateur de vapeur est placé au-dessus de la cuve, le gain d’espace est considérable. Après avoir examiné la façon dont la France s’est dotée de la propulsion nucléaire pour soutenir sa stratégie de dissuasion, il importe désormais d’examiner la place de ce dispositif dans l’environnement stratégique et international afin d’en mesurer la portée et la pertinence. La dissuasion face au triptyque compétition-contestation-affrontement Ces dernières années les conflits se sont multipliés, ils se sont même institutionnalisés avec le retour des économies de guerre. L’augmentation des budgets militaires permet aux Etats de renforcer leurs capacités de défense et de dissuasion. Les stratégies de puissance et de dissuasion sont plus que jamais au cœur des discours, elles sont redevenues un outil politique majeur pour peser sur les relations internationales face à la remise en cause des autorités contraignantes. D’après l’ancien chef d’état major des armées Thierry Burkhard, le triptyque paix-crise-guerre est remplacé par le triptyque compétition-contestation-affrontement. Les situations de compétitions stratégiques sont ainsi vues comme des systèmes dynamiques où l’interaction entre les acteurs peut entraîner un passage de la compétition à la contestation voir à l’affrontement direct. La compétition entre les puissances est permanente et touche tous les secteurs que ce soit l’économie, la technologie, l’influence et la géopolitique. Par exemple, l’espace maritime que possède la France avec plus de onze millions de km2 de Zone Économique Exclusive (ZEE) est le deuxième au monde en termes de superficie. Si on lie cela au phénomène de maritimisation mondial on peut qualifier cette zone comme d’intérêt vital pour la France. En effet, 90% des échanges commerciaux se font par voies maritime, 98% du trafic internet se fait via les câbles sous-marins et de nombreuses ressources biologiques, minérales et énergétiques en sont issues. Pour garantir la souveraineté de ce territoire immense, la France projette le Groupe Aéroporté Naval (GAN) avec le Porte-Avions Charles De Gaulle (PACDG) propulsé par 2 chaufferies nucléaires. A la différence des sous-marins, le PACDG est visible, sa présence en fait un outil de diplomatie puissant. En outre, un moyen tel que le PACDG permet de limiter les contestations de souveraineté. Lorsque deux états revendiquent la souveraineté légitime d’un territoire, une phase de contestation peut s’ouvrir. Elle s’observe quand le compétiteur devient adversaire et teste les limites, souvent de façon brutale, d’un autre état. Un bon exemple de cette situation est observable dans les détroits Danois entre la mer Baltique et la mer du Nord. La marine Russe est active dans cette zone faisant pourtant partie de la ZEE danoise. Elle y effectue des manœuvres d’intimidation afin de tester la réactivité de l’OTAN, à quoi l’Alliance répond notamment par des exercices de démonstration de force, tels que Neptune Strike 25-3 qui a mobilisé plus de 20 navires. Bien que le Danemark ne soit pas doté directement de l’arme atomique, les pays alliés
Comment financer l’augmentation des capacités de production de la base industrielle et technologique de défense ?
Comment financer l’augmentation des capacités de production de la base industrielle et technologique de défense ? Le 24 février 2022, Vladimir Poutine lance une « opération militaire spéciale » visant l’Ukraine. Ce conflit entraîne une mobilisation totale des moyens humains, industriels et financiers des belligérants. C’est dans ce contexte que le Service de Sécurité d’Ukraine (SBU) lance le 1er juin 2025 une attaque de drones de grande ampleur visant quatre bases aériennes russes. Les drones sont devenus la clé de voûte du conflit. Leur apport réside dans la flexibilité de leurs usages et leur faible coût de production qui permet des cadences de production élevées, clé de leur impact opérationnel. Le conflit russo-ukrainien a également mis en lumière les vulnérabilités du système de défense de notre pays. Ainsi, le président de la République a annoncé le 13 juillet 2025 une augmentation du budget de défense qui devrait atteindre 64 milliards d’euros en 2027. Lors de ses vœux aux forces armées prononcés le 15 janvier 2026 sur la base d’Istres, il a également encouragé l’industrie de défense à s’inscrire pleinement dans une dynamique d’économie de guerre. Plus récemment, le groupe Renault (détenu à 15% par l’Etat) et le constructeur de drones Turgis Gaillard ont annoncé un partenariat visant à fabriquer des drones dans les usines Renault du Mans (Sarthe) et de Cléon (Seine-Maritime). Cette annonce illustre d’une part les capacités d’adaptation du secteur industriel et d’autre part le rôle moteur de l’Etat pour répondre aux enjeux de souveraineté de l’augmentation des capacités de production de la base industrielle et technologique (BITD) de notre pays. Un État stratège au cœur des plans du financement de l’industrie de défense Le conflit entre la Russie et l’Ukraine a mis en exergue le rôle des drones, désormais considérés comme des équipements stratégiques. La filière industrielle des drones a connu une accélération à chaque étape de sa chaîne de valeur : innovation, conception, production et distribution. Pour soutenir la montée en cadence de la production, les états doivent être acteurs de son financement. L’injection d’argent public dans la boucle industrielle paraît indispensable pour renforcer la production. Face aux tensions en Europe de l’Est, l’Union européenne souhaite renforcer la Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne (BITDE). L’European Defence Industry Programme (EDIP) prévoit un budget de 1,5 milliards d’euros, sous forme de subventions, pour la période 2025-2027. Ce programme vise à accroître la capacité de production des industriels européens. Ces aides et subventions publiques sont indispensables pour financer la recherche et le développement dans le secteur de la défense. Entre 2023 et 2025, la réglementation européenne Action to Support Ammunition Production (ASAP) a permis de débloquer un budget de 500 millions d’euros pour encourager la production de munitions et de missiles en Europe. En France, la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 (LPM) apporte une certaine visibilité à la BITD. Les subventions publiques sont un instrument du financement de l’industrie de défense. Toutefois, la plupart des aides publiques sont orientées vers les grands donneurs d’ordres tels que Dassault Aviation, Thales, Safran ou Naval Group, au détriment des Petites et Moyennes Entreprises (PME) et des Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI). Cette concentration des ressources renforce la position des acteurs majeurs mais fragilise l’écosystème industriel. Cela limite le développement et l’innovation des plus petits acteurs de l’industrie française. À long terme, cette approche peut réduire la résilience de la chaîne d’approvisionnement. Lorsque l’État le juge nécessaire, ces aides directes peuvent s’articuler avec des Advanced Purchase Agreements (APA – contrats d’achats anticipés), des Accelerated Public Procurement (APP – commandes publiques accélérées) ou des prêts bonifiés. En liant mécanisme de soutien (aides directes, prêts bonifiés) et mécanisme de sécurisation de la demande (APA, APP), l’État met en place les conditions pour que la BITD remplisse son rôle de manière autonome et durable. Les Advanced Purchase Agreements (APA) permettent de commander et de payer des biens avant leur livraison. Les états ont recours à ce type de contrats pour soutenir la trésorerie des entreprises. En effet, ces commandes facilitent le financement des investissements et l’accélération des cadences de production. Ce mécanisme est par exemple utilisé en France et en Ukraine. Fin 2024, Sébastien Lecornu, ministre des Armées, acte la commande de 1 000 drones pour l’exercice ORION 2026. Commanditaire de ce projet, la Direction Générale de l’Armement (DGA) collabore avec 100 entreprises pour préparer l’armée à la « dronisation » des conflits. Parallèlement, Arkéa Banque Entreprises et Institutionnels et Bpifrance ont lancé le programme de financement « Avance Défense + » le 10 septembre 2025. Ce dispositif vise à financer et sécuriser le cycle d’exploitation des PME et ETI de l’industrie de défense pour soutenir la chaîne d’approvisionnement et favoriser la montée en cadence industrielle. Le mécanisme Accelerated Public Procurement (APP) permet à un organisme public de passer une commande prioritaire. Cette pratique aide à déclencher la production et la livraison à flux tendus pour satisfaire des besoins opérationnels urgents. Pour l’État, ces commandes offrent la possibilité de répondre rapidement à un besoin, même si la procédure accélérée entraîne des coûts plus élevés. Ce mécanisme permet de répondre aux exigences de la guerre de haute intensité. Entre 2024 et 2025, selon le ministère de la Défense ukrainien, ce pays a signé pour 2,14 milliards d’euros de contrats afin de développer la filière drones de son armée. Face à l’ampleur du conflit, l’Ukraine cherche à consolider ses capacités industrielles. Cependant, l’urgence de la situation peut générer des dérives. En 2023, le Bureau National Anti-corruption Ukrainien (NABU) révèle une malversation impliquant des parlementaires, des hauts responsables publics et des entreprises de la filière drones. L’enquête révèle un mécanisme de corruption sur certains contrats – notamment de drones First Person View (FPV) – qui enregistraient des prix augmentés jusqu’à 30 %, avant une redistribution illégale de cette marge. En temps de guerre de haute intensité, les procédures sont souvent accélérées, ce qui augmente les risques de dérives. Cette affaire illustre l’importance de s’appuyer sur des protocoles robustes et transparents. L’objectif est de développer une industrie de défense résiliente et flexible, capable de
La France et l’Europe face à la menace balistique : l’urgence d’une coopération industrielle
La France et l’Europe face à la menace balistique : l’urgence d’une coopération industrielle Le conflit de juin 2025 ayant opposé l’Iran à Israël illustre un changement de paradigme autour de l’emploi des armes balistiques. En effet, malgré l’utilisation des « dômes de fer », dont le coût d’utilisation s’élève à 50 millions d’euros par batterie, le système de défense israélien ne s’est pas révélé infaillible face à la stratégie d’attaque de masse des iraniens. Ainsi, malgré la possession de l’arme atomique et la présence d’une base industrielle et technologique de défense capable de produire des systèmes sophistiqués, des vagues de drones et de missiles balistiques à bas coûts, ont pu passer les systèmes de défense israéliens et frapper des zones civiles. Ce conflit nous montre donc que l’utilisation des missiles balistiques peut être efficace pour atteindre l’intégrité territoriale d’un Etat, et ce, même si celui-ci dispose de la dissuasion nucléaire et d’outils de défense modernes. Avec un climat géopolitique particulièrement sous tension, il devient donc nécessaire à la France de disposer d’outils pour assurer la sécurité du territoire national. Il apparaît ainsi plus que jamais essentiel de sanctuariser le territoire européen face à des menaces grandissantes et un allié américain se désengageant de la sécurité du Vieux Continent. Le renforcement du soutien politique à la coopération industrielle entre les États européens devient donc crucial afin de garantir à l’Europe une capacité de défense crédible et durable, en dépit des différences d’intérêts entre pays. Le missile balistique, une arme de plus en plus répandue Un missile balistique se définit comme un engin disposant de charges militaires propulsé par un moteur-fusée. Il se distingue d’un missile de croisière classique par le fait qu’à la manière d’une fusée, il suit une trajectoire balistique en quittant l’atmosphère avant de retomber sur sa cible. Ainsi, malgré le fait qu’un missile balistique soit facilement détectable par des systèmes de défense, il offre des avantages importants à son opérateur: Un long rayon d’action permettant de frapper une cible à plusieurs milliers de kilomètres tandis que la portée d’un missile de croisière sera plus limitée. Certains missiles balistiques peuvent même atteindre des cibles situées sur un autre continent (on parle alors de missiles balistiques intercontinentaux avec une portée supérieure à 5 500 km). Une grande vitesse le rendant plus difficile à intercepter par les systèmes de défense. Par exemple, le futur missile balistique français M51.3 est capable d’atteindre une vitesse de Mach Il est donc très compliqué de les intercepter en vol en raison d’une fenêtre d’action extrêmement réduite (de l’ordre de quelques minutes à une poignée de secondes en fonction des situations). C’est pour ces raisons que l’arme balistique est identifiée comme un enjeu majeur par les états-majors d’autant plus que leur utilisation est de plus en plus répandue comme il a été possible de l’observer au Moyen-Orient ou sur le théâtre ukrainien (utilisation des missiles Iskander-M russes pour frapper des infrastructures ukrainiennes). De plus, de nombreux pays (Pakistan, Inde, Turquie…) renforcent leur arsenal balistique afin de pouvoir asseoir leur capacité à agir militairement dans leur environnement régional. Ainsi, la généralisation de la technologie balistique rend cette arme moins coûteuse et donc plus accessible à certains opérateurs. La France et l’Union Européenne voient donc leurs territoires se retrouver à portée de tir d’entités ouvertement hostiles (comme l’Iran par exemple) qui, jusqu’à présent, ne disposaient pas de l’allonge suffisante pour exercer une menace. Il apparaît donc nécessaire que la France et ses partenaires puissent disposer d’outils de défense adaptés afin de protéger le territoire européen face à la menace d’autant que la dissuasion nucléaire ne s’avère pas forcément dissuasive (exemple des frappes iraniennes en Israël). C’est pour cette raison que l’enjeu balistique fait partie des objectifs de la Revue Nationale stratégique 2022 qui parle d’égalisation des niveaux technologiques avec un rattrapage de la part des compétiteurs stratégiques dans le domaine balistique. L’arsenal de la France pour faire face à la menace En 1999, la France a lancé le programme Famille de missiles sol-air futurs (FSAF) avec l’objectif de proposer des outils de défense sol-air capables de protéger les installations militaires et maritimes des menaces aériennes. Ce programme a donné naissance à la famille de missiles ASTER comprenant les gammes Aster 30 et Aster 15 en collaboration avec l’Italie via MBDA. Ainsi, si le missile ASTER 15 est plutôt dédié à l’autodéfense, l’ASTER 30 est conçu pour permettre une défense de zone étendue avec une portée de 120 km. De plus, la version ASTER 30 Block 1 est spécifiquement dédiée à l’interception de missiles balistiques courte portée (entre 300 et 600 km) avec une vitesse de Mach 4,5 et un plafond de 20 km. Les gammes de missiles ASTER 30 sont actuellement déployées dans l’armée française de deux manières : Sur des systèmes PAAMS (Principal Anti Air Missile System) sur les 4 frégates de classe Horizon de la Marine Cela permet d’assurer la protection des flottes face aux missiles hostiles. Sur des systèmes SAMP/T MAMBA (Système Sol-Air Moyenne-Portée Terrestre) pour assurer une “bulle de protection” autour des armées sur le théâtre d’opérations ou bien autour d’installations stratégiques. Chaque système possède une capacité maximum de 48 missiles avec une zone d’action de 100 km. L’ambition de la France est de posséder 12 systèmes de ce type d’ici 2035 (8 actuellement en service). Ainsi, il est possible de constater que la France possède un certain arsenal de défense pour pouvoir contrer des missiles balistiques. Néanmoins, certaines faiblesses peuvent être constatées dans le dispositif: Tout d’abord, un nombre de systèmes de défense limité. En effet, s’il est possible de protéger les sites les plus sensibles (centrales nucléaires, barrages…), certaines cibles pourraient se retrouver vulnérables en cas d’attaque massive saturant les défenses. Le dispositif de défense français pourrait avoir du mal à gérer une attaque de grande envergure impliquant plusieurs dizaines de missiles. Ensuite, il y a la question du coût d’interception d’un missile qui apparaît désavantageux. Le prix d’un système SAMP/T s’estime autour de 500 millions d’euros avec
L’informatique quantique : un domaine de recherche hautement stratégique pour l’industrie du futur
L’informatique quantique : un domaine de recherche hautement stratégique pour l’industrie du futur Dans un contexte marqué par la volonté politique d’accroître la compétitivité industrielle civile et de défense française, l’informatique quantique apparaît comme un domaine de recherche hautement stratégique car susceptible de résoudre des problèmes complexes en un temps réduit. Néanmoins, pour être pleinement opérationnelle, elle doit encore surmonter de nombreux verrous technologiques. Dans ce cadre, l’INAS a organisé la conférence « informatique quantique : quelles perspectives pour l’industrie du futur ? » afin de présenter l’état actuel des connaissances scientifiques en la matière, de dresser un panorama de l’écosystème actuel français et de démontrer en quoi cette technologie constituait un levier stratégique sur lequel il fallait investir. Pour aborder ces enjeux, la conférence a réuni Daniel VERT, Docteur en informatique quantique et Coordinateur du Hub Advanced Engineering et Computing (AE&C) du pôle Systematic Paris Region, Jean-Loup VILLE, Docteur en physique quantique et Responsable de l’équipe de recherche en physique quantique expérimentale à Alice&Bob, Timothée PRESLES, Docteur en algorithmie quantique et chercheur en algorithmie quantique à ColibriTD et Amara KEITA, expert en iQuantique et Quantum Computing Research Intern à Quobly. Une nouvelle puissance de calcul émergente avec de multiples cas d’usage En ouverture de la conférence, les intervenants ont défini deux notions fondamentales qui caractérise la physique quantique, à savoir sa superposition et l’intrication, afin de comprendre les bénéfices de son application à l’informatique. Selon Timothée Presles, la superposition quantique se définit comme « l’ensemble des états que peut prendre un système quantique et où chacun des états est associé à une probabilité d’observation ». En d’autres termes, la superposition d’états quantiques appliquée à l’environnement binaire de l’informatique signifie que le système quantique peut être à la fois, le 0 et le 1. Contrairement à l’informatique classique où un bit ne peut prendre la forme que du 0 ou du 1 mais pas des deux à la fois. Quant à l’intrication, Timothée Presles définie la notion comme « les états de deux systèmes quantiques qui ne peuvent être exprimés indépendamment ». Cela signifie que lorsqu’on connaît un état quantique d’un des deux systèmes, on connaît également l’état quantique du deuxième système quantique. Ainsi, grâce à ces deux notions fondamentales de la physique quantique, l’informatique quantique est en mesure d’accélérer la résolution de problèmes complexes, en particulier ceux caractérisés par une complexité dite « exponentielle », c’est-à-dire, une complexité qui augmente au fur et à mesure que le nombre d’entrées introduites dans la problématique se multiplie. Plus précisément, « l’informatique quantique permet de réduire l’échelle de la complexité d’un problème » a souligné Daniel Vert. De ce fait, les cas d’usage de l’informatique quantique sont nombreux. Par exemple, son application à l’optimisation combinatoire, en particulier au problème du voyageur de commerce (TSP) constitue un exemple concret. Le problème du voyageur de commerce s’explique de la façon suivante : si cette personne souhaite traverser cinq villes le plus rapidement possible alors elle doit donc minimiser son temps de trajet global et pour cela, identifier le parcours le plus rapide. Elle va donc combiner toutes les possibilités existantes (ici 120) et ne retenir que celle dont le temps de voyage global est le plus petit. Si à cette échelle le calcul reste faisable, il se complique à mesure que le nombre de villes augmente. Par exemple, pour 50 villes, le nombre de possibilités est de 1*1064. Or, à cette échelle, avec un ordinateur classique, le problème ne peut pas être résolu, a expliqué Daniel Vert. Outre l’optimisation combinatoire, l’informatique quantique peut également être appliquée au domaine des télécommunications, de l’énergie, de la simulation moléculaire, de la chimie, de la recherche de matériaux, etc. D’ailleurs, certains domaines sont plus en avance que d’autres dans la résolution de problèmes complexes par l’informatique quantique, a affirmé Amara Keita. C’est notamment le cas de la chimie et de la recherche de matériaux. Pour cause : les milliards d’investissements réalisés dans ces domaines (de l’ordre de 80 milliards), a précisé le chercheur. Aujourd’hui, plusieurs algorithmes quantiques ont déjà été développés : les algorithmes théoriques et les algorithmes hybrides (algorithmes composés à la fois de CPU – Central Processing Unit – et de QPU – Quantum Processing Unit). Parmi les algorithmes théoriques, figurent l’algorithme de Shor, développé par Peter Shor en 1994 et capable de factoriser un grand nombre en un temps relativement réduit, ainsi que l’algorithme de Grover qui quant à lui permet d’accélérer la recherche dans un ensemble de données ou au sein d’une base de données dense. Durant la conférence, Timothée Presles a mis en avant le fait que les algorithmes hybrides constituent une approche très prometteuse de l’informatique quantique. Notamment en raison de leur capacité à s’adapter à nos machines informatiques actuelles, lesquelles peuvent être parfois bruitées. Ce qui constitue une avancée majeure puisque d’ordinaire, l’informatique quantique est très sensible au bruit. Cependant, si l’informatique quantique offre de nombreuses opportunités scientifiques, elle peut également être à l’origine de nouvelles menaces, notamment dans le domaine de la cybersécurité. En effet, compte tenu de sa puissance de calcul, l’informatique quantique sera en mesure de casser facilement et rapidement les mécanismes d’encryptage actuellement utilisés pour protéger les données des utilisateurs et plus largement, le matériel informatique, ont averti les intervenants. Ce nouveau risque nous oblige déjà à rechercher des solutions capables de contrer la menace future, ce qui conduit les chercheurs à s’intéresser à la cryptographie post-quantique. Cette dernière consiste à développer de nouvelles techniques de cryptage capables de résister à des attaques cybers quantiques. Des défis techniques et des verrous scientifiques encore à surmonter Si le développement de l’informatique quantique progresse doucement et si certaines applications concrètes commencent à émerger, de nombreux défis technologiques et verrous scientifiques restent à surmonter. C’est la raison pour laquelle l’informatique quantique constitue encore un domaine de recherche fondamentale, a précisé Daniel Vert. De nombreuses étapes sont encore à franchir avant d’industrialiser un ordinateur quantique aux performances supérieures à celles des ordinateurs actuels. En effet, actuellement, la puissance de calcul des quarante QPU cumulés ne dépasse pas les cinq qubits bruités, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas capables de factoriser par
Cyberdéfense terrestre : quelles interfaces entre troupes au sol et menaces numériques ?
Cyberdéfense terrestre : quelles interfaces entre troupes au sol et menaces numériques ? Depuis l’introduction du concept de guerre hybride dans le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, la France reconnaît l’importance de ces conflits dans la géopolitique contemporaine. Le terme, apparu pour la première fois en 2005 dans un article du général James Mattis et du colonel Frank Hoffman, visait à rendre-compte de la complexité des opérations en Irak, caractérisées par la montée de la contre-insurrection. Depuis, le concept a évolué pour désigner des conflits combinant moyens conventionnels et non conventionnels, associant des modes opératoires tels que la guérilla ou le terrorisme à de nouveaux champs d’affrontement, notamment la guerre économique et le cyberespace. Dans ce contexte, l’armée de Terre est confrontée à des acteurs opérant dans le cyberespace, défini par le Livre Blanc de 2013 comme « l’ensemble des réseaux numériques, interconnectés à l’échelle mondiale, au sein desquels circulent les données et s’exercent des activités humaines ». Ces acteurs, étatiques ou non-étatiques mènent des attaques rapides, difficiles à détecter ayant la capacité de créer des dommages avant même d’être détectées. Ces menaces soulignent la nécessité de créer une approche efficace étant donnée l’importance stratégique des informations détenues par les unités de l’armée de Terre. Ainsi, cet article s’interroge sur les outils dont dispose l’armée de Terre afin d’intégrer durablement le cyberespace et sa protection dans sa stratégie de défense, face aux enjeux militaires français et à la complexité des attaques. Encadrée par le Commandement de la Cyberdéfense (COMCYBER), sa stratégie repose sur une action répartie en trois axes : la lutte informatique défensive (LID) dans un souci de défense contre les menaces numériques externes, la lutte informatique offensive (LIO) afin de s’intégrer activement dans ce contexte, et la lutte informationnelle (L2I) contre la désinformation. Ainsi, l’armée de Terre favorise une coopération transversale et inter-institutionnelle, afin de s’aligner en matière d’objectifs et de méthodes avec tous les acteurs concernés, permettant une réponse dans la durée à une menace constante, volatile et complexe. Le cyberespace : un nouveau champ de bataille pour l’armée de Terre Depuis plus d’une décennie, la digitalisation croissante du monde moderne a permis l’émergence de nouvelles potentialités tant pour les acteurs privés qu’étatiques. De ce fait, le cyberespace constitue un lieu d’influence, de confrontations et de pouvoir où de nouvelles menaces ont fait surface : piratage des systèmes, cyber-espionnage, opérations d’influence et campagnes de désinformation en sont les plus fréquentes L’attaque Wannacry de 2017 illustre le piratage de systèmes à grande échelle. Ransomware ayant infecté les ordinateurs de plus de 150 pays, il a paralysé notamment les systèmes de la NHS (National Health Service) britannique, causant des pertes financières estimées à plusieurs milliards de dollars et posant un risque sanitaire majeur pour la population. De son côté, l’infiltration de l’entreprise SolarWinds en 2020 par le groupe APT29 « CozyBear » associé à la Russie et ayant permis l’infiltration des réseaux gouvernementaux et d’entreprises américaines, met en valeur l’impact des opérations de cyber-espionnage à grande échelle. Enfin, la campagne présidentielle américaine de 2016 représente un exemple de cible notable des opérations d’influence et de désinformation à des fins politiques. Officiellement attribuée aux services de renseignement russes, la diffusion massive de fausses informations et l’infiltration du parti démocrate montre comment ce type de menace peut influencer l’opinion publique et fragiliser les démocraties. Ces attaques ont pour particularité d’être difficiles à détecter à temps et à attribuer, et agissent directement sur la sécurité nationale. Dans ce contexte, l’armée de Terre a progressivement intégré le cyberespace dans sa doctrine de défense nationale, dont la première introduction apparaît dans le Livre Blanc de 2013. Qualifié de « domaine militaire à part entière » par Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de 2012 à 2017, puis des Affaires Étrangères de 2017 à 2022, le cyberespace fait aujourd’hui partie de la stratégie française, reposant sur les trois niveaux d’engagement suivants. Premièrement, la Lutte Informatique Défensive (LID) permet d’anticiper, de détecter et de neutraliser les éventuelles cyberattaques. Toujours active face à la menace constante, la LID s’appuie sur des outils techniques tels que les capteurs, sondes et réseaux, et fait appel à des soldats spécialisés intégrés au sein des unités opérationnelles. Ces soldats « cybercombattants » sont des experts en cybersécurité, analyse des menaces, cryptologie ainsi qu’en renseignement cyber, au statut militaire, et accompagnent le théâtre d’opération afin d’en garantir la sécurité des réseaux. Deuxièmement, la Lutte Informatique Offensive (LIO) est chargée de répondre activement à la menace en intégrant l’armée de Terre à la cyber compétition internationale. Ces opérations tactiques sont confiées selon le contexte à des unités spécialisées tel que la 758e Compagnie de guerre électronique capable d’ouvrir des brèches électromagnétiques pour introduire des cyberarmes, ou encore le 54e Régiment de Transmissions chargé de la détection, intrusion et exploitation de réseaux adverses. De ce fait, ces unités sont chargées d’intégrer et de neutraliser les systèmes ennemis par des actions numériques ciblées, dans un souci de défense nationale face à la menace adverse. Enfin, la Lutte Informationnelle (L2I) concerne la détection, neutralisation, et sensibilisation aux campagnes de désinformation extérieures. Ainsi, l’intention est de protéger les populations civiles contre la manipulation de l’information, et les unités contre la désinformation stratégique. Ce triptyque constitue désormais l’un des fondements de la doctrine de l’Armée, dont les technologies embarquées sont à la base du fonctionnement, en particulier depuis le déploiement du programme Scorpion de modernisation des capacités tactiques de l’armée de Terre par la sécurisation et l’innovation des systèmes numériques. Particulièrement utiles sur les véhicules de terrain du programme Scorpion, l’infovalorisation, définie comme « l’exploitation optimale des ressources informationnelles autorisée par les nouvelles technologies pour améliorer l’efficacité opérationnelle» est essentielle à la réponse cyber de l’armée de Terre. Ces capacités cyber tactiques embarquées se composent de systèmes de communication sécurisés, qui reposent sur un réseau IP maillé, dans lequel chaque nœud communique avec d’autres, et non avec un seul nœud central, garantissant une anonymité et une sécurité plus forte que dans des réseaux classiques. Autour de ces systèmes de communications sont
Capitalisation et souveraineté : valoriser un financement stable comme indicateur de résilience nationale
Capitalisation et souveraineté : valoriser un financement stable comme indicateur de résilience nationale L’histoire de l’Etat moderne s’écrit en filigrane de la construction du bien public. Sécurité, justice, monnaie, infrastructure, éducation sont autant de fonctions vitales régaliennes assurées par la puissance publique afin de garantir la continuité de la vie de la nation. « Les biens publics sont les fondations de la civilisation », écrivait Wolf. Aux débuts du XXème siècle, l’économiste britannique Arthur Pigou popularise la distinction entre l’existence d’une « défaillance de marché » (market failure) et l’incapacité à produire un bien public stratégique, ce qui justifie, selon lui, le rôle de régulateur de la puissance publique. Traditionnellement, les biens publics stratégiques sont définis comme « non rivaux » en termes de consommation et « non exclusifs » du point de vue des coûts et des bénéfices. Cela signifie que nul ne peut en être privé et son usage par un agent n’en réduit pas la disponibilité pour autrui. A ce titre, sécurité et défense sont l’archétype du bien public stratégique, fondement de la cité humaine. Plus encore, elles incarnent l’essence même du bien public stratégique en tant que leur production et leur préservation sont inséparables de la souveraineté et de la pérennité de la nation. Si finance et défense ont souvent été perçues comme étant le fruit d’un « mariage contre-nature », il convient en effet de rappeler que certains champs d’action publique ne peuvent être soumis à l’épreuve du marché sans trahir leur finalité propre. Sécurité et défense conditionnent l’essence du politique, c’est pourquoi elles doivent être protégées et réaffirmées comme les véritables fondement de la cité. En relisant l’alinéa 9 du Préambule de la Constitution de 1946, le Professeur Thomas Perroud rappelle que certaines activités, par leur nature, doivent rester la propriété de la collectivité. Et la défense doit faire partie de ces activités. La défense est avant tout une question régalienne et il appartient à la puissance publique de la consolider. Si la défense est un bien public stratégique, son financement ne peut relever uniquement d’un arbitrage budgétaire parmi d’autres. Il engage la définition même de ce que la collectivité juge indispensable à sa survie et à son autonomie. Or, les instruments financiers traditionnels peinent aujourd’hui à répondre à la nécessité d’un effort soutenu et innovant, notamment face à la montée des tensions et à la multiplicité des champs de conflictualité. Dès lors, la question n’est pas seulement celle de financer la défense mais de garantir les modalités d’un financement cohérent. Cela suppose dès lors de reconnaître que certaines dépenses, bien que coûteuses, sont essentielles à la nation et ne peuvent faire l’objet de compromis. La défense nationale et la sécurité de la cité ne peuvent être compromises. Si la défense appartient à « ces choses […] que tout le monde veut mais pour lesquelles personne n’est prêt à payer », l’heure est à l’investissement national afin de garantir la résilience de tous et par tous. Stabiliser le financement de la défense comme exigence de souveraineté. Dans un contexte de retour accru de la conflictualité sur le sol européen, la question de la mobilisation nationale pour soutenir l’effort de défense redevient centrale. Si parler d’« économie de guerre » n’est pas justifié pour certains, Renaud Bellais pense que le terme peut être utilisé si les citoyens sont réellement inclus dans la défense de la nation. Pour l’auteur, l’économie de guerre n’est pas uniquement une économie militarisée mais désigne avant tout une économie où la défense devient la priorité collective, assumée politiquement et soutenue financièrement par la nation dans son ensemble. Ainsi, la consolidation d’un financement stable, prévisible et ancré dans le temps long devient un indicateur essentiel de résilience stratégique. Parmi les instruments à la main du régalien est un outil qui revient en force sur le devant de la scène : le Livret A. Produit d’épargne populaire, sûr et défiscalisé, il constituerait un levier original et efficace de participation citoyenne à l’économie de défense. Mettre son épargne au service de la souveraineté… Quelle drôle d’idée pour certains alors même que la capitalisation est historiquement mobilisée pour soutenir les infrastructures ou le logement social. Toutefois, orienté vers le soutien à la BITD, et notamment vers les industries critiques, le fléchage du Livret A vers la défense pourrait être un véritable levier d’inclusion des citoyens dans l’économie nationale de défense. Pour Sébastien Lecornu, « la nation française est fondamentalement patriote », rappelant par ailleurs que la proposition parlementaire a fait l’objet d’un fort consensus politique au sein de l’Hémicycle. Si le produit d’épargne garanti offre une prédictibilité précieuse aux industriels et pourrait bien devenir un outil patriotique de financement, il nécessitera de mettre en place des garanties de transparence de son usage et de légitimité des projets financés. Forger une culture de capitalisation patriotique par l’engagement civique. Toutefois, la participation citoyenne ne se résumerait uniquement à un montant financier sur un compte bancaire. L’argent reste le nerf de la guerre mais l’on ne saurait parvenir à une véritable « économie de guerre » sans âmes convaincues. Dès lors, le lancement récent par la DGA d’une réserve opérationnelle industrielle de défense participe d’une montée en compétences de la nation tout entière en la matière. L’objectif de cette nouvelle réserve est d’y associer ingénieurs, techniciens, chercheurs et ouvriers spécialisés à l’effort de défense, en temps de crise comme en temps de paix. Le 20 mars dernier encore, le ministre des Armées en place rappelait que « nous n’avons jamais eu autant de candidatures pour intégrer les réserves ». Considérées comme le « pivot des forces morales de la nation », les réserves sont une des clés de voûte de l’intégration du citoyen dans la protection de la cité, en contournant l’aspect financier, parfois rebutant. Boulanger, électricien ou chargé de marketing la semaine et soldat en patrouille ou sur le terrain le week-end, le réserviste illustre une véritable forme d’engagement au quotidien du citoyen pour sa défense. Si la capitalisation est essentielle au renforcement de la souveraineté nationale pour financer
Renforcer l’efficacité opérationnelle des Armées sans compromettre la souveraineté stratégique : l’équilibre délicat des Partenariats Public-Privé
Renforcer l’efficacité opérationnelle des Armées sans compromettre la souveraineté stratégique : l’équilibre délicat des Partenariats Public-Privé Dans un contexte de contraintes budgétaires croissantes et de complexité stratégique accrue, les armées européennes cherchent à moderniser leurs capacités tout en optimisant l’emploi des ressources publiques. Les partenariats public-privé (ou PPP), issus du secteur civil, apparaissent comme un instrument permettant de conjuguer innovation, financement et expertise du secteur privé. Ce débat est ravivé par les réflexions stratégiques récentes, notamment celles formulées dans le rapport parlementaire de Jean-Louis Thiériot, député de Seine-et-Marne, ancien ministre délégué auprès du ministre des Armées et des Anciens Combattants, et membre actuel de la Commission de la défense nationale et des forces armées. Intitulé « Stratégie industrielle de défense européenne » et remis à la ministre des Armées le 3 décembre 2025, ce rapport, centré sur le renforcement de la BITD, formule plusieurs propositions relatives aux modes de financement, parmi lesquelles la création d’un véhicule ad hoc (Special Purpose Vehicle ou SPV) inspiré du modèle mis en œuvre par le gestionnaire d’actifs alternatifs américain Apollo Global Management au bénéfice de l’US Army pour un montant de 5 milliards de dollars. Ces véhicules peuvent être considérés comme des formes hybrides, proches des logiques de PPP. Ces partenariats constituent aujourd’hui un instrument de la commande publique à part entière, à la disposition de l’État lorsque celui-ci souhaite mobiliser des compétences industrielles, accélérer la réalisation d’infrastructures complexes ou optimiser la gestion d’actifs sur la durée. Les travaux de l’Inspection Générale des Finances et de la Cour des comptes montrent, parmi d’autres, que les PPP ne constituent pas un contournement du droit de la commande publique. Au contraire, ils s’inscrivent dans un ensemble de solutions couvrant du marché public classique aux délégations de service public (DSP), en passant par les concessions et les accords-cadres. Les PPP permettent à l’État de déléguer à un partenaire privé la conception, le financement, la réalisation et souvent l’exploitation d’un équipement, d’un service ou d’une infrastructure, en échange d’un engagement de paiement pluriannuel par l’État tel que régi par l’Ordonnance n° 2004-559 datée du 17 juin 2004. Le recours au PPP, encadré par la décision n° 2003-473 DC-26 juin 2003 du Conseil constitutionnel, doit s’expliquer par la complexité du projet, les critères d’urgence et l’efficience économique. Dans le domaine de la défense, leur recours requiert une attention particulière à la lumière d’exigences particulières que sont la souveraineté, la sécurité nationale et la continuité des activités opérationnelles. Leur mise en œuvre doit déterminer un partage de responsabilités entre les fonctions régaliennes et celles susceptibles d’être déléguées dans un cadre contractuel maitrisé. Le PPP dans le domaine de la défense a pour objet de répondre à trois enjeux fondamentaux. Le premier de ces enjeux est d’ordre opérationnel. Il s’agit de satisfaire des besoins concrets d’efficacité et de montée en puissance capacitaire. Le second est d’ordre économique. Il est question de lisser les dépenses d’investissement et de mobiliser des financements privés pour accompagner la croissance et la modernisation des forces armées. Le troisième est un enjeu de souveraineté, qui impose que l’État garde la maîtrise des fonctions essentielles à son autonomie de décision et d’action. Le choix d’un PPP repose sur des considérations opérationnelles, telles que le risque d’externalisation de certaines capacités critiques, la nécessité de bénéficier de compétences industrielles pertinentes selon un calendrier exigeant, et l’impératif d’assurer la continuité des services et approvisionnements. Du point de vue économique, une analyse rigoureuse du coût global du projet entre le recours à un PPP et la maîtrise d’ouvrage classique est indispensable. Cette analyse doit permettre de comparer les investissements initiaux, les coûts d’exploitation, de maintenance avec la somme des redevances sur la durée du projet. Elle est souvent réalisée via la méthode de la Valeur Actuelle Nette (VAN), permettant de comparer l’ensemble des coûts des différentes options sur la durée de vie complète des biens ou services concernés en les actualisant. Toutefois, cette évaluation est rendue délicate par l’asymétrie d’information entre l’opérateur public, qui ne connaît que partiellement les risques auxquels le partenaire privé est exposé, et ce dernier. Cette asymétrie, telle que mise en avant par le Prix Nobel d’Economie Oliver Hart, complique la construction d’hypothèses fiables et la mesure exacte des risques transférés, créant un risque résiduel pour l’État. Des mécanismes d’audit, de transparence et de rééquilibrage contractuel sont mis en place pour atténuer cette difficulté. Selon la Cour des comptes et l’Inspection générale des finances, l’identification des risques et leur répartition entre les opérateurs public et privé ont un impact majeur sur la réussite des PPP. En principe, dans le cas d’un projet en PPP, un risque devrait d’abord être attribué à la partie étant le mieux à même de le prévenir et ensuite à celle étant le plus à même d’en supporter les coûts, le but étant d’atteindre l’équilibre optimal entre le transfert de risque et la compensation versée à la partie qui assume ce risque. Le partenaire privé est souvent responsable des risques liés à la conception, à la construction, au financement, à l’exploitation et à la maintenance des infrastructures, tandis que le partenaire public prend généralement à sa charge les risques d’ordre réglementaire et politique. L’évaluation des risques et de leurs impacts reste une tâche éminemment complexe indépendamment de la méthode choisie pour les identifier et les quantifier (AMDEC, SWOT, Monte-Carlo, Benchmark…). Par ailleurs, l’opérateur privé rencontrera également des difficultés à évaluer avec précision les risques en raison de l’horizon lointain des projections. Une des solutions proposées par Michel Boyer serait de partager à l’opérateur public avec transparence les hypothèses retenues, à savoir les hypothèses économiques du projet, techniques, d’utilisation de performance ainsi que les risques pondérés. Comme le souligne le ministère des Finances, les PPP n’impliquent pas nécessairement que tous les risques soient assumés par le partenaire privé. L’enjeu est ainsi d’identifier les configurations dans lesquelles le partenariat public-privé devient un instrument réellement adapté aux besoins de la défense, c’est-à-dire capable de concilier exigences opérationnelles, rationalité économique et impératifs de souveraineté. Les partenariats public-privé
Financer la guerre de demain : quels enseignements et défis de la guerre d’Ukraine pour le financement de la défense en Europe face à la menace russe
Financer la guerre de demain : quels enseignements et défis de la guerre d’Ukraine pour le financement de la défense en Europe face à la menace russe. Le 24 février 2022, l’invasion à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine a marqué un tournant dans l’histoire militaire moderne ouvrant de nouvelles perspectives sur l’évolution de la nature de la guerre. Ce que les dirigeants russes avaient initialement décrit comme une « opération spéciale » rapide, s’est transformé en un conflit prolongé servant de « laboratoire à ciel ouvert » de la conduite d’un conflit de haute intensité de demain. Véritable signal d’alarme, cette guerre a fondamentalement remodelé les priorités d’investissement en matière de défense en Europe, offrant des enseignements à long terme que les Européens doivent savoir tirer. Comme le soulignait Josep Borrell, ancien Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, « les Européens doivent comprendre que le paysage sécuritaire a fondamentalement changé […] et en tirer les conclusions quant aux moyens militaires dont nous (les Européens) avons besoin ». Après plus de trois ans de combats, le paysage de la guerre a profondément changé. Certaines capacités, comme les chars de combat, considérés comme dépassés, ont prouvé leur efficacité en Ukraine et demeurent aujourd’hui l’épine dorsale de toute force engagée dans la défense du territoire. D’autres, les drones ISR et les munitions vagabondes de plus en plus bon marché, se sont avérés être des éléments décisifs en Ukraine. Enfin, la guerre d’Ukraine a confirmé la validité de certains vieux principes et de l’importance de la masse et de l’usure dans les conflits modernes. Ainsi, les priorités de financement et d’investissement se concentrent sur une nouvelle dichotomie : préparer à la fois la guerre d’attrition, de masse, ancienne, et la guerre future, caractérisée par l’innovation et les nouvelles technologies avec l’inclusion de systèmes sans pilote et l’intelligence artificielle. Elle a montré que les Européens doivent, à l’avenir, se préparer à une guerre traditionnelle dominée par la masse et l’usure tout en intégrant de nouvelles technologies. Face à cette mutation des moyens de faire la guerre, les Etats européens doivent tirer des leçons. Plusieurs services de renseignement européen nous alertent sur le risque d’un conflit généralisé entre l’OTAN et la Russie d’ici à 2030 ou plus tôt. Le renforcement des capacités classiques de défense territoriale De nombreux observateurs ont été surpris par la similitude entre les guerres du XXIème siècle et celles du XXème siècle. La guerre d’usure où l’on s’enterre sur la ligne de front est de retour, et les questions relatives à la production des munitions et à l’acheminement des chars vers le front sont au cœur des préoccupations. Le vieil adage selon lequel « la masse à une qualité qui lui est propre » sonne à nouveau juste. Même si les nouvelles technologies jouent aujourd’hui un rôle essentiel sur le champ de bataille, les capacités de combat traditionnelles restent au cœur de la puissance militaire. Les systèmes d’armes lourdes, chars de combat principaux, artillerie, blindés, demeurent la colonne vertébrale de toute armée chargée de défendre un territoire. La guerre en Ukraine l’a rappelé de manière brutale : conquérir ou tenir un terrain repose toujours, en dernière instance, sur la force cinétique. Comme l’a résumé le général Patrick Sanders, ancien chef d’état-major de l’armée britannique, « on ne traverse pas une rivière avec du cyber ». Mais les combats autour du Dniepr ont apporté une nuance importante à cette formule. Certes, les technologies numériques ne permettent pas de forcer un passage. En revanche, elles rendent sa défense infiniment plus efficace. À l’été et à l’automne 2022, les tentatives ukrainiennes de débarquer sur la rive gauche du fleuve, dans la région de Kherson comme plus au nord, vers Zaporijjia, ont été repoussées à plusieurs reprises. Ces revers illustrent clairement comment la détection par drone a permis aux forces russes d’ajuster leurs tirs d’artillerie ou leurs frappes aériennes avec une précision redoutable. Le « cyber » n’a donc pas supprimé la force brute ; il en démultiplie la portée. Aujourd’hui, la capacité à tenir une ligne défensive, surtout face à un obstacle naturel, dépend autant des chars et de l’artillerie que de la qualité du cycle « Détecter – Décider – Agir » rendu possible par les outils numériques. Autrement dit : si les nouvelles technologies ne remplacent pas le feu, elles en décuplent l’effet. Les États membres de l’UE sont donc encouragés à continuer d’investir dans ces capacités classiques de défense territoriale, notamment les véhicules de combat blindés et l’artillerie. Il est également impératif de reconstituer suffisamment les stocks pour compenser les systèmes donnés à l’Ukraine. Le rapport 2022 de l’Agence européenne de défense (AED) sur l’Examen annuel coordonnée en matière de défense (EACD) ainsi que l’analyse des lacunes en matière d’investissements dans le domaine de la défense argue que le retour d’une guerre de haute intensité en Europe nécessite l’augmentation des stocks de chars de combat principaux et d’artillerie des États membres de l’UE. La guerre d’Ukraine a rappelé que les opérations prolongées de haute intensité entraînent un taux extrêmement élevé de pertes d’équipement et doivent être soutenus par des stocks importants. Ces dernières années, les Etats-membres de l’Alliance atlantique se sont souvent concentrés sur une quantité limitée d’équipements de la plus haute qualité possible, sans forcément tenir compte des considérations quantitatives. Si l’Occident doit toujours conserver cette avance technologique, il doit aussi réfléchir à articuler l’équilibre entre quantité et qualité. L’Europe manque cruellement d’artillerie et de munitions et l’armée ukrainienne utilise environ deux millions d’obus d’artillerie de 155 mm par an. Grâce à l’Acte européen en faveur de la production de munitions (ASAP), l’Europe est censée intensifier ses efforts de production de munitions à l’échelle de l’Union afin de produire plus de deux millions d’obus de 155 mm par an. Néanmoins, cette initiative très médiatisée a du mal à tenir ses promesses et en raison des coûts de chaîne d’approvisionnement plus élevés, et même si elle parvenait à atteindre cet objectif, elle resterait en deçà
Robotisation de l’armée de Terre française : défis, coopérations et nouvelles architectures
Robotisation de l’armée de Terre française : défis, coopérations et nouvelles architectures L’omniprésence grandissante des systèmes robotiques sur le champ de bataille bouleverse l’équilibre opérationnel et industriel des puissances militaires. Si la guerre en Ukraine a souligné l’importance tactique et stratégique des robots autonomes, la France et ses partenaires européens s’emploient à accélérer la transformation robotique de leurs forces terrestres, tout en maintenant leur souveraineté industrielle et en renforçant leurs synergies continentales. La robotisation ne relève plus d’un simple enjeu technologique : elle participe d’un redéploiement doctrinal, industriel et sociétal, où l’intelligence artificielle, le edge computing et l’intégration multi-domaines redéfinissent aussi bien la manœuvre que la résistance aux menaces émergentes. En 2022, VAB, robots terrestres et drones aériens avaient la mission de reconnaissance. – © Arnaud Woldanski/armée de Terre/Défense Retour d’expérience, coopérations et dynamiques internationales Les conflits contemporains, et en particulier le cas ukrainien, agissent comme des laboratoires d’innovation accélérée révélant par exemple la puissance disruptive des essaims de drones autonomes, l’importance centrale de la guerre électronique et de la cyberdéfense, ainsi que l’essor de stratégies de contre-robotisation. En Ukraine, la massification des Unmanned Aerial Vehicle (UAV) et des Unmanned Ground Vehicle (UGV), leur usage intensif en modes « swarming » (coordination autonome de multiples robots) ou « on-the-loop » (supervision humaine de la décision), ainsi que le développement de ruptures GNSS (Global Navigation Satellite System) ou d’attaques par leurrage électronique, dictent un nouveau tempo technologique et appellent des contre-mesures toujours plus adaptatives. Selon les analyses d’Army Technology, l’emploi massif de systèmes UAV serait responsable de 70 à 80 % des pertes humaines observées lors des affrontements directs entre les forces russes et ukrainiennes. Sur le théâtre terrestre, la montée en puissance des UGV constitue un enjeu stratégique majeur : Kiev a ainsi annoncé l’objectif de déployer près de 15 000 robots terrestres d’ici la fin 2025. À titre d’exemple, le Zmiy Droid 12.7 de Rovertech illustre cette dynamique, les UGV étant aujourd’hui essentiels pour les missions de reconnaissance, d’appui au combat, l’évacuation des blessés et le ravitaillement automatisé des unités engagées. À l’international, la Chine, les États-Unis, ou encore Israël déploient une stratégie d’innovation dynamique et ambitieuse qui leur permet de s’approprier ces nouvelles technologies. Le Department of Defense (DoD) américain mise sur une approche « Multi-Domain Operations » comme le véhicule terrestre autonome Ripsaw M5, ou l’intégration massive d’essaims de drones et d’IA. Leur avance technologique est nette, portée par un budget de défense sans équivalent et une étroite collaboration avec les géants du numérique (Google, Amazon, Microsoft). Leur défi actuel est de réussir à connecter les capteurs de toutes les branches des forces armées via un cloud militaire avec le programme « Joint All-Domain Command and Control » (JADC2). Côté Chinois, Pékin combine des investissements étatiques colossaux, une stratégie de « Military-Civil Fusion » qui lui permet de puiser dans l’innovation du secteur privé, et une approche moins regardante sur les questions éthiques. Elle développe des capacités de « swarming » très avancées et vise la supériorité dans les systèmes autonomes. Israël, leader historique du domaine des drones, excelle dans le développement de systèmes éprouvés au combat, avec une forte culture du retour d’expérience. Leurs solutions sont souvent modulaires et conçues pour une interopérabilité étroite avec les plateformes existantes. Les drones tactiques de combat comme le LANIUS (drone d’assaut urbain capable d’évoluer en milieu confiné) et le Jaguar (véhicule terrestre robotisé de reconnaissance et de logistique) se distinguent par leur modularité, leur interopérabilité immédiate avec les unités existantes et leur conception pragmatique, directement inspirée des retours d’expérience du terrain. Face à cette pression internationale, plusieurs chantiers s’imposent. D’abord, privilégier des systèmes robustes, interopérables et perfectibles, plutôt que des robots parfaits mais qui n’arriveront jamais à temps. Ensuite, faire de la résilience face au brouillage et aux cyberattaques une priorité absolue, au même titre que la performance. Cela suppose comme nous allons le voir de construire une véritable Europe de la défense robotique en dépassant les rivalités industrielles court-termistes pour mutualiser nos talents et nos ressources. La robotisation de l’armée de Terre française : doctrine, architecture et massification technologique La France ambitionne de disposer, d’ici 2040, d’une armée dont une part significative des capacités sera robotisée. Pour concrétiser cette trajectoire, la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030 prévoit un investissement de 5 milliards d’euros dédié au développement de la filière « Drones et robots », soutenant ainsi l’adaptation capacitaire des forces terrestres au combat de demain. L’armée de Terre, précurseur sur ce sujet, n’a pas attendu cette LPM pour engager résolument une démarche d’innovation, visant à accroître sa supériorité opérationnelle dans l’environnement aéroterrestre. Ainsi, depuis 2018, le BattleLab Terre réunit industriels, chercheurs et militaires pour recenser les besoins opérationnels, prototyper des solutions et accélérer le transfert vers les unités. En août 2023, cette stratégie d’innovation s’est structurée avec la création du Centre de Conception des Forces (CCF), placé sous l’autorité du chef d’état-major de l’Armée de Terre (CEMAT). Le CCF regroupe l’ancien Centre de doctrine et d’enseignement du commandement (CDEC), la Section Technique de l’Armée de Terre (STAT), qui pilote le BattleLab, et a vocation à devenir le pôle de convergence de la doctrine, de l’innovation technologique, de l’expérimentation et de la formation militaire supérieure. Parmi les initiatives majeures menées conjointement par le CCF et l’Agence ministérielle pour l’Intelligence Artificielle de Défense (AMIAD), le projet Pendragon illustre de façon tangible l’intégration progressive de la robotisation. Ce programme prévoit le déploiement, à l’horizon 2027, d’une première unité constituée d’une vingtaine de robots terrestres et aériens interconnectés, pilotés par Intelligence Artificielle (IA), afin d’accomplir des missions complexes de reconnaissance et de projection sur le terrain. La robotisation française s’ancre ainsi dans un double mouvement. D’un côté, l’accélération de l’intégration numérique est portée par des programmes tels que SCORPION (Synergie du Contact Renforcée par la Polyvalence et l’Info valorisatiON), la doctrine MUM-T (Manned-Unmanned Teaming) et le développement du edge computing embarqué. De l’autre, elle affirme une ambition souveraine avec une BITD forte, privilégiant l’intégration de modules IA propriétaires, de capteurs multispectraux et de bus durcis certifiés pour les environnements contestés. Un exemple concret de cette intégration est le modèle SCORPION, qui assure l’interconnexion des