Au cours de la dernière décennie, l’espace est devenu un domaine de plus en plus contesté sur la scène internationale (Our World in data). Cette tendance se traduit par la multiplication des lancements d’objets en orbite, qui ont été multipliés par douze (222 lancements en 2015 contre 2849 en 2025). L’absence de territorialité, de frontières et de régulation de l’environnement spatial a rendu ce domaine particulièrement sensible, au point d’être désormais reconnu comme un cinquième milieu de conflictualité. Les infrastructures spatiales constituent en outre un facteur déterminant de supériorité tactique dans les opérations militaires (Stratégie Spatiale de Défense 2019).
Le conflit en Ukraine a mis en évidence le rôle central des acteurs privés dans la fourniture de services et d’infrastructures critiques comme la télédétection et les télécommunications. Ce conflit a aussi mis en lumière l’avantage compétitif que peuvent offrir les solutions technologiques des acteurs commerciaux dans les opérations militaires. Ce phénomène récent, corrélé à l’essor du “NewSpace”, se traduit par l’émergence d’une économie privée dans le secteur spatial, porteuse d’innovations et de nouveaux modèles commerciaux. Ce changement de paradigme à permis une réduction importante des coûts d’accès à l’espace ainsi que l’élargissement de la gamme des produits et des services disponibles dans le secteur (Banque Européenne d’Investissement 2019).
La France, appuyée par le Commandement de l’Espace (CDE), cherche à affirmer son rôle en Europe face à la montée de la compétition spatiale globale. L’ambition nationale de la France se formalise, notamment par le programme Action et Résilience dans l’Espace (ARES) qui vise à accroître la capacité défense de l’armée française, mais aussi à tirer parti des innovations des acteurs privés à l’échelon national.
Le présent article entend donc montrer de quelles manières le programme militaire ARES interroge la capacité française à structurer la coopération entre le secteur public et commercial dans la conduite des affaires en matière de défense dans l’espace.
Le lancement du programme ARES naît du constat établi en 2019 par la Stratégie spatiale de défense (SSD) que les infrastructures françaises, au sol comme en orbite, sont vulnérables face aux ingérences extérieures. Outre la Chine et les États-Unis qui ont été identifiés comme des acteurs majeurs, la Russie est aussi accusée d’utiliser ses satellites (Luch-Olymp 1 et 2) à des fins d’espionnage (Opex360 – 2024). Ce contexte, accentué par l’incertitude du désengagement américain en Europe et à la multiplication d’ingérences hybrides, a contraint la France à accélérer le renforcement de ses capacités pour garantir sa liberté d’accès et d’action dans le domaine spatial (Stratégie Spatiale de Défense 2019).
Le programme ARES démarré en 2021, s’articule autour de trois blocs capacitaires que sont la preuve de concept, l’étude et le développement et la réalisation industrielle. En 2024, ARES est entré en phase de déploiement, comprenant une enveloppe budgétaire de 1,2 milliard d’euros allouée sur plusieurs années. Le programme souhaite répondre aux nouvelles menaces qui pèsent sur les actifs spatiaux à travers une triple approche : premièrement en renforçant les capacités de reconnaissance, deuxièmement en consolidant les technologies de connaissance de la situation spatiale et troisièmement en acquérant des moyens de défense active dans l’espace . (Assemblée nationale rapport 527 – 2023).
Additionnellement, le programme ARES tire aussi partie des infrastructures permettant la connaissance de l’environnement spatial. Ces infrastructures sont d’une importance majeure face à la multiplication des risques de collision en orbite et aux tentatives de piratage. On peut citer en particulier :
Le système de radar au sol nommé Grand Réseau Adapté à la Veille Spatiale (GRAVES), en cours de modernisation. Il sera capable de détecter des objets plus petits et plus lointains en 2025. Le Centre de commandement et de contrôle des opérations spatiales (C4OS) inauguré en 2025 à Toulouse. Doté d’un supercalculateur, il est conçu pour traiter en temps réel l’ensemble des données spatiales collectées.
Enfin le programme ARES entretient des liens avec des projets visant développer des capacités d’intervention dans l’espace. Cela peut se traduire par des satellites capables d’intervenir en cas de menaces potentielles telles que l’espionnage, le sabotage ou les ingérences adverses. Afin de préparer cette capacité la La Direction générale de l’armement (DGA) a conduit plusieurs programmes que sont Me projet Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile (YODA) et Engin géodérivant d’intervention et de découragement (EGIDE), qui permettront de tester des manœuvres de rendez-vous en orbite et de surveillance rapprochée. Leur opérationnalisation est prévue dans le cadre du programme Test en Orbite d’Utilisation de Techniques d’Action contre les Tentatives d’Ingérences Spatiales (TOUTATIS), à l’horizon 2030, afin de valider l’usage de satellites patrouilleurs dans des scénarios opérationnels. Ce projet est réalisé en coopération avec les industriels Thales, Airbus Defence and Space et Hemeria spécialiste français des nanosatellites (OPEX360 2023). L’ensemble de ces projets sont pilotés par le CDE, acteur central des capacités spatiales militaires françaises. Le CDE rassemble près de 470 effectifs désormais installés à Toulouse, au sein d’un pôle spatial comprenant :
Le succès des projets du programme ARES réside dans la relation entretenue avec les institutions et les acteurs industriels notamment dans le cadre de partenariats public-privé (PPP). Les PPP offrent une flexibilité accrue, une optimisation des coûts, ainsi qu’un partage des risques le long du développement des projets. Traditionnellement, l’État finance et opère les systèmes tout en sous-traitant leur développement et leur industrialisation aux acteurs privés ou scientifiques. A titre d’exemple, dans le programme Satellites Pour l’Observation de la Terre (SPOT), les risques financiers et de développement étaient assumés par les institutions, tandis que les risques opérationnels étaient pris en charge par les industriels (Kim M 2023).
Depuis l’essor du NewSpace français, le gouvernement a manifesté sa volonté de considérer l’espace comme un domaine stratégique et opérationnel. Les opérations militaires ont ainsi intégré des solutions privées, permettant un saut capacitaire, notamment dans l’exploitation de données en temps réel (radar, optique). À titre d’exemple, la start-up DARK a signé un contrat avec le CDE pour développer d’ici 2030 un intercepteur aéroporté capable de désorbiter un satellite en orbite basse (GIFAS 2025).
Le CDE cherche ainsi à capturer le potentiel disruptif des Petites et Moyennes Entreprises (PME) proposant des solutions de type Service spatiaux comme Services (SaaS), qu’il s’agisse du segment amont (conception, lancement) ou du segment aval (internet par satellite, services direct-to-phone). Cette approche se traduit par une croissance du nombre de contrats signés avec des start-up, en complément des partenariats historiques avec les grands groupes comme Thales Alenia Space et Airbus Defence & Space. En 2024, on peut citer les collaborations avec U-Space dans le cadre du programme TOUTATIS, ou encore Unseenlabs et Cailabs (télécommunication) via un projet nommé KERAUNOS financé par l’Agence de l’innovation de défense (AID).
Parallèlement à ces projets, un Laboratoire d’innovation spatiale des armées (LISA) a été inauguré à Toulouse en 2025, avec l’appui du pôle Aerospace Valley. Ce centre réunit l’AID, le CNES la Direction générale de l’armement (DGA) et l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA). Ces agences cherchent à mutualiser leurs expertises et d’orienter les projets militaires du programme ARES.
L’AID participe aussi activement à appuyer l’innovation ouverte notamment en 2024 à travers plusieurs projets structurants. On peut citer notamment une étude de faisabilité d’un laser spatial nommée FLAMHE2-ESPACE ou encore TOUTATIS, mené par U-Space et MBDA pour tester des scénarios d’actions en orbite avec satellites « guetteurs » et « chasseurs ». Le MinArm renforce lui aussi le lien entre État et industriels à travers le “Pacte Défense” de la DGA. Ce pacte a fait émerger des projets tels que Programme spatial de défense pour la connectivité et la résilience (NEXUS). Le Programme est issu d’un accord-cadre avec Eutelsat/OneWeb (télécommunication) doté d’1 milliard d’euros sur dix ans. NEXUS est un projet de constellation de satellites en orbite basse, intégré à la stratégie européenne Infrastructure de Résilience et d’Interconnexion Sécurisée par Satellite (IRIS²).
A l’échelle européenne IRIS² est le programme phare de l’Union européenne, à savoir une constellation multi-orbitale de près de 300 satellites prévus pour 2030. Ce projet pourrait être financée à hauteur de 2,4 Mrd€ dans le Cadre financier pluriannuel 2021-2027. Ce projet est porté par un consortium d’opérateurs (Eutelsat, SES, Hispasat) et par de grands industriels (Airbus, Thales, OHB, Orange) (CNES 2024). En dehors de l’Europe, la France reste activement impliquée au sein l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) dans le domaine spatial. Le Centre d’excellence spatial de l’Alliance basé à Toulouse, bénéficie d’un investissement de près de 80 M€ et d’un effectif d’environ 40 personnes. Selon son directeur, le colonel Sylvain Debarre, il a pour mission d’assurer une “veille technologique sur le spatial afin de détecter les capacités émergentes de l’industrie susceptibles d’intéresser l’OTAN”.
La guerre en Ukraine, marquée par l’usage extensif de solutions spatiales commerciales telles que l’observation (Iceye ou Starlink), a démontré l’avantage tactique que peuvent offrir les acteurs privés dans les missions de défense et de sécurité. Mais cette intégration a également mis en lumière des défis inédits comme la nécessité de définir clairement le degré d’intégration de ces solutions dans les architectures militaires. Ce constat semble appeler à favoriser des modèles hybrides plus souples et plus réactifs dans le futur.
En Europe des programmes tels que Skynet 5, centrés sur les communications militaires, existent déjà, mais l’intégration des solutions commerciales n’a pas encore été généralisée à d’autres domaines stratégiques comme la SSA ou l’accès à l’espace. La clarification du degré d’intégration commerciale apparaît pourtant essentielle dans le secteur militaire. Celle-ci peut se traduire de deux manières. Premièrement par une intégration complète, où les solutions commerciales sont présentes à tous les échelons des opérations militaires (planification et réponse aux menaces). Deuxièmement par une intégration partielle, où les solutions constituent un outil de résilience utilisé en dernier recours lors des crises. Cette distinction influencerait la manière dont les acteurs privés sont sollicités et la profondeur du partenariat public-privé qui en découle. (ESPI 2024)
L’application de cette approche nécessite néanmoins des mécanismes de coopérations institutionnels cohérents. Une plateforme formelle de dialogue pourrait être créée sous l’égide de l’Agence européenne de défense (AED) afin de définir des bonnes pratiques communes et d’harmoniser les relations entre États membres et industriels. Mais cette dynamique suppose une impulsion forte de la Commission européenne et une volonté collective des états-membre d’aligner leurs politiques nationales.
Un consensus autour de cette approche favoriserait la base industrielle européenne et consoliderait les chaînes d’approvisionnement stratégiques, tout en laissant la porte ouverte à des coopérations ciblées avec des acteurs non européens dans une logique d’autonomie stratégique ouverte. La réussite de cette ambition suppose de dépasser la fragmentation des priorités militaires et politiques des États membres qui ne sont pas tous enclins à accepter une intégration au regard de leur enjeux respectif de sécurité nationale.
L’effort devrait donc s’appuyer sur une gouvernance multiniveau afin d’orienter les instruments politiques et budgétaires vers les solutions les plus adaptées aux besoins militaires (communications, imagerie radar). Les instruments pertinents à mobiliser pourrait être en particulier :
En conséquence, le programme ARES illustre la volonté forte du CDE de renforcer les capacités françaises en matière de défense et de résilience spatiale, afin de faire face aux nouvelles menaces hybrides. L’approche du gouvernement qui à pris conscience de l’importance stratégique du secteur entend tirer pleinement parti des technologies et des modèles économiques disruptifs apportés par les entreprises innovantes sur le territoire. Cette approche de coopération public‑privé, reposant sur une intégration progressive des solutions commerciales dans les processus militaires, soulève toutefois de nombreux défis d’ordre opérationnel, politique et stratégique. Il apparaît néanmoins essentiel de les surmonter afin que l’Europe préserve son autonomie stratégique.
Maxime Serie, analyste au sein de la commission de défense Aérospatiale de l’INAS
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