Défense conventionnelle : vers une intégration dans la finance durable Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient, les besoins en matière de défense reprennent une place centrale. Ce retour en force bouscule les cadres établis de la finance durable, longtemps fondés sur des logiques d’exclusion. Portée par de nouvelles réalités politiques, économiques et climatiques et sociétales, la question de l’intégration du secteur de la défense refait surface. La BITD face aux interprétations divergentes des normes ESG La montée en puissance des concepts de finance durable, d’ESG et de fonds à impact s’est faite sans qu’une définition de la durabilité ne s’impose à l’échelle européenne. Le règlement SFDR enjoint les fonds de publier des indicateurs extra-financiers et les classe en article 6,8,9 selon leur ambition en matière de durabilité. Ce vide juridique, laisse aux investisseurs une grande latitude d’interprétation. La taxonomie européenne, qui couvre six objectifs environnementaux, ignore la dimension sociale et de gouvernance. Une première tentative d’intégration du pilier social en 2022 excluait l’industrie de la défense ; cette exclusion a été supprimée depuis, sans qu’un nouveau consensus n’ait été formalisé. De la même manière, les labels nationaux et européens tentent d’encadrer les investissements durables, sans pour autant offrir de doctrine claire. En France, le label ISR, historiquement fondé sur une logique « best in class », permettait l’inclusion d’acteurs comme Total avant de durcir sa méthodologie en 2024 pour exclure les entreprises majoritairement exposées aux énergies fossiles. Le label Greenfin, plus strict, se concentre sur huit catégories d’activités liées à la transition énergétique. Ces deux labels excluent formellement les armes controversées, mais ne prennent pas position sur le secteur de la défense dans son ensemble. Pour lutter contre le « greenwashing » et renforcer la crédibilité des fonds ESG, l’autorité européenne des marchés financiers (ESMA), a proposé en 2024 que les fonds utilisant les termes « durable » ou « impact » alignent au moins 80 % de leurs actifs avec des objectifs ESG précis et exclue formellement toutes activités contraires au droit international, telles que l’usage d’armes controversées ou illicites. Cependant, le cadre des échanges internationaux ne permet pas de prémunir les investisseurs du risque de controverses, les incitant ainsi à exclure l’ensemble du secteur de la défense. L’absence d’exclusion formelle conduit la filière à faire l’objet d’une exclusion quasi systématique. Faute de cadre réglementaire les protégeant contre le détournement d’armes, les gestionnaires de fonds vont au-delà du juridique et écartent toutes les entreprises liées à l’armement sans distinction. Pour preuve, en 2022, selon une étude de Barclays, 20 % des fonds actions classés article 8 au sens de la SFDR excluent le secteur de la défense, un chiffre porté à 40 % pour les fonds article 9, bien que la réglementation ne l’impose pas explicitement. En cause : les indicateurs ESG exigés dans le cadre du reporting de durabilité SFDR, qui pénalisent mécaniquement les entreprises du secteur en raison de leur exposition aux controverses. Les fonds labellisés ISR ou Greenfin évitent également tout positionnement sur les groupes de défense, comme en témoignent les politiques d’investissement de maisons telles qu’Axa IM ou Candriam. Ainsi, du fait de l’absence de lignes directrices explicites sur la compatibilité du secteur de la défense avec les principes de la finance durable, une exclusion implicite mais puissante s’est instaurée. Parallèlement, la conformité aux critères ESG est désormais requise pour accéder aux financements privés. Près de 46 % des encours européens sont investis dans des fonds labellisés ISR, et 59 % des véhicules distribués en France sont classés articles 8 ou 9 du SFDR. D’autre part, selon une étude Qualantis (2024), plus de 75 % des actifs gérés par des institutions sont investis en fonds ISR, reflétant l’intégration systématique des critères ESG. Le secteur de la défense, exclu de ces standards, peine alors à mobiliser des capitaux auprès de ces investisseurs. La pression réglementaire, la prudence des investisseurs et l’exigence des États en tant que clients contraignent les entreprises de défense à dépasser les standards ESG, faisant de ces critères un levier de compétitivité. Une étude Roland Berger révèle que sur les 15 industriels majeurs, 87 % ont fixé des objectifs de réduction des GES d’ici à 2030 (60 % visent une baisse supérieure à 40 %), et plus de la moitié ciblent la neutralité carbone à horizon 2050. Sur le plan social, tous obtiennent au moins ¾ en santé et sécurité, critère clé dans un contexte de tension sur les talents techniques. En gouvernance, 87 % atteignent aussi ce niveau, reflétant des dispositifs de contrôle rigoureux exigés par leurs clients étatiques. Cette exigence se répercute sur leurs sous-traitants, sommés de se conformer à des normes ESG strictes : feuille de route carbone, audits droits humains, certifications ISO. En vertu de la directive 2014/24/UE, les critères de durabilité et de résilience comptent pour 15 à 30 % dans l’attribution des marchés publics. Pour rester éligibles, PME/ETI doivent structurer leur reporting, au risque d’être exclues. Dans ce contexte, un financement émanant d’un fonds ESG devient un gage de crédibilité, apportant une structuration directement transposable aux appels d’offres. Invasion de l’Ukraine : l’industrie de défense repositionnée comme nécessaire à la durabilité En Europe, le sous-investissement dans la défense n’était pas jugé préoccupant tant que la paix régnait. Mais l’invasion de l’Ukraine a bouleversé ce paradigme en ramenant la guerre de haute-intensité sur notre continent. Depuis 2022, la montée des tensions géopolitiques, renforcée par l’élection de Donald Trump aux États-Unis, redéfinit les rapports de force entre États et réaffirme la souveraineté comme un impératif stratégique qui se prépare en temps de guerre comme en tant de paix. Dans ce contexte, investir dans les entreprises de la BITD devient central : pour répondre à une hausse attendue des carnets de commandes de 17,5 Md€ d’ici à 2030, les entreprises devront lever entre 5 et 7 Md€ de financements nouveaux. Le 20 mars 2025, le ministère de l’ Économie et des Finances a réuni les acteurs financiers et industriels du secteur pour réfléchir sur la compatibilité entre le financement de la défense
La consolidation de l’industrie de défense : un impératif stratégique et financier à inscrire dans une logique de long terme
La consolidation de l’industrie de défense : un impératif stratégique et financier à inscrire dans une logique de long terme Dans un nouveau contexte géopolitique , l’industrie de défense française doit s’adapter à de nouveaux besoins, les tensions géopolitiques et l’incertitude étant de mise à l’échelle mondiale et le sujet du réarmement de l’Europe plus que jamais sur la table. Face à cette hausse de la demande et à la concurrence internationale qui reste dense l’industrie de Défense française doit se réorganiser pour relever des défis opérationnels et commerciaux . La consolidation, qui consiste à faire des regroupements d’entreprises pour avoir moins d’acteurs mais de taille plus critique, se révèle être un outil pertinent pour accompagner la BITD dans ses mutations. La consolidation des années 1990-2000 a permis à la France d’avoir ses champions sur la scène internationale Les champions industriels actuels sont issus du vaste mouvement de consolidation engagé au tournant du millénaire. Dans les années 1990-2000, le monde sortait de la Guerre Froide, entrainant une diminution des dépenses militaires qui ont engendré une consolidation industrielle, d’abord aux Etats-Unis puis en Europe. L’Etat français a souhaité garder une participation dans ces entreprises, malgré leur privatisation, recherchant des partenaires industriels, et ne croyant pas que le marché à lui seul puisse développer les technologies et équipements nécessaires à la Défense nationale. (IRIS, Novembre 2019). Les conditions de marché étaient également différentes. Au sortir de la Guerre Froide, les perspectives de marché étaient difficiles à envisager et les opportunités dans le secteur était perçues comme limitées. Les industriels ont mis en œuvre diverses approches pour opérer les regroupements dans le secteur. Deux grandes stratégies se distinguent : la stratégie horizontale et la stratégie verticale. La première semble s’imposer comme la plus efficace, à l’image de groupes comme Thales. À l’inverse, la cession en 2017 par Airbus de ses activités dans le domaine des équipements électroniques de défense — qui a conduit à la création d’Hensoldt — peut être interprétée comme un aveu d’échec de la stratégie verticale. Liste non exhaustive des opérations structurantes du début des années 2000 Société Opération Année Description Thomson-CSF (Thales) Acquisition de Racal 2000 Thomson-CSF acquiert Racal Electronics pour renforcer son activité d’électronique de Défense et devient Thales la même année Safran Fusion de Sagem et Snecma 2005 De cette opération résulte la création d’un acteur majeur de la Défense et de l’aéronautique Dassault Acquisition de 21% de Thales 2009 Dassault Aviation monte au capital de Thales, renforçant sa position sur l’électronique de Défense. DCNS (Naval Group) Thales monte à 25% du capital de Naval Group en cédant ses activités navales 2007 Cette opération créée le champion du naval français, qui devient Naval Group en 2017 EADS (Airbus) Fusion pour créer EADS 2000 La fusion d’ Aérospatiale-Matra, DASA, et CASA a créé EADS, qui deviendra Airbus Group. MBDA Joint-venture entre EADS (Airbus), BAE Systems et Finmeccanica (Leonardo) 2001 Cette Joint-Venture a été créée pour consolider l’industrie du missile européen. Augmenter la compétitivité de la BITD et optimiser ses processus de production par la consolidation autour des ETI La structure de la BITD telle qu’elle est aujourd’hui est propice à une consolidation autour des ETI. Selon les chiffres du ministère des Armées, cette dernière compte 4000 PME (dont 1000 stratégiques). Le GICAT dans son rapport d’activité de 2023, considère que 78% de ses adhérents sont des PME, 18% des ETI et 4% des grandes entreprises. La structure s’apparente à un entonnoir, avec beaucoup de PME, peu d’ETI et des grandes entreprises déjà bien structurées. Cette structure est favorable à la consolidation avec un vivier de PME pouvant fusionner pour créer des ETI. Source : Eurosatory 2024 – Conférence « Etat des lieux et perspectives de la consolidation du secteur de la Défense en France » La consolidation autour des entreprises de taille intermédiaire (ETI) apparaît comme une voie souhaitable, dans la mesure où elle contribuerait à renforcer l’efficience économique de la base industrielle et technologique de défense (BITD). L’article de Faster Capital 2025 permet d’en appréhender les principaux effets. Premièrement, la consolidation favorise une augmentation des parts de marché des entreprises. Dans le contexte de la BITD, elle permet de concentrer les acteurs stratégiques, réduisant ainsi leur risque de défaillance. En effet, un nombre plus restreint d’entreprises, de taille plus importante, se traduit généralement par une structure financière plus solide. Deuxièmement, la consolidation permet une réduction des coûts et une optimisation des processus de production. La mutualisation des outils industriels au sein de la BITD favoriserait l’émergence de synergies industrielles, avec à la clé des économies d’échelle et une amélioration des marges pour les PME et ETI. Par ailleurs, des entités de plus grande taille bénéficient d’un meilleur levier dans la négociation de leurs conditions bancaires, ce qui contribue à la rationalisation des charges financières. Troisièmement, la consolidation renforce la compétitivité des entreprises. En atteignant une taille critique, les sociétés consolidées peuvent non seulement mieux répondre aux exigences des grands donneurs d’ordre, mais également se positionner plus favorablement sur les marchés internationaux. Cette montée en puissance industrielle permet de générer des synergies de revenus et d’accroître la résilience de l’ensemble de la filière. Garantir une stratégie de consolidation durable pour chaque sous-secteur : étude de cas des drones légers La base industrielle et technologique de défense (BITD) se compose de plusieurs sous-secteurs, chacun étant confronté à des dynamiques de consolidation spécifiques. Aucun d’entre eux n’a, à ce jour, atteint un niveau de consolidation pleinement optimal, bien que certaines ETI se distinguent par leur solidité au sein de l’écosystème français. Certains segments demeurent à un stade embryonnaire de structuration, malgré leur importance stratégique croissante. C’est notamment le cas du secteur des drones légers (moins de 150 kg), qui compte aujourd’hui près de 60 constructeurs en France, sans qu’aucun ne dépasse les 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. À titre de comparaison, les leaders internationaux de ce segment affichent des revenus compris entre 300 millions et 2 milliards d’euros. Cette fragmentation traduit un besoin urgent de consolidation, tant les acteurs
Financement de l’innovation de défense : état des lieux d’une dynamique à structurer durablement en France et en Europe
Financement de l’innovation de défense : état des lieux d’une dynamique à structurer durablement en France et en Europe Alors que les enjeux géopolitiques imposent une accélération rapide de l’innovation dans le secteur de la défense, le financement reste paradoxalement confronté à des obstacles structurels persistants. Les start-ups et PME peinent toujours à mobiliser des ressources suffisantes, freinées par des contraintes réglementaires et des réticences du secteur financier privé. Dès lors, comment se structure aujourd’hui le financement de l’innovation de défense en France, et quels sont les leviers à renforcer pour mieux répondre aux enjeux actuels Forum innovation DGA, organisé par la Direction générale de l’armement, sur le campus de l’École Polytechnique à Palaiseau (91) Un déficit structurel de financements pour les startups et PME de la BITD française Trois ans après l’annonce par le président Emmanuel Macron de l’entrée de la France dans une « économie de guerre », le financement de l’innovation de défense demeure encore un enjeu crucial, notamment pour les entreprises de taille modeste telles que les start-ups et les PME de notre Base industrielle et technologique de défense (BITD). Ainsi, selon l’étude Access to equity financing for European defence SMEs de la Commission européenne publiée en janvier 2024, les PME européennes du secteur de la défense rencontrent d’importantes difficultés d’accès aux financements. Entre 2021 et 2022, deux tiers d’entre elles ont renoncé à rechercher des financements en fonds propres, c’est-à-dire en sollicitant des investisseurs pour renforcer leur capital, tandis que près d’une sur deux a évité de recourir à l’emprunt (financement en dette). Cette situation est d’autant plus préoccupante que la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 anticipe un besoin de financement supplémentaire pour les entreprises de la BITD, estimé entre 5 et 7 milliards d’euros, dont 1 à 3 milliards en fonds propres. Il devient donc urgent d’identifier des leviers concrets pour répondre à cette exigence. Le financement du secteur de la défense pénalisé par les critères ESG et la complexité réglementaire Le sous-financement des startups, PME et même ETI (entre 250 et 5000 employés) s’explique en grande partie par une réticence persistante des banques et fonds d’investissement à s’engager dans un secteur jugé « sensible », en raison de ce qui est perçu comme un risque réputationnel et d’une interprétation erronée des critères « ESG » (environnementaux, sociaux et de gouvernance). En effet, les entreprises du secteur de la défense sont fréquemment mises sur le même plan que des activités jugées sensibles ou controversées, telles que le tabac, les jeux d’argent ou la pornographie, ce qui accentue leur exclusion des politiques d’investissement qualifiées de « responsables ». À titre d’exemple, jusqu’en mars 2025, la doctrine d’investissement du Fonds européen d’investissement, adossé à la Banque européenne d’investissement, interdisait tout financement lié aux munitions, aux armes, ou encore aux équipements et infrastructures à usage militaire ou policier. Cette restriction excluait de fait des projets technologiques pourtant stratégiques, comme ceux portant sur les armes à énergie dirigée. Or, la maîtrise de telles innovations est désormais cruciale pour préserver l’avantage technologique de notre BITD. A cet obstacle se superpose des contraintes réglementaires et administratives particulièrement lourdes. Les chargés de clientèle bancaire sont souvent peu familiers des spécificités du secteur de la défense, ce qui allonge les délais d’analyse. À cela s’ajoutent les exigences de conformité rendant le traitement des dossiers plus complexe et coûteux. En conséquence, les conditions de crédit appliquées aux entreprises de la défense sont souvent moins avantageuses que pour des sociétés du secteur civil et peuvent même aboutir purement et simplement à des refus de financement. Enfin, l’étude de la Commission européenne mentionnée précédemment a identifié d’autres freins au financement de l’innovation de défense tels que le manque de transparence des critères d’éligibilité aux marchés publics de défense ; les risques liés à l’investissement dans des programmes de R&D ; la forte dépendance aux commandes publiques ou encore la difficulté à revendre sa participation au capital en fin de cycle d’investissement. Ainsi, devant de telles contraintes, des entreprises innovantes détentrices par exemple de technologies duales sont susceptibles de ne pas s’engager dans un secteur jugé trop complexe et risqué. Innovation de défense : une ambition qui doit trouver son cap Dans le domaine de l’innovation de défense, la France manque d’une vision claire et ambitieuse. Cette faiblesse stratégique se traduit notamment par la multiplication de dispositifs de soutien aux objectifs similaires et insuffisamment coordonnés. En ce sens, en 2021, la Cour des comptes, dans son référé La mise en œuvre du programme d’investissement d’avenir (2010-2020) dénonçait la « multiplication d’instruments aux visées stratégiques proches [qui] rend difficile l’appréciation d’ensemble des politiques de soutien à l’investissement et de leurs modes de pilotage ». En l’absence d’une vision unifiée et structurante, les porteurs de projets innovants peinent à s’orienter dans un paysage institutionnel complexe. Cette situation est d’autant plus pénalisante pour les start-ups et PME, qui ne disposent ni des ressources humaines, ni des moyens financiers pour mobiliser des cabinets spécialisés dans la recherche de financement. L’opacité et la dispersion des dispositifs finissent ainsi par générer un effet d’éviction, au détriment des acteurs les plus innovants. À titre de comparaison, les États-Unis disposent d’un écosystème d’innovation de défense structuré mais décentralisé, où la DARPA incarne un acteur emblématique parmi d’autres. Aux côtés d’organismes comme la Defense Innovation Unit (DIU) ou In-Q-Tel (fonds de capital-risque soutenu par la CIA), elle contribue à un modèle agile, réactif et bien financé, facilitant le lien entre technologies de rupture et besoins militaires. En France, l’Agence de l’Innovation de Défense (AID) remplit ce rôle depuis 2018 bien que ses moyens humains (130 collaborateurs) et budgétaires semblent limités au regard des ambitions affichées et des besoins du secteur. Néanmoins, on peut saluer la stabilité politique qu’a connue le ministère des Armées depuis 2017, avec d’abord Florence Parly (2017–2022), puis Sébastien Lecornu depuis mai 2022. Malgré plusieurs remaniements gouvernementaux, cette continuité a permis de maintenir un cap dans la politique de défense. Reste que cette stabilité, à elle seule, ne suffit pas à compenser l’absence d’une véritable doctrine
La flotte fantôme russe : un outil clandestin au cœur de la guerre économique
La flotte fantôme russe : un outil clandestin au cœur de la guerre économique En mai 2024, un responsable du Trésor américain a reconnu que les sanctions prises pour sanctionner l’industrie pétrochimique iranienne étaient rendue inefficace par « la flotte fantôme ». Si l’Iran a été le premier pays à utiliser cette technique, c’est la Russie de Vladimir Poutine qui l’a développée à une échelle bien plus industrielle, et qui l’a utilisée à d’autres fins que le contournement des sanctions internationales. Fret clandestin et sanctions contournées : anatomie d’une flotte fantôme Ce qu’on appelle aujourd’hui « la flotte fantôme » ne possède pas de définition claire et universellement reconnues. Cette absence de consensus émane du manque de clarté autour du phénomène lui-même. L’entreprise Windward distingue aujourd’hui trois types de flottes : la flotte blanche (Cleared fleet), la flotte grise (Gray fleet) et la flotte noire (Dark fleet). La première catégorie se réfère aux navires qui n’attirent pas l’attention par des pratiques maritimes dangereuses ou frisant la légalité, ni par leurs propriétaires. Ces navires ont une plus grande marge de manœuvre en termes de navigation et d’accès à des ports en dehors de la Russie. La seconde catégorie est la plus vaste et la plus compliquée à identifier car elle n’est pas proprement illégale et pourtant ces pratiques portent à confusion. C’est l’objectif même de cette flotte : rendre le plus difficile possible l’identification de ces navires et de leurs cargaisons (gaz, pétrole raffiné ou brut, équipements divers). La pratique la plus connue – et la plus problématique – est la désactivation de leurs Automatic Identification System (AIS) ou Système d’Identification Automatique qui permet à chaque navire de transmettre un certain nombre d’informations aux autres navires présents dans la zone telles que l’identité du bâtiment, son nom, sa position GPS, son cap et même sa vitesse. Ce système est crucial pour éviter les collisions et coordonner les secours en cas d’accident. Sa désactivation rend le navire virtuellement invisible pour les autorités mais aussi pour les autres navires. La difficulté d’identification et par extension de leurs propriétaires peut être faite grâce à des montages financiers et juridiques complexes, passant par de nombreux pays. Cette flotte pratique le « flag hop » (ou le changement de pavillon) qui vise à enregistrer le bâtiment en question dans un autre pays que celui d’origine. De nombreux pays permettent l’utilisation de ces pavillons de complaisance comme ceux du Sultanat d’Oman, des Comores, de la Sierra Leone ou même de Sao Tomé-et-Principe. Certains pays, notamment le Liberia et le Gabon, ont pris des mesures afin d’empêcher les entreprises propriétaires de ces bâtiments de les utiliser dans ce cadre, rendant impossible l’affichage des couleurs de l’un de ces deux pays. Cette interdiction peut s’expliquer par des pressions diplomatiques exercées contre ces pays pour réduire la marge de manœuvre de la flotte. Ces interdictions de pavillons peuvent paraître une solution adéquate néanmoins elles le sont très peu pour deux raisons. La première est que ces interdictions sont faites au cas par cas et doivent être justifiées par des sanctions nationales ou internationales, ce qui implique une réduction progressive des navires russes faisant partie de cette flotte. Ces navires vont aussi pouvoir être désignés et surveillés lorsqu’il y a un défaut dans l’assurance. Par ailleurs, les bâtiments utilisés sont la plupart du temps âgés de 15 ans voire plus car leurs prix d’acquisition sont bien moindres, les nouvelles technologies sont moins intégrées et par conséquent permettent une plus grande manipulation des instruments embarqués. En raison de leur âge, ces navires ne correspondent pas aux normes environnementales et de sécurité actuelle, posant un problème tant pour les marins opérant à bord que pour l’environnement et les autres bâtiments. En cas de collision ou d’échouement, obtenir une indemnisation pour les dégâts serait improbable, voire impossible. Une autre caractéristique majeure de cette flotte est la pratique du transfert de bateau à bateau (ou transfert ship-to-ship) : il s’agit de transférer la cargaison d’un navire vers un autre navire tout en restant en pleine mer. Elle est particulièrement adaptée pour des marchandises telles que du pétrole ou du Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Cette pratique est donc spécifiquement adaptée afin de contourner des sanctions internationales puisque, répétée de multiples fois, elle permet de brouiller les pistes quant à la provenance du pétrole ou du gaz. Enfin, la dernière catégorie, la flotte noire (Dark Fleet), représente la partie la plus opaque de l’iceberg. Elle emploie des techniques rendant l’identification des navires, cargaisons, origines et propriétaires quasiment impossible. Ce qui inclut l’absence d’assurance, la fausse déclaration d’immatriculations ou des changements de pavillons. Ces pratiques maritimes sont aussi couplées avec, à terre, des montages excessivement complexes afin de brouiller les pistes concernant le propriétaire. Pourtant cette classification n’est pas la seule faite aujourd’hui. En avril 2023, le cabinet privé Lloyd’s List a publié un rapport de onze pages décrivant cinq types de navires au sein de cette « The lightest of grey ») au noir (« black ») en passant par le gris pommelé (« Dappled grey »). Ces différentes catégories et les nuances qu’on y trouve sont l’objectif même recherché par le Kremlin : la difficulté d’identification des navires et la complexité de réponses rapides et directes. Les montages complexes, les manœuvres faites par les bateaux en eaux internationales et les pratiques dangereuses rendent ainsi plus compliquées l’identification et l’immobilisation de ces navires. Cela demande du temps et de nombreuses discussions politiques et diplomatiques, permettant à Moscou de continuer à faire naviguer des navires et de financer la guerre en Ukraine. Du pétrole aux câbles sous-marins : la flotte fantôme, bras armé de l’influence russe Lors d’une proposition de résolution en novembre 2024, le Parlement européen annonce que la Russie avait investi près de 9 milliards d’euros afin de développer sa flotte fantôme. Un montant colossal pour un pays en guerre et sous sanctions financières, mais dérisoire au regard des bénéfices qu’elle en retire. Cette flotte a comme objectif premier la compensation des pertes des rentes pétrolières. À la suite des sanctions prises en septembre 2023, le
GPU, data centers et souveraineté : les nouveaux arsenaux de la guerre numérique
GPU, data centers et souveraineté : les nouveaux arsenaux de la guerre numérique Le centre de gravité de la compétition s’est déplacé vers le domaine du numérique. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle (IA) appliquée à la défense est devenue un levier stratégique majeur, au même titre que les capacités militaires classiques. En effet, la puissance militaire de demain repose de plus en plus sur une triple souveraineté numérique : souveraineté technologique (maîtrise des puces et des logiciels d’IA), souveraineté infrastructurelle (contrôle des centres de données et supercalculateurs) et souveraineté opérationnelle (développement de scénarios d’emploi militaire adaptés). Les États capables d’héberger et d’exploiter une IA avancée sur leur sol disposent d’un avantage stratégique croissant. À l’heure où les conflits contemporains – qu’il s’agisse du champ de bataille ukrainien, des attaques dans le cyberespace ou de la guerre électronique satellitaire – laissent entrevoir l’essor d’une véritable « guerre par algorithme », garantir sa souveraineté numérique en matière de défense est devenu crucial. Parallèlement, la maîtrise de l’IA de défense n’est pas qu’une question de « hard power » : c’est aussi un instrument de soft power technologique. Les nations qui se posent en leaders de l’IA attirent à elles talents, investissements et partenariats, et sont en mesure d’influencer les normes internationales et les alliances stratégiques. La capacité à développer une IA militaire souveraine – symbolisée par l’accès autonome à la puissance de calcul de pointe – s’affirme ainsi comme un nouveau pilier de la puissance nationale, au même titre que l’était autrefois la possession de porte-avions ou de la dissuasion nucléaire. Les GPU (processeurs graphiques) de dernière génération, indispensables à l’entraînement des modèles d’IA, en viennent à être considérés comme « les nouveaux porte-avions » de notre époque numérique, tant leur possession conditionne l’accès à la supériorité technologique et opérationnelle. Souveraineté numérique et puissance militaire à l’ère de l’IA ? Assurer sa souveraineté numérique en matière de défense implique de contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle, des composants matériels jusqu’aux usages militaires. La souveraineté technologique suppose de disposer des microprocesseurs et accélérateurs de calcul (GPU, ASIC d’IA, etc.) les plus avancés, ainsi que des frameworks logiciels et algorithmes de pointe – autant d’éléments aujourd’hui dominés par quelques acteurs étrangers (américains principalement, chinois en embuscade). La souveraineté infrastructurelle renvoie à la capacité de déployer sur le sol national des centres de données massifs et des supercalculateurs pour l’entraînement des modèles d’IA, sans dépendre exclusivement de fournisseurs de cloud publics étrangers. Enfin, la souveraineté opérationnelle concerne l’aptitude à concevoir et maîtriser les concepts d’emploi militaires intégrant l’IA (doctrines, règles d’engagement, entraînement des forces), de façon à utiliser efficacement ces nouvelles technologies sur le terrain. Seule la conjugaison de ces trois dimensions permet de réellement parler d’IA de défense souveraine. Dans le monde actuel, l’accès à la puissance de calcul devient un facteur discriminant de la puissance militaire. Quelques chiffres illustrent ce basculement : en 2023, plus de 70 % de la capacité mondiale de calcul dédiée à l’IA était concentrée aux États-Unis, grâce à l’avance de leurs géants du numérique et à leurs investissements publics massifs. À titre de comparaison, la France ne dispose que d’une poignée de centres de données capables d’héberger l’entraînement de modèles de pointe comme les LLM (Large Language Models). La Chine de son côté produit près de 60 % des cartes graphiques mondiales et investit lourdement pour atteindre l’autonomie, tandis que l’armée américaine a annoncé consacrer 1 milliard de dollars par an à l’IA de défense jusqu’en 2030. Dans cette course à la puissance de calcul, les data centers truffés de GPU de nouvelle génération sont devenus aussi stratégiques que les arsenaux classiques. Un seul de ces GPU haut de gamme (par exemple le Nvidia H100) coûte aujourd’hui plus de 30 000 € l’unité, soulignant le niveau d’investissement requis pour constituer des « flottes » de processeurs comparables à des flottes navales. Ne pas maîtriser ces actifs critiques expose à une perte de souveraineté. Dépendre de fournisseurs étrangers pour les puces, les services cloud ou les outils d’IA avancés crée une vulnérabilité stratégique : en cas de crise internationale, d’embargo technologique ou de désaccord politique, l’accès à ces ressources pourrait être restreint ou coupé. Or, la France et l’Europe accusent sur ce plan un retard préoccupant. Paris reste tributaire de sociétés comme Nvidia (États-Unis) pour les GPU, AMD (États-Unis) pour les CPU haute performance, ou encore des hyperscalers américains (Google Cloud, Amazon Web Services, Microsoft Azure) pour une large part de ses besoins cloud. La relance d’une industrie microélectronique européenne via le Chips Act européen vise certes à réduire cette dépendance en encourageant la fabrication locale de puces critiques. De même, des initiatives de « cloud souverain » français et européen cherchent à proposer des alternatives locales aux services des GAFAM. Cependant, ces efforts mettront du temps à porter leurs fruits, et l’écart continue de se creuser avec les États-Unis et la Chine qui avancent à marche forcée. Au-delà de l’aspect matériel, la souveraineté numérique inclut aussi la capacité à fixer ses propres règles et standards quant à l’usage de l’IA de défense. Cela recoupe le champ du soft power : un pays capable de définir un cadre éthique et légal pour l’IA militaire, et de le promouvoir à l’international, renforcera son influence normative. L’Europe, par exemple, a entrepris de légiférer sur l’IA civile (réglementation en cours d’adoption) et pourrait jouer un rôle moteur pour encadrer l’IA dans les armées de manière conforme au droit humanitaire et aux valeurs démocratiques. Ce faisant, elle utiliserait son « pouvoir doux » pour éviter une course à l’armement algorithmique non maîtrisée. À l’inverse, si l’Europe devait importer purement et simplement des systèmes d’IA « black box » conçus à l’étranger, elle en subirait l’influence sans pouvoir y imprimer ses principes – un recul en termes de souveraineté autant que de soft power. On le voit, souveraineté technologique et influence vont de pair : maîtriser l’IA de défense permet d’être un acteur qui compte dans les enceintes internationales, de l’OTAN (qui a adopté une stratégie IA dès 2021) jusqu’aux instances onusiennes traitant de la régulation des armes autonomes. Le nouveau catalyseur de puissance
L’avènement des drones sous-marins de grande taille : des atouts modulaires indéniables dans le futur combat naval
L’avènement des drones sous-marins de grande taille : des atouts modulaires indéniables dans le futur combat naval Le principal conglomérat de construction navale de l’État chinois, China State Shipbuilding Corporation, a récemment présenté un modèle de drone sous-marin d’une taille sans précédent. Il est considéré comme un « petit sous-marin sans pilote pour opérations spéciales » alors qu’il s’agit du plus grand drone agissant sous l’eau (de 38 à 43 mètres selon sa configuration). Cet appareil militaire reconfigurable peut attaquer des navires ennemis, poser des mines ou encore soutenir des opérations spéciales. De par ses grandes dimensions, ce modèle peut également jouer le rôle de vaisseau-mère pour des drones sous-marins de plus petite taille. Le véhicule sans pilote est en mesure d’évoluer à des profondeurs allant jusqu’à 450 mètres à une vitesse maximale de vingt nœuds. Compte tenu de son design atypique se passant de voiles, sa conception luipermet d’optimiser sa furtivité et de réduire sa traînée dans l’eau. Ainsi, la Chine rejoint la course aux drones de grande taille déjà engagée par les autres États militaires majeurs, mais aussi, dans une moindre mesure, poussée par des États moyens innovants. C’est pourquoi, cet article vise à dresser un bref panorama du marché des drones sous-marins extra-larges dans le monde militaire. La France La France ambitionne de développer un drone sous-marin de grande taille pour compléter sa gamme de moyens submersibles. Éprouvé secrètement depuis novembre 2020 et dévoilé un an après, un démonstrateur de drone est ainsi en développement depuis 2016. Le 4 mai 2023, « la DGA a attribué à Naval Group un contrat portant sur l’étude des principaux usages opérationnels et de l’architecture système d’un drone de combat sous-marin, le Unmanned Combat Underwater Vehicle (UCUV) », pour les neuf prochains mois. Aussi, le 30 janvier 2024, la DGA a notifié à « Naval Group un accord-cadre visant à concevoir un démonstrateur de drone sous-marin de combat dans le cadre du programme UCUV ». « Cet accord doit permettre le développement des différentes technologies indispensables à la réalisation d’un démonstrateur UCUV, telles que l’autonomie énergétique et l’intégration de capteurs et de capacités de traitement autonomes ». L’entreprise capitalise sur son expertise dans la conception et le développement de systèmes sous-marins autonomes et rassemble de nombreux partenaires français. Pour ce projet, Naval Group a investi sur fonds propres depuis 2016. Ce véhicule sous-marin extra-large mesure environ 12 mètres de long et déplace une dizaine de tonnes. Il présente une endurance d’une semaine, et dispose d’une demi-douzaine de compartiments capables d’accueillir différentes charges utiles. Plus précisément, « Capable d’atteindre des profondeurs de plusieurs centaines de mètres, ce drone est équipé d’une hélice à sept pales, de barres de plongée en forme de X et d’un mât basculant ». Pour sa mise en œuvre, « Naval Group a l’intention de tester plusieurs types de solutions de propulsion ». Sa qualification en mer est prévue afin de « tester des briques technologiques dans un cycle court. Parmi les capacités uniques développées par Naval Group, en lien avec ses partenaires, figure l’autonomie décisionnelle contrôlée (ADC), créée pour être le cerveau embarqué des drones, tout en offrant aux marins la possibilité de superviser tous les drones en toute sécurité, de planifier et de réaliser des missions complexes, en plus des navires avec équipage ». Pour la Marine nationale, détenir un tel drone de combat permettrait de protéger et surveiller les abords de ses bases navales, en particulier celle de l’Île-Longue, qui abrite ses quatre Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins (SNLE). Ce véhicule pourrait aussi servir d’éclaireur à un Groupe Aéronaval (GAN) et mener des missions de renseignement dans des environnements contestés. Concrètement, un premier exemplaire opérationnel de ce drone doit être délivré dans moins d’un an. Les États-Unis Les recherches américaines portant sur les drones submersibles de grande taille se multiplient actuellement. En effet, l’US Navy souhaite acquérir des véhicules sans pilote extra-larges. La décision d’annuler Snakehead en raison de son absence d’adaptation au déploiement à partir des sous-marins nucléaires a laissé un grand écart entre les drones moyens et les volontés de grandeur. Pour pallier cette lacune, l’US Navy a mis en place le programme Orca et prévoit d’en acheter neuf. Cet engin répond à un véritable besoin opérationnel émergent. A l’origine, ce drone est largement inspiré de l’Echo Voyager, introduit par Boeing en 2016. Il s’appuie sur un système de propulsion diesel-électrique qui lui confère une autonomie de 6.000 milles marins et est doté d’un « propulseur à réaction à pompe enveloppé plutôt que l’hélice conventionnelle d’un Voyager ». En conséquence, ce véhicule sera plus discret, car plus silencieux que son prédécesseur. Plus précisément, il s’agit d’un drone de 26 mètres de long disposant d’une section de charge utile modulaire d’environ 85 centimètres et d’une capacité d’emport de huit tonnes. Ces charges utiles pourront être plurielles, allant de mines, à des sonars, voire des systèmes d’armes, y compris des torpilles ou des missiles de croisière. L’Orca sera trop grand pour être lancé à partir d’un sous-marin habité. Par conséquent, il sera lancé depuis un quai pour effectuer ses multiples missions. De fait, l’Orca est assez petit pour être submerger depuis une jetée, ce qui permet d’éviter l’entretien et le réapprovisionnement dans l’eau. Si les détails ne sont pas encore révélés, on peut déduire des informations misent à disposition que l’Orca sera une plateforme très performante, bien qu’étonnamment bon marché pour les nouvelles possibilités opérationnelles qu’elle offre. Le sous-marin Orca sera nécessairement un système autonome grâce à son IA embarquée qui prendra activement des décisions sans intervention humaine. Il devra déterminer lui-même s’il doit engager ses systèmes d’armes. Cette autonomisation s’explique par le fait qu’il est très difficile de maintenir des liaisons de communication de qualité sous l’eau. Dans cette optique, les Orcas peuvent être programmés pour revenir près de la surface pour « transmettre des mises à jour et recevoir de nouvelles instructions de la base d’attache ». Néanmoins, pour ne pas être détectés, il est primordial de limiter au maximum ces phases de
Innovation de défense : quand l’entrepreneuriat façonne les capacités de demain
Innovation de défense : quand l’entrepreneuriat façonne les capacités de demain L’innovation dans le secteur de la défense n’est plus l’apanage de l’État français ou de ses grands groupes industriels. Aujourd’hui, les startups et les PME contribuent activement à façonner les capacités militaires de demain. Dans ce contexte, l’INAS, en partenariat avec le GICAT, Défense Angels, l’IEGA – Institut d’études de géopolitique appliquée, la FIADS et Estrads Certification, a réuni, au sein de la mairie du 17ᵉ arrondissement de Paris, plusieurs figures clés de l’écosystème pour échanger sur les opportunités, les défis et les perspectives pour les entrepreneurs dans le secteur de la défense. Parmi les intervenants figuraient Xavier Itard, chef du guichet unique de l’Agence de l’Innovation de Défense ; Hubert Raymond, Responsable de l’accélérateur GENERATE du GICAT ; François Mattens, Directeur des affaires publiques chez XXII ; et Théo Bondarec, Chief Technology Officer de la startup Alta Ares. La valeur stratégique de l’innovation sur les champs de bataille Loin de se limiter aux seules ruptures technologiques spectaculaires, l’innovation de défense couvre un spectre bien plus large. Hubert Raymond a rappelé l’existence de plusieurs formes d’innovation – continue, adjacente, disruptive et radicale – toutes applicables au domaine militaire. Qu’il s’agisse de l’adaptation de cartouches pour chasser de nouveaux types de drones (innovation adjacente), ou encore de l’intégration de l’IA dans les véhicules militaires (innovation radicale), chaque type d’innovation répond à un besoin précis. Ainsi, l’innovation en matière de défense est essentielle, car, comme l’a souligné François Mattens, « c’est le terrain qui commande ». Autrement dit, dans un contexte où les conflits hybrides, asymétriques et conventionnels peuvent se superposer, la capacité d’adaptation technologique devient un levier stratégique majeur. Elle permet notamment d’acquérir une supériorité opérationnelle en renforçant l’agilité tactique face à des menaces imprévisibles et évolutives. Xavier Itard a confirmé ce constat en rappelant que « la rapidité de réaction sur le terrain est essentielle », ce qui implique une innovation réactive, souple et à plusieurs échelles. Cette dynamique se manifeste par exemple en Ukraine, comme l’a évoqué François Mattens, où l’usage de drones commerciaux bon marché et facilement accessibles est détourné pour les équiper d’explosifs. Ces dispositifs, malgré leur simplicité, parviennent parfois à neutraliser des véhicules blindés coûtant plusieurs millions d’euros, illustrant ainsi l’impact considérable de l’innovation de défense sur le terrain. L’arrivée de l’intelligence artificielle sur le champ de bataille constitue un exemple marquant d’innovation dans le domaine de la défense, renforçant considérablement la supériorité opérationnelle des forces armées. Théo Bondarec a évoqué que l’IA devient incontournable pour exploiter la masse croissante de données générées sur les champs de bataille. L’intelligence artificielle accélère considérablement les processus de renseignement en permettant le traitement continu de flux vidéo et d’autres données qu’un soldat ne pourrait analyser seul, 24 heures sur 24. Enfin, l’innovation en matière de défense revêt une importance stratégique majeure, car elle conditionne la capacité d’un pays à préserver sa souveraineté. Comme l’a rappelé François Mattens, le conflit en Afghanistan a révélé une lacune critique : la France ne disposait alors d’aucun industriel capable de produire des drones performants. Elle a donc dû se tourner vers les États-Unis pour s’en procurer. Or, leur utilisation nécessitait l’intervention de contractants américains missionnés par le Département de la Défense, seuls habilités à exploiter les données collectées. En conséquence, toutes les images captées par les drones français transitaient par les États-Unis, privant ainsi la France du contrôle exclusif sur ses propres renseignements. Cet épisode illustre de manière éloquente comment un retard technologique peut compromettre la souveraineté nationale, en particulier dans des domaines aussi sensibles que le renseignement militaire. Les freins pour les entrepreneurs de l’innovation de défense La table ronde a mis en évidence plusieurs obstacles structurels qui freinent les acteurs innovants dans le domaine de la défense, un secteur « sous contrainte » comme l’a indiqué Xavier Itard. Le premier frein identifié est le décalage temporel entre les rythmes de développement des grands programmes de défense et ceux des entrepreneurs agiles, qui conçoivent les innovations façonnant les capacités de demain. François Mattens a ainsi mentionné la difficulté que nous avons aujourd’hui à introduire ces innovations incrémentales en six mois ou un an dans des systèmes conçus pour durer de 30 à 35 ans. À cela s’ajoute la lenteur des procédures liées aux marchés publics, qui constitue un frein majeur pour les startups du secteur de la défense. Comme cela a été souligné durant la conférence, les cycles de vente dans le domaine étatique sont souvent longs et complexes. Or, les jeunes entreprises, disposant de ressources financières limitées, ne peuvent pas supporter des délais aussi étendus avant de conclure un contrat ou de recevoir un premier paiement. Cette inertie administrative peut ainsi compromettre leur survie, voire décourager toute initiative d’innovation dans ce secteur. Enfin, il semblerait que, selon les invités, un frein culturel français autour de la notion de « risque » ralentisse la dynamique d’innovation de défense. En effet, dans notre pays, ce terme est encore trop souvent associé au danger plutôt qu’à l’opportunité, a expliqué François Mattens. Ce dernier a souligné l’importance de faire évoluer les mentalités en notant qu’une véritable culture de l’innovation ne s’impose pas par décret mais qu’elle se construit progressivement, dans la durée. Relever les défis : vers un écosystème plus agile et mieux outillé Face aux obstacles structurels et culturels qui freinent l’innovation de défense en France, plusieurs leviers ont été identifiés par nos invités pour rendre l’écosystème plus réactif et favorable à l’entrepreneuriat. Le Guichet Unique de l’Agence de l’Innovation de Défense (AID), dirigé par Xavier Itard, incarne une réponse concrète pour renforcer l’agilité de l’écosystème de défense. Il permet d’abord de qualifier rapidement la solution proposée par un entrepreneur, en évaluant sa pertinence vis-à-vis des besoins actuels ou son potentiel d’intégration future comme brique technologique. Ensuite, il facilite la mise en relation directe avec des utilisateurs opérationnels, favorisant ainsi des expérimentations en conditions réelles avant toute contractualisation complexe. Cette logique de « temps court » vise à offrir un retour rapide aux innovateurs
MGCS : entre ambition de souveraineté européenne et labyrinthes politico-industriels
MGCS : entre ambition de souveraineté européenne et labyrinthes politico-industriels Dans un monde où les conflits contemporains évoluent de plus en plus en une guerre davantage tournée sur l’utilisation de technologies interconnectées et innovantes. La supériorité terrestre demeure un enjeu stratégique majeur pour les puissances militaires. Où l’Europe sur fond de sursaut stratégique doit se doter d’une défense solide et autonome. C’est dans ce contexte que le Main Ground Combat System (MGCS), ambitieux projet franco-allemand initié en 2017, visant à concevoir le char de combat du futur à un moment où devront être remplacés les chars Léopard 2 et Leclerc d’ici 2040. Le MGCS ne se contente pas de moderniser le blindé traditionnel, mais ambitionne de révolutionner la guerre terrestre en une vision de rupture nécessaire au regard du contexte géopolitique actuel. Ce projet devra intégrer à la fois, l’apport de l’intelligence artificielle (IA), une connectivité accrue et l’intégration de capacités de combat autonomes. Mais aussi, l’espoir d’une Europe capable de répondre seul à ses besoins de défense, sans dépendance excessive envers les États-Unis. Pourtant, derrière ce réveil affirmé se cachent des défis de taille : Entre rivalités industrielles et visions stratégiques parfois contradictoires. Un projet stratégique, mais une coopération industrielle fragmentée Malgré son importance stratégique pour la souveraineté européenne, le projet MGCS a très vite été rattrapé par des logiques industrielles de concurrence, qui sont révélatrices des différentes tensions structurelles qui freinent ainsi la coopération en matière d’armement en Europe. En effet, depuis son lancement en 2017, ce projet a été le terrain de vives luttes internes et d’influence sur la répartition des tâches et des responsabilités, notamment autour du choix du canon principal. D’un côté, KNDS France (ex-Nexter) défend son ASCALON, un canon capable de tirer des obus de 120 mm et 140 mm avec des munitions intelligentes capables de frapper au-delà de la ligne de vue. De l’autre, Rheinmetall mise sur son propre canon de 130mm, qui est déjà intégré à son char KF-51 Panther, qui a récemment suscité l’intérêt de plusieurs armées, dont celle italienne soucieuse de renouveler sa flotte vieillissante. Mais derrière ces divergences techniques se cachent des enjeux économiques majeurs. En réalité, chaque industriel défend ses intérêts économiques et la survie de ses chaînes de production. Par exemple, Rheinmetall qui équipe déjà 22 armées à travers le monde, illustre cette stratégie de diversification, d’autant plus nécessaire face au ralentissement du MGCS et à la concurrence accrue des États-Unis et de la Corée du Sud, qui gagnent du terrain en Europe avec des chars comme l’Abrams ou le K2 Black Panther. Dans ce contexte, le développement du KF-51 Panther, conçu sur la base du Leopard 2A4, s’impose comme une alternative transitoire crédible pour la Bundeswehr, permettant à l’Allemagne de maintenir ses capacités tout en attendant le MGCS. De plus, le partenariat naissant entre Leonardo, Rheinmetall et l’armée italienne vient rabattre les cartes. Puisque Berlin semble maintenant jouer une double stratégie, à la fois diversifier ses options entre le MGCS et une montée en puissance alternative du KF-51 Panther, qui peut être vu comme un palliatif à court terme du futur système MGCS, au moins comme une solution intérimaire face aux ralentissement industriel. Ainsi, cette situation met en lumière l’une des failles récurrentes de l’industrie de défense européenne : l’absence de mécanismes de gouvernance clairs permettant d’arbitrer efficacement les divergences entre partenariats. Au-delà de la technologie, il s’agit d’une lutte d’influence économique et politique dont l’issue déterminera non seulement le sort du MGCS, mais également la crédibilité de l’Europe dans sa capacité à conduire et terminer des programmes de défense conjoints et ambitieux. Il est essentiel que ces rivalités industrielles et les rapports de force entre Paris et Berlin, pourtant souvent présentés comme le moteur de l’Europe, ne viennent pas fragiliser les besoins opérationnels concrets de leurs armées respectives. Le MGCS aujourd’hui : vers une relance encadrée du projet Malgré ces tensions, le début de l’année 2025 a marqué une étape importante dans la structuration du programme. En effet, Emmanuel Chiva (délégué général pour l’armement), avait annoncé le 24 janvier 2025, la signature entre le ministre des Armées Sébastien Lecornu et son homologue allemand Boris Pistorius, un accord entre les industriels visant à créer la « Project company » une coentreprise détenue à parts égales par Thales, KNDS France, KNDS Allemagne et Rheinmetall. Une signature symbolique qui a pris vie le 10 avril dernier, puisque ces entreprises ont officiellement constitué la société commune « MGCS Projet Company GmbH ». Cette coentreprise sera chargée d’assurer la maîtrise d’œuvre industrielle du projet sous la direction de Stefan Gramolla (ingénieur expérimenté et colonel de réserve de la Bundeswehr). Son but est de piloter la définition du concept global, la maturation technologique et la coordination industrielle, en lien étroit avec la Combined Project Team franco-allemande et le BAAINBw (Office fédéral des équipements, des technologies de l’information et du soutien en service de la Bundeswehr). De fait, le premier contrat de développement est attendu pour l’automne 2025. Il doit lancer une phase d’études détaillées jusqu’en 2028, avant la fabrication des premiers démonstrateurs en 2033 et une entrée en service opérationnel visée pour 2040. Ainsi, le partage des responsabilités qui a longtemps été le fer de lance des crispations autour des questions de leadership, semble désormais stabilisé. En effet, le programme repose sur huit grands piliers technologiques : mobilité, tourelle, munitions, capteurs, simulation, protection, logistique, combat collaboratif. Des piliers qui sont maintenant répartis équitablement entre industriels français et allemands, visant à sécuriser à la fois la coopération mais aussi à éviter que le programme ne soit à nouveau ralenti par des querelles industrielles. MGCS : Entre mythe du « char unique » et réalité d’un système de systèmes Enfin, il est important de rappeler que le MGCS n’est pas qu’un simple char d’assaut. Finalement le programme vise en réalité à développer une famille de systèmes interconnectés, comprenant chars, drones, robots et autres plateformes d’appui, le tout articulé autour d’un environnement de Cloud Combat. Cette approche modulaire et scalable, confirmée par Emmanuel Chiva lors de son audition à l’Assemblée nationale le 4 décembre 2024, laisse d’ailleurs ouverte la possibilité d’une coexistence de
La complémentarité UE/OTAN face aux défis du financement de l’innovation en défense
La complémentarité UE/OTAN face aux défis du financement de l’innovation en défense « C’est bien d’avoir des armements interopérables, autant je ne souhaite pas être itar-opérable », alerte Emmanuel Chiva, délégué général à l’Armement, soulignant l’enjeu majeur de la coopération internationale en matière d’armement : l’autonomie stratégique. L’essor des innovations technologiques et la sophistication coûteuse du matériel de défense font de la supériorité technique une préoccupation vitale pour les États. Dans ce contexte, la coopération internationale apparaît de plus en plus comme un moyen d’assurer la montée en gamme du matériel militaire européen. L’OTAN, comme l’Union Européenne, s’est organisée afin de répondre à ce besoin. Ces deux organisations adressent une offre de financement principalement destinée aux petits acteurs de l’industrie (start-up, PME, ETI), réputés plus disruptifs et innovants que les OEMs et autres fleurons industriels de renom. En dépit d’une culture en capital-risque limitée en Europe, les initiatives comme le Defence Innovation Accelerator for the North Atlantic (DIANA), le NATO Innovation Fund (NIF), la Defence Equity Facility (DEF) du Fonds européen d’investissement (FEI) ou encore le Fonds européen de défense (FED) ont pour ambition de soutenir substantiellement l’innovation au sein de la BITDE en procurant les moyens matériels et financiers, avec ou sans détention de parts au capital des entreprises. Mais la multiplication des initiatives — qu’il s’agisse de subventions, d’appels à projets, de souscriptions à des véhicules financiers en tant que Limited Partner (LP), ou de prises de participation directe au capital des entreprises en tant que General Partner (GP) — aux échelles nationale, régionale ou internationale, contribue-t-elle réellement à renforcer la coopération entre les États européens membres de l’OTAN et de l’Union européenne, ou au contraire, à en diluer l’efficacité ? L’essor des innovations technologiques et la sophistication coûteuse du matériel de défense font de la supériorité technique une préoccupation vitale pour les États. Dans ce contexte, la coopération internationale apparaît de plus en plus comme un moyen d’assurer la montée en gamme du matériel militaire européen. L’OTAN, comme l’Union Européenne, s’est organisée afin de répondre à ce besoin. Ces deux organisations adressent une offre de financement principalement destinée aux petits acteurs de l’industrie (start-up, PME, ETI), réputés plus disruptifs et innovants que les OEMs et autres fleurons industriels de renom. En dépit d’une culture en capital-risque limitée en Europe, les initiatives comme le Defence Innovation Accelerator for the North Atlantic (DIANA), le NATO Innovation Fund (NIF), la Defence Equity Facility (DEF) du Fonds européen d’investissement (FEI) ou encore le Fonds européen de défense (FED) ont pour ambition de soutenir substantiellement l’innovation au sein de la BITDE en procurant les moyens matériels et financiers, avec ou sans détention de parts au capital des entreprises. Mais la multiplication des initiatives — qu’il s’agisse de subventions, d’appels à projets, de souscriptions à des véhicules financiers en tant que Limited Partner (LP), ou de prises de participation directe au capital des entreprises en tant que General Partner (GP) — aux échelles nationale, régionale ou internationale, contribue-t-elle réellement à renforcer la coopération entre les États européens membres de l’OTAN et de l’Union européenne, ou au contraire, à en diluer l’efficacité ? Une volonté affichée de complémentarité entre les financements inter-organisationnels européens Lancé en 2016 à l’initiative de la France, avec le soutien de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne, le FED est aujourd’hui le principal levier de l’Union européenne pour renforcer son autonomie stratégique et l’interopérabilité de ses équipements en matière de défense. Doté d’un budget global de 7,9 milliards d’euros pour la période 2021-2027, il finance chaque année des projets de recherche et de développement, réunissant en moyenne une quinzaine d’industriels européens par consortium. En 2023, sa troisième année de mise en œuvre, 61 projets ont été sélectionnés pour un montant total de 1,15 milliard d’euros : 304 millions d’euros pour des projets de recherche intégralement financés par le FED, et 850 millions pour des projets de développement cofinancés avec les États membres et la Norvège, partenaire extra-UE du programme. Malte, en raison de sa politique de neutralité militaire, reste le seul État membre non impliqué. Les industriels français ont été retenus à 102 reprises (dont les PME à 29 reprises), devançant les entreprises italiennes, allemandes et espagnoles. Les autres États participants comptent au moins une entreprise sélectionnée dans l’un des projets soutenus. Masson, H. (2024). European Defence Fund – Assessment after three calls for proposals. DEFENSE&Industries n°19. Fondation pour la Recherche Stratégique. En 2025, le programme de travail du FED est doté de 1,46 milliards d’euros, dont 336 millions pour le programme EUDIS (EU Defence Innovation Scheme, programme qui vise précisément à renforcer le domaine de l’innovation). Cette enveloppe est investie sous la forme de subventions pluriannuelles, accordées à 40% des entreprises qui répondent aux appels à propositions publiés par la Commission Européenne. Depuis 2014 et l’engagement fixant les dépenses de défense des pays de l’OTAN à hauteur de 2% de leur PIB, les États membres sont également tenus de dédier 20% de leurs dépenses au développement et à l’acquisition de technologies de rupture. En deçà de ce montant, on considère que l’écart se creuse entre les capacités et l’interopérabilité des alliés. C’est dans cet objectif que plusieurs initiatives sont mises en œuvre à l’échelle de l’alliance, comme l’Accélérateur d’innovation de défense (DIANA, 2021) et le fonds de l’OTAN pour l’innovation (NIF, 2021). Le NIF est un fonds multi-souverain à forte consonance européenne (24 Etats participants dont 22 pays de l’Union Européenne, le Royaume-Uni et la Turquie) est doté d’un milliard d’euros financé intégralement par les Etats membres, sans le concours de financement externe comme celui des Etats-Unis. La stratégie du véhicule financier, déployé sur 15 ans, vise des investissements en capital-risque allant jusqu’à 15 millions d’euros par opération. Le fonds intervient principalement aux premiers stades de développement des entreprises (Pre-seed, Seed, Series A, Series B), en tant qu’investisseur principal. Ainsi, le NIF investit directement en fonds propres dans les start-ups ciblées, mais également dans des véhicules financiers européens spécialisés en Deep Tech, en tant que Limited Partner
La France dans les missions navales européennes : le cas des opérations EUNAVFOR ASPIDES et EUNAVFOEMED IRINI
La France dans les missions navales européennes : le cas des opérations EUNAVFOR ASPIDES et EUNAVFORMED IRINI L’Union Européenne (UE) a publié son premier Livre Blanc de la défense européenne le 19 mars 2025, un programme visant à stimuler les investissements en matière de défense et à renforcer les capacités de défense européennes. Cet ambitieux projet, prenant place soixante-treize ans après l’échec de la Communauté Européenne de Défense (CED), estime que « L’Europe est confrontée à des menaces et des défis sécuritaires croissants, dans sa région et au-delà. La concurrence stratégique s’intensifie dans notre voisinage élargi, de l’Arctique à la Baltique en passant par le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.» Principalement destiné à permettre (de meilleures capacités industrielles de défense, le Livre Blanc incarne plus globalement des opportunités de coopération européenne dans le domaine de la défense. Signé le lendemain de la prolongation du mandat de la mission européenne EUNAVFOR MED IRINI jusqu’en 2027, ces différents projets et missions attestent d’une prise de conscience européenne de l’importance du cadre de l’UE dans le domaine de la défense, et d’une remise en cause – même partielle pour certains États – de la dépendance à l’OTAN. Quelles sont les principales missions navales au sein de l’UE ? L’Union Européenne est présente militairement sur plusieurs théâtres géographiques, notamment en Méditerranée et mer Rouge, à travers deux missions navales : EUNAVFOR Aspides et EUNAVFOR MED IRINI, mais également dans l’océan Indien avec l’opération Atalante. Pour chacune d’entre elles, la France participe humainement et matériellement, à travers l’envoi de bâtiments marins comme des frégates, et des forces aéronavales. Ces déploiements sont facilités depuis la base française de Djibouti, qui permet aux forces nationales de rapidement se déployer au sein de ces missions, contrairement à d’autres États participants comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, qui n’ont pas accès à autant d’infrastructures à l’international. Plus spécifiquement, créée en février 2024 par une décision du Conseil européen, l’opération européenne EUNAVFOR Aspides est une mission purement défensive, visant à préserver la liberté de navigation et la sécurité maritime en mer Rouge. Sa zone d’opération, selon son mandat, comprend le détroit de (Bab-el-Mandeb) et le détroit d’Hormuz, ainsi que les eaux internationales de la mer Rouge, du golfe d’Aden, de la mer d’Arabie, du golfe d’Oman et du golfe Persique. D’un point de vue opérationnel, la mission Aspides est sous commandement grec et est dirigée depuis une base militaire grecque. Par ailleurs, en raison de la menace houthie concernant d’autres pays commerciaux, la mission européenne se déroule en étroite collaboration avec la mission américaine Prosperity Guardian. Du point de vue français, l’Hexagone contribue continuellement à cette mission européenne, à l’instar de ses voisins. En effet, la France y déploie en permanence une frégate, permettant ainsi à l’UE de se positionner comme « un acteur permanent de la sécurité maritime, au moins en océan Indien ». Concrètement, la mission Aspides est considérée comme l’une des plus « actives », selon le personnel militaire français, « on n’a jamais vu autant de missiles voler. C’est la plus exposée à des attaques ». Ainsi, le positionnement de la Marine nationale, d’un point de vue humain et capacitaire, octroie à la France une certaine voix dans les stratégies opérationnelles. Alors que le commandant d’Aspides appelle les pays européens à augmenter leur contribution à la mission en raison de la fréquence et de la précision des frappes houthies, la France, seule présence permanente, peut se déclarer comme « incritiquable » face aux déploiements limités de ses voisins. De son côté, la mission Irini, lancée le 31 mars 2020, vise à faire respecter l’embargo des Nations unies sur le transport d’armes à destination de la Libye. En parallèle, elle contribue à faire appliquer les mesures de l’ONU rendant illicite l’exportation de pétrole libyen. Par ailleurs, l’opération renforce la formation et les capacités des garde-côtes libyens. Mandatée par la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) européenne et sous commandement italien, la mission a, depuis son lancement arraisonné et inspecté 31 navires suspects. À trois reprises, Irini a saisi des cargaisons considérées comme violant l’embargo sur les armes décrété par l’ONU et a détourné les navires vers un port d’un État membre de l’UE. Parallèlement, la mission a et continue d’investiguer des navires marchands, des ports et aéroports suspectés de violer l’embargo. Au cours de la mission, la France a déployé successivement ou simultanément des frégates, comme les FLF Languedoc et Alsace, ainsi que des patrouilleurs de haute mer (PHM), tel que le PHM Commandant Bouan et le PHM Commandant Ducuing dans le cadre de l’opération Irini, mais également des aéronefs, tels que le Falcon 50, afin d’assurer la surveillance maritime. La France rencontre néanmoins des difficultés à soutenir ces deux missions Un retour d’expérience (RETEX) de la mission Aspides datant de 2025 met en évidence les difficultés de la Marine nationale concernant les moyens pouvant être déployés et les engagements de la France. Comme exprimé plus tôt, la Marine nationale a constamment maintenu une frégate en mer Rouge. Cette participation permanente à Aspides a engendré une « suractivité », qui l’a obligée à « faire des choix dans ses priorités, en prélevant des bateaux jusqu’à présent affectés à d’autres opérations ». En effet, des lacunes apparaissent entre les engagements français au sein de nombreuses missions et exercices internationaux et européens, couplés à la nécessaire présence de forces navales françaises ayant pour but d’assurer la dissuasion, l’opérabilité et l’influence française en mer. La mission Aspides est également un enjeu stratégique et opérationnel pour la France et ses alliés européens, puisque les moyens offensifs et défensifs adverses sont comparables -voire supérieurs aux capacités européennes. Dans ce contexte, la priorisation des engagements de la Marine définit les moyens alloués à chaque mission, mais les enjeux politiques, diplomatiques et sécuritaires sont aussi des paramètres essentiels à prendre en compte. Par conséquent, la mission Irini bénéficie d’un engagement moindre de la part de l’Hexagone, que ce soit en termes de ressources humaines ou de capacités matérielles. Dans ce