Conformité des LPs et GPs dans les fonds défense : comment encadrer les flux de capitaux sensibles ? Dans un contexte de recomposition géopolitique rapide, les écosystèmes de défense font face à un double impératif : accélérer leur transformation technologique tout en consolidant leur souveraineté économique. Cette tension se cristallise dans les mécanismes de financement, où les fonds d’investissement jouent un rôle croissant mais ambivalent. Si les General Partners (GPs) apportent des ressources indispensables à l’innovation duale, la diversité et l’opacité de leurs Limited Partners (LPs) exposent les entreprises sensibles à des flux de capitaux à risques. Derrière la façade du capital patient, peuvent dissimuler parfois des intérêts non alignés, des stratégies d’ingérence discrètes, ou des contraintes extraterritoriales difficilement maîtrisables. Or, les dispositifs de contrôle existants, bien que renforcés, peinent à répondre à la complexité de ces chaînes de financement globalisé. Dans ce contexte, poser la question de la conformité des LPs et des GPs dans les fonds de défense, c’est interroger à la fois les angles morts de la régulation, les limites des outils juridiques actuels, et les conditions de construction d’un cadre opérationnel européen. Les risques associés aux flux de capitaux sensibles dans les fonds de défense Le financement des entreprises de défense par des fonds d’investissement, bien qu’il constitue une opportunité pour la modernisation de la Base industrielle et technologique de défense (BITD), s’accompagne de risques structurels importants liés à la nature des actifs concernés et aux stratégies des investisseurs. Le risque principal réside dans la captation de technologies sensibles et le développement de formes de dépendance stratégique. Les savoir-faire militaires, souvent duals, peuvent être transférés hors du territoire national par effet de levier capitalistique ou par des clauses contractuelles subtiles, comme des droits d’audit, des partages d’information technique ou des partenariats asymétriques. La BITD, moteur d’innovation technologique, est particulièrement vulnérable en raison d’un sous-investissement chronique. Cette fragilité est exploitée par des acteurs étrangers qui, selon les services de renseignement (DRSD), multiplient les tentatives d’influence sur des entreprises jugées stratégiques. Le général Éric Bucquet alerte ainsi sur une recrudescence des opérations de rachat ciblées, pouvant entraîner la perte de compétences critiques et la rupture de chaînes de valeur entière. À ces risques technologiques s’ajoute la menace de rupture des chaînes d’approvisionnement. Une cession mal encadrée peut provoquer la délocalisation d’une capacité de production critique ou l’interruption d’un flux de composants indispensables en cas de crise. Les autorités publiques s’interrogent sur la durabilité de l’ancrage industriel français face à des transferts de propriété vers des juridictions non alignées, exposant la BITD à des vulnérabilités systémiques. Cette situation est amplifiée par les profils d’investisseurs parfois en décalage avec les exigences de souveraineté. Les fonds de capital-investissement (private equity), souvent majoritaires, recherchent une rentabilité rapide et peuvent recourir à des logiques de vente à la découpe ou à des politiques financières agressives, pénalisant l’effort d’innovation. Les exemples du démantèlement de Cobham ou de la restructuration de GKN Aerospace illustrent les effets désastreux de ces stratégies. Les fonds de gestion d’actifs, plus passifs en apparence, exercent néanmoins une influence déterminante via les votes en assemblée générale. Quant aux fonds souverains et de pension, leur implication dans des actifs stratégiques soulève des inquiétudes spécifiques : certains, comme Mubadala, ont montré les limites d’une gestion déterritorialisée d’entreprises complexes, comme l’a illustré l’échec du rachat de Piaggio Aerospace. Les menaces d’ingérence économique qui ciblent la BITD ne s’expriment plus seulement à travers des tentatives de rachat direct. Elles se manifestent désormais au sein même des chaînes de financement, notamment via des flux de capitaux sensibles insuffisamment filtrés dans les fonds d’investissement. Entre 2020 et 2024, le nombre d’alertes recensées par le Service de l’Information Stratégique et de la Sécurité Economiques (SISSE) du ministère de l’Economie et des Finances est passé de 353 à un pic de 968, avant de refluer légèrement à 750, totalisant près de 3 250 signalements en cinq ans. Cette explosion des menaces révèle une diversification des modes opératoires : les prises de contrôle capitalistiques ne sont plus les seules préoccupations. L’accès à l’information stratégique, la captation de propriété intellectuelle ou l’influence sur la gouvernance peuvent désormais transiter par des participations minoritaires, des fonds relais, ou des LPs non identifiés au sein de véhicules d’investissement opaques. Pour les autorités, la montée de ces risques démontre que la conformité classique – KYC formel, contrôle juridico-financier de premier niveau – est aujourd’hui insuffisante face à des schémas sophistiqués d’ingérence économique. Cette vulnérabilité est renforcée par la structure même du tissu industriel français. De nombreuses PME et ETI du secteur de la défense, fragilisées par la crise sanitaire, sont devenues dépendantes de financements extérieurs pour préserver leur activité. Les prêts garantis par l’État, s’ils ont constitué un amortisseur temporaire, pèsent aujourd’hui lourdement sur des bilans déjà contraints. Le déficit d’investissement dans la défense française est estimé à plus de 100 milliards d’euros en dix ans, et le sous-capital chronique de la BITD alimente une exposition accrue à des investisseurs peu alignés. Dans ce contexte, la sélection et la due diligence appliquée par les GPs et LPs dans les fonds deviennent une variable stratégique majeure : un investisseur mal filtré dans un tour de table peut ouvrir une brèche vers une technologie sensible, même sans prise de contrôle formelle. L’absence de dispositifs systématiques de traçabilité des flux, ou l’impossibilité d’identifier les bénéficiaires effectifs de certains LPs, limite gravement la capacité d’anticipation des risques. Plusieurs cas récents illustrent la nécessité d’une gouvernance renforcée dans les fonds. L’affaire Photonis, rachetée in extremis par un fonds français après le veto opposé à un investisseur américain, a met en évidence la faiblesse des protections ex ante. Le rachat d’Arquus par le groupe belge John Cockerill en 2024 ou la cession de Structil à l’américain Hexcel ont également montré que l’origine du capital, même indirecte, peut avoir un impact sur la localisation des compétences critiques. Des situations plus ambiguës, comme celle de LMB Aerospace, interrogent sur les critères utilisés pour bloquer ou non une opération : la conformité réglementaire
Hypervélocité : comment la France s’arme-t-elle face à cette nouvelle menace ?
Hypervélocité : comment la France s’arme-t-elle face à cette nouvelle menace ? Avec l’emploi par la Russie de missiles hypersoniques « Oreshnik » sur les théâtres d’opérations en Ukraine, la France prend la mesure d’une menace stratégique inédite. Pour sécuriser le territoire national, le gouvernement français accélère sa doctrine de défense anti-missile, articulée autour d’une détection anticipée, de capteurs avancés et de systèmes d’interception adaptés aux armes hypervéloces. Les systèmes de défense antimissile : architecture et mécanismes Un système de défense antimissile est un dispositif complexe conçu pour détecter, suivre et neutraliser des missiles ennemis en vol. Il repose sur l’intégration de plusieurs composantes technologiques et opérationnelles réparties en trois grandes fonctions. D’abord, une capacité de détection qui repère les tirs hostiles dès leur lancement, même parmi les leurres, grâce à des satellites spécialisés et des radars très longue portée, au sol ou embarqués. Ensuite, un système de commandement et de contrôle (C2) centralise les données issues des capteurs pour construire une image tactique en temps réel, suivre les trajectoires ennemies, gérer les moyens d’interception disponibles et coordonner les actions de riposte. Enfin, l’interception est assurée par des missiles spécialisés, capables de neutraliser leur cible soit par impact direct, soit par explosion à proximité. À l’avenir, des systèmes encore en phase expérimentale, tels que les armes laser ou électromagnétiques, pourraient également être déployés pour renforcer ces capacités. Le dispositif français de défense antimissile : capacités et organisations actuelles Le système actuel de défense antimissile français repose principalement sur le SAMP/T – MAMBA, un système sol-air de moyenne portée développé par Eurosam, une joint-venture entre Thales et MBDA, entré en service en 2009. Cette capacité nationale permet la défense antimissile balistique des zones terrestres, dans la couche basse de l’atmosphère (endo-atmosphérique). Ce système modulaire que l’on nomme batterie Mamba, comprend un véhicule équipé d’un radar de conduite de tir Arabel à couverture 360°, un véhicule d’engagement dans lequel se trouve un opérateur, et un troisième type de véhicule : les lanceurs de missiles Aster 30, capables d’atteindre des vitesses hypersoniques proches de Mach 4,5, soit environ 5 555 km/h. Ils sont capables d’intercepter des menaces multiples : avions, drones, missiles de croisière, et jusqu’à certains missiles balistiques tactiques (de portée inférieure à 600 km). Chaque batterie Mamba peut être équipée de six véhicules lanceurs, chacun équipé de huit missiles, soit 48 missiles, avec une zone de protection d’environ 80 km de rayon et 20 km d’altitude. Enfin, sur le plan naval, le système PAAMS, embarqué sur les frégates de défense aérienne (FDA) de la Marine nationale, constitue l’équivalent du SAMP/T pour la protection des forces en mer contre des menaces similaires. Au total la France dispose à l’heure actuelle de huit batteries MAMBA et de quatre FDA. Vers une obsolescence des moyens actuels face aux menaces hypervéloces ? L’émergence des armes hypervéloces, capables de voler à des vitesses supérieures à Mach 5 (plus de 6 100 km/h), bouleverse profondément les équilibres militaires et met à l’épreuve les systèmes de défense français. SOURCE: The Economist | Jacob Turcotte/Staff Comme le montre la figure ci-dessus, les engins hypervéloces volent dans une bande d’atmosphère comprise entre 20 et 100 kilomètres d’altitude, ni tout à fait aérienne, ni pleinement spatiale. Contrairement aux missiles balistiques classiques, qui suivent une trajectoire prévisible et disposent de capacités de manœuvre limitées, les engins hypervéloces combinent vitesse extrême, manœuvrabilité accrue et trajectoires non balistiques. Grâce à des profils de vol complexes, notamment le « glide » ou rebond atmosphérique, ils deviennent quasiment imprévisibles, échappant aux radars classiques et rendant la détection et l’interception extrêmement difficile. Cela crée une réduction drastique du temps de réaction, laissant aux systèmes d’alerte peu de marge pour identifier, analyser, puis intercepter la menace. Dans ce contexte, les capacités actuelles françaises que nous avons citées atteignent leurs limites. Les radars, la chaîne de détection et les intercepteurs eux-mêmes ne sont pas dimensionnés pour contrer des objets aussi rapides et manœuvrants. Ce déséquilibre stratégique impose une modification en profondeur de l’architecture de notre système de défense aérienne, depuis la détection jusqu’à la neutralisation. Stratégie THA : la réponse française aux attaques hypervéloces Face à l’émergence des menaces hypervéloce, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a présenté, à l’occasion de l’édition 2025 du Salon du Bourget, la stratégie « Très haute altitude » (THA) visant à détecter, identifier et intercepter les menaces entre 20 et 100 km d’altitude. La France concentre d’abord ses efforts sur la modernisation de ses capacités existantes pour répondre à la complexité du domaine de la THA. Le programme SAMP/T Nouvelle Génération (NG), qui entrera en service à partir de 2026, constitue un pilier de cette montée en puissance. Équipé de radars AESA plus performants et des missiles Aster 30 B1NT, ce système, grâce à une vitesse dépassant Mach 5, pourra traiter des menaces balistiques et hypersoniques de courte et moyenne portée, là où les capacités actuelles sont limitées. D’ici 2035, douze batteries SAMP/T NG seront déployées dans les forces françaises. L’interception reposera également sur les vecteurs aériens existants. Ainsi, le Rafale et le Mirage 2000 sont en cours d’adaptation pour opérer dans la haute atmosphère. Ces avions de chasse ont d’ores et déjà réussi, fin juin 2025 les premiers tirs de missiles MICA vers des ballons stratosphériques opérant à THA et fournis par le CNES. Mais cette adaptation des moyens existants ne saurait suffire à répondre aux menaces hypervéloces. C’est pourquoi la France, aux côtés de ses partenaires européens, s’engage parallèlement dans la conception de nouveaux systèmes spécifiquement dédiés à la THA et à la lutte contre les missiles hypersoniques. Le programme TWISTER (Timely Warning and Interception with Space-based TheatER surveillance) incarne cette ambition européenne de doter le continent d’une capacité intégrée de détection et d’interception de ces menaces. Le programme repose sur deux piliers complémentaires : la surveillance depuis l’espace et l’interception endo-atmosphérique. Sur le volet de la détection, le projet ODIN’S EYE II est au cœur de la stratégie. Il vise à développer une constellation de satellites en orbite, équipés de capteurs infrarouges et multispectraux, capables d’identifier très précocement
Financer la résilience de la BITD : l’émergence d’un modèle hybride public-privé
Financer la résilience de la BITD : l’émergence d’un modèle hybride public-privé « Le financement de la Base Industrielle et Technologique de Défense est un enjeu central pour accompagner la montée en puissance de notre industrie de Défense ». Cette déclaration du Premier Ministre François Bayrou reflète un changement de vision au vu d’un contexte international ou les rapports de forces redeviennent plus brutaux. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la question du renforcement de nos capacités de Défense est devenue primordiale pour les capitales occidentales, plus particulièrement en Europe. En France, de nombreuses mesures ont été annoncées. La situation géopolitique actuelle a amené les responsables politiques français, le Président Macron en premier, à vouloir « ajuster les moyens aux menaces ». Le ministre des Armées se voit confier la tâche d’augmenter la capacité de production des équipements de Défense. Toutefois, cette tâche est plus complexe que de simplement augmenter les cadences de production. La volonté politique se heurte aux réalités économiques et aux besoins importants de financement afin de soutenir cette montée en puissance de notre industrie. En effet, la France est une des rares nations à disposer d’une industrie de Défense aussi importante. Bien qu’elle soit composée de neuf grands groupes (Safran ou Thales par exemple) porteurs de solutions complexes et ayant une envergure internationale, ce tissu industriel est plus complexe et épars qu’il n’y parait. La BITD française est portée en grande partie par un réseau de sous-traitants et de fournisseurs massif. Ce tissu repose en grande partie sur plus de 4 000 start-ups, PME et ETI dont 800 d’entre elles sont identifiées comme « stratégiques ou critiques ». Le 26 mars, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, s’est présenté devant la presse afin de présenter la stratégie d’armement de la France dans laquelle les industriels de la Défense jouent un rôle crucial et dont les capacités de suivre la demande de l’État sont cruciales pour amener la Défense française au niveau souhaité. Structurer le ruissellement vers la base industrielle de défense : le cadre des politiques publiques Ce sont avant tout les PME et ETI que ciblent les autorités au travers des politiques publiques de Défense que nous voyons apparaitre aujourd’hui. L’objectif est désormais de « produire plus et plus vite » afin de renforcer notre Défense. Cette volonté d’accroitre nos capacités de production se heurte toutefois à la réalité des moyens dont nous disposons. L’État s’engage bel et bien à soutenir cet effort. Mais il explique également clairement que son engagement doit s’effectuer dans le cadre d’un modèle « soutenable pour l’État ». Autrement dit, le signal envoyé est sans ambiguïté : l’État, bien que volontaire afin de soutenir le financement de la BITD, ne pourra pas être la seule source de financement. Pour ce faire, elle doit mettre en place une stratégie cohérente qui engage l’ensemble du tissu industriel de la BITD à davantage de soutien au travers d’une compréhension de cet écosystème complexe. Depuis 2020, la difficulté de financement des industriels de la Défense est un problème majeur, notamment pour les PME et les ETI dont les petites structures comprennent en moyenne environ 50 employés et réalise entre 6 et 8 millions d’euros de chiffre d’affaire. Cette situation met à mal les besoins d’accroissement des productions. Selon l’Observatoire économique de la Défense (OEC) et la Direction Générale du Trésor, les entreprises de la BITD « ont une structure financière et économique plus fragile que le reste de l’économie ». Cette fragilité s’explique au travers de différents facteurs. Une faible rentabilité et capacité de financement des ETI et PME de la BITD Tout d’abord, les ETI et les PME sont moins rentables. En effet, les marges réalisées par ces entreprises dans le secteur de la Défense sont généralement plus faibles en comparaison d’autres entreprises de taille équivalente mais issus d’autres secteurs. Cette situation impacte ces entreprises qui se voient financièrement limitées en termes d’investissement et de ce fait à accroitre leurs capacités de production. De plus, cette faible capacité à investir se voit d’autant plus réduite en prenant en considération le taux d’endettement de ces structures. Ces dettes deviennent par conséquent des charges importantes qui impactent directement leurs trésoreries, tant sur le paiement de l’intérêt que sur le remboursement du capital de la dette s’il s’agit d’une dette amortissable annuellement. Enfin, les structures de ces entreprises étant généralement limitées et peu exposées, elles ne disposent que d’une quantité faible de fonds propres. Ce constat met en évidence leurs difficultés à dégager des bénéfices qu’elles compensent par l’apport de capitaux externes et un important niveau d’endettement court et long terme. Cependant, il est important de noter que le fait que ces entreprises appartiennent à la BITD n’explique pas entièrement ce manque de fonds propres et de trésorerie. Il est important de rappeler que pour la majorité de ces PME et ETI, la Défense représente moins de 20% de leurs chiffres d’affaires. Ces faibles capacités financières démontrent une réelle fragilité de ces entreprises qui sont pour la grande majorité des sous-traitants essentiels aux grands donneurs d’ordres de l’industrie de Défense. Dans le contexte d’une augmentation rapide des capacités de production, les ETI, PME et start-ups de la BITD ne peuvent suivre la volonté politique. Les capacités d’investissement de ces derniers sont d’ores et déjà fortement limitées et le ruissellement financier découlant des contrats obtenus par le donneur d’ordre à ses sous-traitants reste marginal. La volonté politique se heurte ici à la réalité économique à laquelle fait face la majorité des acteurs de la BITD. Comme l’explique Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, durant l’audition de la Commission de la Défense nationale et des forces armées du 23 octobre 2025 « La DGA a souvent été accusée de privilégier les grands groupes conséquence de la réduction des effectifs depuis 2000, passant de 100 000 à environ 10 500 personnes. Cette contraction nous a contraints à opter pour des contrats verticalisés via les grands groupes ». Ce manque de ruissellement est en partie dû à la stratégie de l’État de se focaliser sur les
Le concept de porte-drones naval : une innovation stratégique pour la France ?
Le concept de porte-drones naval : une innovation stratégique pour la France ? Au cours de ces dernières années, les drones ont pris une importance toujours croissante, que cela soit pour des missions de renseignement, de soutien opérationnel ou dans la guerre des mines. Au-delà de leur utilisation, un des véritables défis stratégiques est leur intégration au sein des organisations et des doctrines militaires. Ainsi, le porte-drone naval est une des solutions apportées par les différentes marines afin de les intégrer efficacement dans les dispositifs. Cependant, cette intégration se heurte à des visions et à des niveaux de maturité différents. Le drone comme élément disruptif pour les armées La principale caractéristique du porte-drone naval est qu’il n’existe pas, ou du moins qu’il n’existe pas à part entière. Aujourd’hui, son existence se réduit à des projets, à une utilisation plus large ou à la reconversion de bâtiments civils. L’esquisse d’une définition est un exercice intéressant et il pourrait être défini comme étant un navire permettant le stockage, le lancement et la récupération de drones en mer. La raison pour laquelle le porte-drone naval est aujourd’hui en vogue n’est pas son existence propre mais le fait qu’il regroupe au sein d’une même structure les différents types de drones existants ainsi que leurs atouts stratégiques. Ainsi, ces drones présentent déjà un avantage certain, lorsqu’ils sont mobilisés individuellement, mais la puissance qui arrivera à les faire travailler en essaim aura un avantage stratégique. Trois vecteurs existent actuellement : les drones aériens ou Unmanned Aerial Vehicle (UAV), les drones de surface dits Unmanned Surface Vehicle (USV) et les drones sous-marins communément appelés Unmanned Underwater Vehicle (UUV). L’UAV est un aéronef qui opère sans équipage embarqué et remplit plusieurs types de missions comme de l’appui au sol, de la collecte d’informations ou de la guerre électronique. L’USV est un bâtiment de surface qui n’a pas à son bord un équipage humain et qui va remplir un certain nombre de missions similaires comme du renseignement, de l’appui opérationnel ou même de la reconnaissance. Enfin, les UUV sont des drones propulsés qui peuvent se déplacer sous la surface de la mer et qui peuvent opérer sans embarquer d’équipages humains. Ces derniers se scindent en deux types de véhicules : les Remotely Operated Vehicles (ROV) et les Autonomous Underwater Vehicles (AUV). Le premier est téléguidé par un opérateur se trouvant à terre ou sur un navire tandis que le second opère tout seul et de façon automatique. Le porte-drone naval permet de multiplier les avantages tactiques de chaque vecteur et d’être lui-même un vecteur d’atouts en termes financier, humain, et stratégique. Un drone, de manière générale, offre de nombreux avantages sur le champ de bataille ou dans un espace pacifié. Le premier grand avantage est la réduction des coûts, qu’ils soient financiers ou humains. Un avion comme le Rafale coûte (en moyenne) 73 millions d’euros à la production tandis qu’un drone de Moyenne Altitude avec une Longue Endurance (MALE) tel que l’Aarok de Turgis & Gaillard coûte entre 5 et 10 millions d’euros. Les dépenses sont quasiment divisées par 10. Cette économie financière est un atout pour gagner du crédit auprès des parlements et de la société civile. Cette économie se fait aussi avec les ressources humaines des différentes composantes des armées. Ces drones permettent d’assurer des missions sans la nécessité d’exposer des équipages humains à un danger, qu’il soit potentiel ou assuré. En outre, cette réduction face aux risques s’articule avec une posture plus permanente dans des logiques stratégiques de déni d’accès et d’interdiction de zone (A2/AD). La présence de drones, qu’ils soient aériens ou navals, empêche l’adversaire d’accéder à une zone ou d’y opérer librement, en créant une bulle de projection. Enfin, la mise en place de ces drones donne l’opportunité aux armées de déléguer une partie de leurs missions et particulièrement des missions spécialisées telles que la guerre de mines, la lutte anti-sous-marine ou la guerre électronique. L’ensemble de ces missions requiert donc un certain niveau de technicité et un personnel avec une formation particulière, permettant aux personnels des marines d’en être soulagés. Une plate-forme unique, des avantages multiples Ainsi, la production et la mobilisation de drones permettent la délégation d’un ensemble de missions assez important et une réallocation des ressources (humaines, financières et technologiques) des différentes marines. Dès lors, le groupement d’un nombre plus ou moins important de ces vecteurs sur une même plateforme mobile présente de nombreux avantages tactiques et stratégiques. L’avantage qui peut apparaître comme le plus évident est la réduction des coûts en termes d’infrastructure et de logistique. Les ravitaillements en carburant ou en équipements sont alors faits en une seule salve, évitant de même une dispersion dans ce domaine. Toutefois, cette dispersion présente un avantage car elle permet de réduire la taille de la cible, tout en présentant une projection de puissance comparable (sans l’égaler) à un porte-avions classique. La présence et la mobilisation de ces trois types de drones permettent de créer une bulle autour du bâtiment, comparable à la bulle de dissuasion autour d’un porte-avions. Une taille largement réduite par rapport à un croiseur ou une frégate, combinée à une bulle de puissance permet, dans une stratégie offensive, de répondre à une logique de létalité dispersée (ou « lethality distributed »). Il s’agit de disperser ces moyens afin de duper son adversaire en répartissant ces moyens et en l’obligeant à faire de même. Enfin, un dernier point mérite d’être abordé : l’absence des porte-drones sous-marins au sein de cet article. De même que pour les porte-drones navals, ils n’ont pas de définition ; pourtant ils pourraient être définis comme des plateformes sous-marines de stockage, de lancement et de récupération de drones sous-marins. Elles n’entrent pas dans notre cadre d’étude car, en se limitant aux drones sous-marins, elles n’embarquent, ne lancent ou ne récupèrent ni AUV ni USV. Des projets mondiaux à maturité variables Alors que le Document de Référence de l’ Orientation de l’Innovation de Défense (DrOID) de 2022 plaçait le développement des drones aéronefs, sous-marins, autonomes, «
Impact du découplage transatlantique sur le financement de la Défense en Europe : vers une autonomie stratégique?
Impact du découplage transatlantique sur le financement de la Défense en Europe : vers une autonomie stratégique? L’Europe se trouve aujourd’hui à un tournant crucial pour sa Défense. L’environnement géopolitique dans lequel elle évolue est marqué par une instabilité croissante, nourrie par la multiplication des « polycrises » : retour de la guerre interétatique sur le continent, pressions migratoires instrumentalisées, cybermenaces, dépendances énergétiques, et montée en puissance de régimes autoritaires aux frontières de l’Union Européenne. Dans ce contexte tendu, le désengagement progressif – ou perçu comme tel – des États-Unis vis-à-vis de l’OTAN et de leurs alliés européens soulève de profondes interrogations. Ce découplage transatlantique, qu’il soit doux (affaiblissement de la confiance politique) ou dur (réduction de l’interopérabilité et du soutien militaire américain), met à jour les vulnérabilités structurelles de la Défense européenne. Il confronte les Européens à un dilemme vital : renforcer leur autonomie stratégique ou risquer un vide capacitaire dangereux. Ce vide capacitaire désigne l’écart croissant entre des ambitions politiques élevées – exprimées notamment dans la Boussole stratégique de l’UE ou les discours sur « l’Europe puissance » – et les capacités militaires réellement disponibles. Il résulte de plusieurs facteurs : sous-investissement chronique dans les budgets de Défense, désindustrialisation partielle, lenteur des procédures d’acquisition de matériel militaire résultant de longues procédures administratives , et forte dépendance technologique vis-à-vis des équipements américains. Cette situation est le fruit de plus de deux décennies de désarmement progressif, justifié à l’époque par les « dividendes de la paix » consécutifs à la chute de l’Union soviétique. Cependant, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche fait planer la menace d’un retrait brutal et assumé des États-Unis du théâtre européen : l’Europe ne peut désormais plus se permettre de compter exclusivement sur la garantie américaine. Face à cette nouvelle situation géopolitique, un réarmement de l’Europe s’impose. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les dépenses militaires, mais de les orienter efficacement vers le développement de capacités autonomes, interopérables entre Européens, et capables de répondre à des scénarios de haute intensité sans dépendre systématiquement de Washington. Un découplage transatlantique qui expose les vulnérabilités européennes Les dépenses militaires des États-Unis dépassent largement celles de l’ensemble des États de l’Union européenne réunis. En 2024, le secrétariat de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) estime que les États-Unis, avec 3,38 % du PIB consacré à la Défense, représentent près de 70 % du total des dépenses des membres de l’Alliance atlantique, alliance qui comprend outre les pays de l’UE et les États-Unis des pays hors UE tels que la Turquie. Toutefois, il faut noter que les États européens ont considérablement accru leurs investissements dans la Défense ces dernières années. En 2024, les dépenses ont augmenté de 11,8 % en termes réels, sous l’effet combiné de la guerre en Ukraine et de la pression exercée par les États-Unis pour atteindre l’objectif otanien des 2 % du PIB dédié à la Défense. Cette dynamique s’est intensifiée début 2025, à la suite des inquiétudes croissantes sur la fiabilité des États-Unis en tant qu’allié, dans le contexte du retour de Donald Trump à la Maison Blanche. La présence militaire américaine en Europe reste également un point important de la posture de Défense de l’OTAN. Les États-Unis disposent de 128 000 soldats, installés dans les bases militaires sur le continent principalement en Allemagne et en Pologne, qui constituent une part importante des capacités conventionnelles de l’Alliance. À cela s’ajoute un large éventail de moyens stationnés dans les États européens, notamment des sous-marins nucléaires d’attaques, des porte-avions, des destroyers, des frégates ainsi que divers escadrons de chasseurs, de bombardiers, d’avions de surveillance et de drones. Au-delà de cette présence physique, de nombreuses capacités essentielles à la Défense européenne, telles que le transport aérien, le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR), la Défense antimissile et la dissuasion nucléaire, dépendent également fortement des États-Unis. Cette dépendance est d’autant plus préoccupante dans un contexte où la perspective d’un désengagement américain devient de plus en plus tangible. Un désengagement américain soulèverait la question du remplacement d’un financement et d’un soutien matériel colossaux. Le think tank International Institute for Strategic Studies estime le coût de remplacement à environ 1 000 milliards de dollars sur 25 ans pour l’Europe, en prenant en compte uniquement les capacités conventionnelles. Ce montant inclut la modernisation de la puissance aérienne européenne, l’acquisition des bâtiments de surfaces (corvettes, destroyers et frégates), et le coût annuel de remplacement des quelque 128 000 troupes américaines mentionnées ci-dessus. Cette dépendance est également illustrée par des plateformes majeures comme le F-35. Ces avions de combat, dont 150 sont détenus par des alliés non américains de l’OTAN, nécessitent une intégration constante de données et des mises à jour logicielles des États-Unis, ce qui pourrait potentiellement rendre leur utilisation difficile, voire impossible, si Washington le décidait. À court terme, dans un scénario de désengagement, cette situation créerait une importante « fenêtre de vulnérabilité », d’autant plus que, selon le think tank International Institute for Strategic Studies, la Russie pourrait reconstituer ses forces terrestres d’ici 2027 et poser un défi militaire substantiel. Des lacunes cruciales existent dans des domaines que l’on peut qualifier de « tissus conjonctifs » des capacités militaires : il s’agit des fonctions transversales assurant la coordination et l’efficacité des forces, telles que le renseignement, la surveillance, la reconnaissance (ISR), et le commandement et contrôle (C2), des domaines que les États de l’UE membres de l’alliance est actuellement peu en mesure de prendre en charge de manière autonome. À plus long terme, l’industrie de Défense européenne sera confrontée à d’importantes difficultés pour remplacer un grand nombre de capacités américaines, notamment dans les domaines aérien et maritime, au cours de la prochaine décennie, en raison des délais de production longs et des limites actuelles de sa base industrielle. Combler ce déficit nécessitera un effort sans précédent en matière de financement, de renforcement des capacités industrielles et de formation de personnel qualifié. Les défis du financement d’une Europe de la défense autonome Le Fonds européen de Défense (FED) constitue aujourd’hui l’instrument phare de l’Union européenne
National Combat Management System (NCMS) : une vitrine de souveraineté industrielle et de soft power franco-émirien
National Combat Management System (NCMS) : une vitrine de souveraineté industrielle et de soft power franco-émirien Le National Combat Management System (NCMS) des Émirats arabes unis s’inscrit dans la volonté d’Abu Dhabi d’accroître sa souveraineté technologique dans le domaine naval. Annoncé fin 2021 par le Tawazun Economic Council – l’organisme en charge des acquisitions de défense et des programmes industriels – le projet NCMS vise à créer un système de combat naval national pour la marine et les garde-côtes des EAU. Il répond à un double objectif stratégique : réduire la dépendance vis-à-vis de fournisseurs étrangers et développer localement les compétences nécessaires pour concevoir, maintenir et faire évoluer les systèmes de combat embarqués. Comme l’explique un responsable de Tawazun, ce programme doit fournir à la marine émiratie une capacité souveraine permettant d’apporter des modifications et des mises à niveau du système en toute autonomie, et de tracer « une feuille de route prometteuse pour les capacités industrielles de défense » du pays. Dès le départ, le NCMS s’est inscrit dans la stratégie plus large d’autonomie technologique des EAU. Le projet s’insère dans le Tawazun Economic Program (programme d’offsets et d’industrialisation), avec pour ambition de localiser le savoir-faire et de créer un écosystème national autour des hautes technologies navales. Il est conçu comme une solution nationale couvrant les besoins futurs, tout en améliorant l’interopérabilité et en réduisant les coûts sur le long terme. Le développement du NCMS a été planifié sur environ quatre ans : lancé en 2021, il a atteint une étape clé fin 2023 avec la sélection du partenaire industriel étranger, pour une présentation d’une première version du système dès 2025. Cette trajectoire accélérée reflète la croissance rapide du secteur défense aux EAU ; le NCMS est appelé à soutenir cette dynamique en apportant des solutions tactiques adaptées à l’évolution des menaces tout en renforçant l’industrie locale. Enfin, le contexte géopolitique régional conforte l’importance d’une telle capacité. Le golfe Persique est aujourd’hui « l’une des zones les plus tendues de la géopolitique », marqué par la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran et une insécurité maritime grandissante. Des incidents récents (attaques de drones, saisies de pétroliers par l’Iran, menaces sur le détroit d’Ormuz) soulignent la nécessité pour les EAU de sécuriser leurs voies maritimes et de protéger leurs intérêts offshore dans un environnement instable. Dans cette optique, disposer d’un système de combat naval développé à domicile renforce la résilience et la réactivité opérationnelle de la flotte émiratie, en lui permettant d’adapter rapidement ses outils aux nouveaux scénarios de menace sans dépendre de tierces parties. C’est un atout de taille pour la liberté d’action d’Abu Dhabi, d’autant que la marine émiratie évolue aux côtés de marines de premier plan dans la région (États-Unis, France, etc.) et doit pouvoir coopérer tout en préservant son autonomie de décision. Partenaires industriels et institutions impliquées Le développement du NCMS repose sur un partenariat stratégique franco-émirien associant des acteurs industriels majeurs et les institutions de défense des EAU. Le 19 décembre 2023, un accord de développement conjoint a été signé à Abu Dhabi entre Tawazun Council (le maître d’ouvrage émirien), le groupe français Naval Group et la société émiratie Marakeb Technologies. Cet accord formalise une Joint Development Agreement prévoyant un transfert complet de technologies et de savoir-faire de Naval Group vers l’industrie locale émiratie. Il s’inscrit dans les efforts continus des Émirats pour renforcer leur base industrielle de défense et acquérir des solutions souveraines de haut niveau. Tawazun Council : organisme central dans ce projet, Tawazun supervise les aspects économiques et industriels de la défense émiratie. Son rôle a été d’identifier les besoins, de structurer le programme NCMS dans le cadre des offsets (Tawazun Economic Program) et de fédérer les partenariats. Tawazun finance et pilote en partie le développement, afin d’en garantir l’alignement avec la vision stratégique du pays (souveraineté technologique, autonomie militaire). H.E. Muammar Abushehab, CEO de Tawazun, a souligné que le NCMS « fournira des avantages souverains en termes de contrôle, de personnalisation et de mises à jour du système pour répondre aux besoins de la marine à tout moment ». Tawazun veille ainsi à ce que les Forces navales émiraties disposent d’une solution nationale évolutive, tout en stimulant l’essor d’une véritable filière défense sur le sol émirien. Marakeb Technologies : société émiratie de haute technologie, Marakeb a été choisie comme partenaire national principal du programme. Filiale du Strategic Development Fund (SDF) des EAU, Marakeb s’est fait connaître par ses solutions autonomes (systèmes de pilotage de drones navals et aériens, stations de contrôle au sol) et son expertise en intégration de capteurs et effecteurs. Avant même l’accord avec Naval Group, Marakeb avait été sélectionnée en 2021 pour développer un premier NCMS conceptuel pour les plateformes navales émiraties. L’entreprise a déjà converti plus de 90 plateformes habitées en systèmes autonomes et intégré plus de 200 capteurs/armes de fournisseurs tiers à travers 10 pays, démontrant une capacité d’intégration polyvalente. Dans le cadre du NCMS, Marakeb apporte sa connaissance des systèmes unmanned et assure le rôle de maître d’œuvre local, en étroite coopération avec Naval Group. Son CEO, Basel Shuhaiber, a déclaré que Marakeb est fière de « cultiver ce savoir » et de contribuer à un tournant technologique historique pour les EAU, qui renforcera les capacités navales tout en établissant de nouveaux standards régionaux en matière d’excellence maritime. Naval Group : partenaire étranger sélectionné après des discussions avec plusieurs grands industriels européens, Naval Group apporte au NCMS son expertise de systèmeier naval et son produit SETIS®. Leader français du naval de défense, Naval Group est à la fois concepteur de navires de combat (frégates, sous-marins…) et fournisseur de systèmes de combat. Pour les EAU, le groupe avait récemment livré deux corvettes Gowind (classe Bani Yas) en 2023-2024, et ces navires sont justement dotés de la version export de SETIS, le système de gestion de combat maison de Naval Group. Ce dernier servira de base au NCMS. La mission de Naval Group est de développer la capacité NCMS pour qu’elle puisse être intégrée à l’ensemble de la flotte émiratie, aussi bien sur des bâtiments neufs qu’en modernisation de bâtiments existants.
Coopération industrielle franco-émiratie : un levier de reconfiguration pour la défense navale
Coopération industrielle franco-émiratie : un levier de reconfiguration pour la défense navale La France occupe une place de choix dans la stratégie navale des Émirats arabes unis, grâce à un partenariat de défense étroit et de longue date. Un accord intergouvernemental signé en 2008 a abouti à l’établissement d’une base militaire française permanente à Abou Dhabi, inaugurée en mai 2009, concrétisant le partenariat stratégique entre les deux pays. Cette implantation, baptisée Camp de la Paix (IMFEAU), accueille environ 650 militaires français et sert de point d’appui avancé dans le Golfe persique. Elle remplit des missions variées : soutien logistique aux forces déployées dans la région, entraînement en milieu désertique pour les troupes alliées, et coordination de la coopération militaire bilatérale et régionale. Signe de cette intégration, le commandant des forces françaises aux EAU est également ALINDIEN, c’est-à-dire l’officier responsable de la zone maritime océan Indien pour la France, couvrant un théâtre s’étendant de Suez jusqu’aux abords de l’Australie. La base navale d’Abou Dhabi est ainsi devenue un élément clé du dispositif français dans l’Indopacifique et un symbole tangible du rayonnement franco-émirati en matière de sécurité maritime. Panoramas des acteurs, avancées et mécanismes Cela étant dit, la présence française aux EAU s’accompagne d’une coopération opérationnelle et industrielle intense, faisant de la France un fournisseur majeur de capacités navales pour la marine émiratie. Historiquement, la France a largement contribué à l’essor de la flotte des EAU : dès les années 1990-2000, le chantier français CMN (Constructions Mécaniques de Normandie) a été impliqué dans la conception des corvettes Baynunah de 70 m, construites localement par Abu Dhabi Ship Building (ADSB). Ce programme lancé en 2004 (six corvettes livrées entre 2011 et 2017) a constitué un tournant, en transférant un important savoir-faire vers l’industrie émiratie. Plus récemment, en 2019, les EAU ont passé commande de deux corvettes Gowind 2500 auprès de Naval Group pour un montant d’environ 750 millions d’euros. Ces navires furtifs de nouvelle génération (2 700 tonnes, 102 m de long) ont été construits en France mais en partenariat avec ADSB, et dotés du système de combat SETIS de Naval Group ainsi que de missiles français MBDA (Exocet MM40 Block 3C et systèmes sol-air VL MICA NG). La première unité, le Bani Yas, a été lancée en 2021 et livrée fin 2023, suivie de la seconde, Al Emarat, lancée en 2022 et livrée mi-2024. Naval Group a non seulement fourni ces corvettes clés en main, mais a également assuré la formation des équipages émiratis en France et aux EAU dans le cadre d’un package global. La livraison d’Al Emarat – officiellement admise au service par le prince héritier de Dubaï en février 2025 – a été saluée comme un succès de la coopération de défense franco-émiratie, le navire intégrant même certains équipements produits localement aux EAU, signe d’un véritable transfert de technologie. Au-delà des plateformes elles-mêmes, l’industrie de défense navale française est omniprésente à Abu Dhabi pour accompagner les ambitions émiraties. Plusieurs groupes français renforcent actuellement leur présence et multiplient les contrats aux EAU afin de soutenir la volonté d’Abu Dhabi de développer une base industrielle et technologique de défense (BITD) autonome dans le naval. Par exemple, le missilier MBDA fournit les armes principales des nouveaux navires (missiles anti-navires Exocet et missiles anti-aériens MICA de dernière génération). Le spécialiste des drones sous-marins Exail (issue de la fusion ECA Group/iXblue) propose ses solutions de robots navals et de guerre des mines à la marine émiratie, et a ouvert la voie à des coopérations dans le domaine des systèmes autonomes. Surtout, Naval Group et d’autres partenaires français participent directement à la construction de capacités souveraines aux EAU : en mars 2024, un accord tripartite a été conclu entre le Conseil Tawazun (agence émiratie d’armement), Naval Group et la société locale Marakeb Technologies pour développer un système de combat naval national (National Combat Management System, NCMS) entièrement produit aux EAU. Ce programme inclut un transfert complet de technologie et de savoir-faire, afin de doter la marine émiratie d’un système de gestion de combat 100% maîtrisé localement, tant pour les futurs navires que pour la modernisation de la flotte actuelle. Sur le plan industriel, la coopération franco-émiratie a récemment franchi un palier supplémentaire avec la création de co-entreprises stratégiques. En mars 2025, le géant émirati de la défense EDGE Group et le constructeur naval français CMN ont annoncé la formation d’une joint-venture baptisée AD Naval, basée à Abu Dhabi. Cette alliance capitalise sur un portefeuille d’environ 7 milliards d’euros de commandes existantes, ce qui représente un levier considérable pour développer de nouvelles générations de navires militaires aux EAU. EDGE y détient 51% du capital, reflétant la volonté émiratie de garder le contrôle, tandis que CMN apporte son expertise technique et sa chaîne d’approvisionnement mondiale. La co-entreprise AD Naval se concentrera sur la production de navires de petit à moyen tonnage à haute valeur ajoutée : corvettes, patrouilleurs océaniques (OPV), vedettes rapides d’interception, trimarans, navires de débarquement, etc.. Un volet crucial de ce partenariat est la transfert de technologie : EDGE va établir un bureau d’études dédié, acquérant la propriété intellectuelle de toutes les nouvelles conceptions de navires. Ainsi, AD Naval détiendra les droits sur les designs futurs, facilitant l’émergence de capacités indigènes en architecture navale avancée. En parallèle, la JV intégrera à bord des navires les systèmes d’armes intelligents et autonomes développés par EDGE, tirant parti de l’expertise de CMN en intégration de systèmes de combat. CMN, fort d’avoir construit plus de 3 500 bateaux pour 48 marines dans le monde, n’est pas un inconnu aux EAU : il fut déjà partenaire du prestigieux programme des corvettes Baynunah il y a une quinzaine d’années. Pour les Émirats, AD Naval représente un pas de plus vers l’essor d’un pôle régional de construction navale avancée dans la péninsule arabique. Cette structure servira non seulement les besoins nationaux, mais visera aussi les marchés d’exportation où CMN est bien implanté, notamment en Afrique. En 2023, EDGE a d’ailleurs remporté un contrat de 1,1 milliard de dollars pour fournir des navires à la marine angolaise – première exportation navale majeure des EAU –
La place de la France dans les projets maritimes PESCO/CSP
La place de la France dans les projets maritimes PESCO/CSP Alors que les pays européens s’entendent pour renforcer leur défense au niveau national et atteindre les 3 à 5% du PIB dédiés à la défense (norme OTAN), l’Union Européenne (UE) en fait également une priorité. Cette stratégie passe par plusieurs mécanismes financiers alloués aux dépenses de défense, mais également par des projets capacitaires conjoints ; les projets PESCO. Posant les bases d’une autonomie stratégique, d’une interopérabilité européenne et d’un renforcement de la BITD-E, le cadre PESCO permet également à la France de s’imposer comme acteur incontournable de l’industrie de défense européenne. Lancée le 11 décembre 2017 à Bruxelles, la Coopération Structurée Permanente (CSP), ou PESCO (Permanent Structured Cooperation), vise à rendre les armées des pays membres beaucoup plus intégrées les unes aux autres. Permise dans le cadre du Traité sur l’Union Européenne (TUE) signé à Lisbonne en 2007, cette coopération permet ainsi aux 26 États membres de l’UE (et certains extérieurs) de prendre part à des projets de coopération dans le domaine de la sécurité et de la défense. Agencée précisément sous l’égide juridique de l’article 42(6) du TUE, la CSP prévoit que « les États membres dont les capacités militaires répondent à des critères plus élevés et qui ont pris des engagements plus contraignants les uns envers les autres dans ce domaine en vue des missions les plus exigeantes doivent établir une coopération structurée permanente dans le cadre de l’Union ». Parallèlement, la CSP stipule que tout État participant doit s’engager à développer intensivement les capacités de Défense grâce au développement de contributions nationales et à leur participation aux forces multinationales, aux principaux programmes européens d’équipement et aux activités de l’Agence Européenne de Défense (AED) dans le domaine du développement, de la recherche, de l’acquisition et des capacités d’armement. Large sphère de coopération de défense et d’innovation, les projets de la CSP nécessitent un budget conséquent, ce qui explique le nombre réduit de projets développés. La CSP a également pour but de faciliter l’investissement des projets qui sont ainsi financés par le Fonds européen de Défense de la Commission européenne, et sont régis par le Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE), l’État-major Militaire de l’UE (EMUE), et l’AED. Ce cadre de coopération intra-européen ne bénéficiant pas d’un budget défini annuel ou quinquennal, les projets sont donc principalement financés par les États membres sur fonds nationaux, et depuis 2021 et dans une certaine mesure, par la Commission européenne (hors fond européen de la défense). En 2025, un total de 66 projets sont en cours de développement au sein de la CSP, chacun de ces projets étant mené à bien et coordonné par un groupe variable d’États membres. De plus, les membres d’un projet peuvent convenir entre eux d’autoriser d’autres États membres participants à se joindre à ce dernier en tant que membres ou observateurs. Organisés par thèmes, les projets de la CSP regroupent les domaines cyber, aérien, terrestre et naval, mais également la formation et le soutien, chacun répondant à une nécessité capacitaire ou opérationnelle européenne. Au total, la France fait partie de plus de 90% de tous les projets regroupés mais n’a eu rôle de coordinateur qu’au sein de 16 d’entre eux, et fait partie de 70% des projets dans le domaine naval. Cette tendance se retranscrit notamment en 2018, puisque l’Hexagone était l’État membre participant le plus à la CSP, devant l’Italie et l’Espagne. En effet, la France soutient activement la CSP puisque Sébastien Lecornu, ministre français des Armées, y a exprimé un soutien clair tout en soulignant la nécessité d’une réforme pour en améliorer l’efficacité. Avec son homologue allemand, Boris Pistorius, il a ainsi proposé une refonte du système de coopération européenne en matière de Défense. L’objectif étant de rendre les projets de défense plus attractifs en réduisant le fardeau administratif et en évitant les initiatives sans impact concret. Par ailleurs, une des problématiques de la CSP, en dehors des financements et contraintes, a été l’intégration ou non de membres extérieurs à l’UE. En 2018, un groupement d’État-membre dirigé par les pays du Benelux, ont présenté un document demandant à la CSP de s’ouvrir aux pays extérieurs à l’Union. Mais d’autres, comme la France, craignaient que l’ouverture des portes aux entreprises de défense américaines et britanniques priverait les industries de la défense de l’UE d’un business lucratif. Certains, comme l’Autriche et la Grèce, craignaient également que la CSP soit obligée d’offrir le même arrangement à la Turquie. Le projet maritime MUSAS : exemple d’un positionnement conjoint européen Plus qu’un théâtre de tensions géo-économiques, les projets CSP permettent aux marines européennes de bénéficier d’un soutien et d’une visibilité sur les besoins capacitaires à moyen-long terme. C’est ainsi que le projet Maritime Unmanned Anti-Submarine System, communément appelé MUSAS, a vu le jour en 2019. Ce projet vise à développer et à fournir une architecture avancée de commandement, de contrôle et de communication (C3) pour la lutte anti-sous-marine, en tirant parti des technologies de pointe et de l’intelligence artificielle, afin de contrer les méthodes de déni d’accès des adversaires. De plus, il a pour objectif de renforcer la protection des infrastructures sous-marines ainsi que des systèmes énergétiques maritimes, en apportant une réponse rapide et proportionnée aux intrusions ou aux menaces pesant notamment sur les voies de communication maritimes. Le MUSAS est ainsi un véhicule autonome, sans pilote, opérant dans un environnement multi-domaine utilisé dans le cadre de missions de lutte anti-sous-marine (ASW). L’objectif secondaire est d’intégrer un réseau sécurisé de communication, un système de gestion de combat, des véhicules autonomes aériens – de surface- sous-marins et à terme, de l’armée afin d’en améliorer la capacité ASW. Ce drone anti sous-marin reflète la coopération des industriels de l’armement naval européens, ainsi que des marines des différents pays collaborateurs. En effet, sous la direction du Portugal, la France, aux côtés de l’Espagne et de la Suède, avec l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et la Grèce comme observateurs, participent à ce projet aux objectifs à la fois opérationnel et collaboratif, visant à renforcer
L’impact des réformes budgétaires sur la soutenabilité du financement de la base industrielle et technologique de défense française
L’impact des réformes budgétaires sur la soutenabilité du financement de la base industrielle et technologique de défense française Dotée d’un budget de 295 milliards d’euros sur sept ans, la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2019-2025 a marqué une étape décisive pour la Défense française, affichant des ambitions à la hausse en termes de financement et d’innovation. Elle visait à moderniser et renforcer les capacités des forces armées françaises dans un contexte géopolitique de plus en plus instable. Malgré une hausse notable, la base industrielle et technologique de Défense (BITD) se heurte à des défis persistants. Alors même que l’Europe accélère son réarmement en réponse aux tensions internationales, les contraintes financières françaises remettent en question la capacité du pays à atteindre ses objectifs stratégiques et à soutenir durablement son industrie de Défense. LPM 2019-2025 : pression persistante sur la BITD malgré une montée en puissance budgétaire La LPM 2019-2025 a fait de l’innovation sa priorité. Le dispositif « Études amont » (EA), qui centralise le financement de la recherche et de l’innovation appliquées au domaine de la Défense, a bénéficié d’une hausse notable. Son budget est passé de 821 millions d’euros en 2018 à 1 milliard en 2022. Ce dispositif se matérialise principalement par des contrats d’études R&D passés par la Direction générale de l’armement (DGA) avec les industriels de la Défense (représentant 70 % des crédits), ainsi que par des subventions de soutien à la recherche. L’agrégat comprend également la participation au capital du fonds Definvest, géré par la Banque publique d’investissement (BPI) et doté de 100 millions d’euros en 2022. Toutefois, les neuf grands groupes industriels (Airbus, ArianeGroup, Arquus, Dassault Aviation, MBDA, Naval Group, Nexter, Safran, Thales) concentrent 70 % des crédits EA. Thales est le premier bénéficiaire de ce dispositif, puisque l’entreprise récupère à elle seule 27 % des crédits. La constante hausse de ce dispositif est à saluer, mais « il reste insuffisant pour couvrir intégralement et sur la durée les ambitions scientifiques et technologiques des 17 domaines identifiés dans la loi. Un complément autofinancé par la BITD reste indispensable, et une bonne partie de l’innovation de Défense française dépend des acteurs de la BITD, notamment des huit grands groupes cités précédemment », comme le rappelle un rapport du Sénat. En définitive, l’investissement public dans la R&D ne suffit pas : les industriels doivent eux aussi investir sur fonds propres pour combler les besoins d’innovation. Par ailleurs, la santé financière des entreprises de la BITD demeure préoccupante, notamment pour les nombreux acteurs situés en dehors des grands groupes, qui ne captent qu’une part marginale de ces aides au profit des principaux industriels. Une étude menée par l’Observatoire économique de la Défense et la Direction générale du Trésor, sur un échantillon de 2072 entreprises (ETI et PME hors des neuf grands groupes) et portant sur la période 2016-2021, témoigne d’une fragilité financière et économique accrue chez ces dernières par rapport aux entreprises comparables hors BITD. En moyenne, ces sociétés présentent « des marges plus faibles, une capacité moindre à créer de la valeur, un endettement plus élevé et une potentielle sous-capitalisation » comparées à des entreprises comparables hors de la BITD. Autrement dit, le tissu des petites et moyennes entreprises de la Défense est plus vulnérable, ce qui peut peser sur la chaîne d’approvisionnement et l’innovation de l’ensemble de l’industrie. LPM 2019-2025 / 2024-2030 : une transition fragilisée par la contrainte des finances publiques Depuis 2014, l’Europe a amorcé un mouvement de réarmement, auquel la guerre en Ukraine a servi de catalyseur. Cette hausse des budgets militaires s’est souvent faite au prix d’un recours accru à l’emprunt, dans des États aux finances publiques déjà sous tension. Pour rappel, le déficit public français avait atteint un niveau historique en 2009, atteignant 7,2 % du produit intérieur brut (PIB). Grâce à l’effort de redressement, ce dernier s’était amélioré, atteignant 2,3 % en 2018, repassant ainsi sous le seuil européen des 3 %. Cependant, l’épidémie de Covid-19 a fait replonger les comptes et le déficit public a atteint 9 % du PIB en 2020. Malgré un léger redressement, la cible des 3 % fixée par Maastricht semble encore lointaine (le déficit public français est estimé à 5,8 % en 2024). Parallèlement, la dette souveraine française atteignait 113,2 % du PIB fin 2024, contre 81 % en moyenne dans l’Union européenne. Cette situation budgétaire nationale dégradée interroge sur le réalisme des ambitions affichées. Comment augmenter le financement de l’armée avec des finances publiques aussi contraintes ? Face à ces difficultés, le ministère de l’Économie cherche des leviers d’économies, et le ministère des Armées n’y échappe pas. Le vote tardif de la loi de finances 2025, à la suite de la chute du gouvernement Barnier, n’a fait qu’aggraver la situation en créant une incertitude prolongée. Afin de tenir les comptes, le ministère des Armées a eu recours à des reports de charges, mais ces décalages ont eu des effets non escomptés. Ces reports se sont accumulés, atteignant 8 milliards d’euros fin 2024 (soit une hausse de 30 % par rapport à fin 2023). Ces ajustements comptables ne sont pas sans conséquences. Ces retards impactent directement la maintenance aéronautique militaire, assurée en grande partie par le Service industriel aéronautique (SIAé). Bien que les recettes soient en hausse (807,7 millions d’euros soit +11,8 %), l’équilibre budgétaire demeure fragile. Le SIAé est très dépendant du ministère des Armées, puisque ce dernier représente 95 % de ses recettes, et subit de plein fouet les retards de paiement. Plus globalement, le décalage dans le vote du budget de l’État a un effet domino sur les commandes de la BITD. En 2025, près de 90 % des crédits du ministère des Armées (hors masse salariale) sont absorbés par le paiement de dépenses décidées lors des exercices précédents. Ce décalage détériore la visibilité et la santé financière des industriels de la Défense, et le Sénat et les industriels alertent. Du côté des industriels, l’inquiétude grandit, et le président-directeur général de Dassault Aviation Eric Trappier la partage : « La
Cycles longs et planification capacitaire : comment adapter les outils de financement aux besoins de Défense ?
Cycles longs et planification capacitaire : comment adapter les outils de financement aux besoins de Défense ? Si l’économie de guerre totale (1914-1945) révèle un premier modèle de financement, la mobilisation directe de l’épargne nationale via les obligations de guerre et la planification étatique dirigiste, l’institutionnalisation du financement de Défense (1945-1990) marque une évolution cruciale avec l’émergence du complexe militaro-industriel moderne. Le National Security Act de 1947 aux États-Unis institutionnalise un financement public permanent, créant les bases d’une économie de Défense en temps de paix. Naissant en 1965, le Planning, Programming and Budgeting System (PPBS) américain et les premières lois de programmation militaire françaises crée la visibilité nécessaire aux investissements lourds. La fin de la guerre froide, quant à elle, entraîne une tentative de « normalisation » financière du secteur Défense. Les « Dividendes de la Paix » et la rétraction budgétaire forcent l’introduction des partenariats public-privé (PPP) et des mécanismes de marché. Apparaissant dans les années 90, le Private Finance Initiative (PFI) britannique permet de financer des équipements militaires en transférant les coûts vers le secteur privé. Cette période voit l’entrée de fonds comme Carlyle dans l’acquisition de sociétés de Défense, marquant l’industrialisation financière du secteur. Cependant, les recherches récentes soulignent les tensions entre cycles courts du private equity et besoins industriels longs (Mahoney et al. 2022). L’exemple de la faillite de plusieurs sous-traitants Défense sous LBO (Intelsat, 14/05/2020 & Aerocision Motor 31/07/2023) révèle les limites de cette approche. Il apparait que l’industrie de Défense fait face à une contradiction inhérente entre les logiques financières de marché, orientées vers une rentabilité à court terme, et les impératifs nationaux qui nécessitent une vision de très long terme. Cette tension, qui traverse l’histoire du financement de Défense depuis l’émergence des économies industrielles modernes, nécessite aujourd’hui un réalignement afin de soutenir les ambitions occidentales de réarmement La contradiction structurelle : logiques de marché versus cycles industriels à enjeux stratégiques La problématique centrale réside dans l’inadéquation entre les cycles d’investissement du private equity (généralement 5-7 ans) et les cycles de développement Défense (15-30 ans pour les systèmes majeurs comme le F-35 : 26 ans). Les entreprises du secteur doivent à la fois supporter des investissements massifs de type CAPEX (R&D – acquisition de technologies) et OPEX (pour accompagner l’augmentation des cadences via, à la fois, le développement des ressources humaines et sa spécialisation croissante tout en assurant productivité, digitalisation et cybersécurité croissante). Les entreprises de Défense présentent une intensité R&D variable selon les segments : 2-5% du Chiffre d’Affaire pour les grands contractants traditionnels selon les déclarations SEC, mais potentiellement jusqu’à 8-12% en valeur réelle financée directement par les gouvernements et les investissements en immobilisations spécialisée. Cette contrainte impose de repenser radicalement les structures de financement. L’inadéquation temporelle se double d’une fracture financière structurelle dans la chaîne de valeur Défense. Alors que les maîtres d’œuvre (grands groupes) bénéficient de paiements progressifs gouvernementaux couvrant 80-90% des coûts avant livraison, les PME sous-traitantes – qui représentent 60% du travail de Défense selon le DoD Contract Finance Study (2023) – subissent des délais de paiement de 90 jours contre 30 jours pour les maîtres d’œuvres. Cette disparité crée un écosystème à deux vitesses où les PME doivent financer leur trésorerie sur leurs fonds propres ou des crédits courts coûteux, générant des besoins en fonds de roulement supérieurs aux équivalents commerciaux. Le problème s’aggrave par les investissements spécifiques exigés (habilitations sécurité, systèmes de conformité, R&D sans garantie de retour) qui créent des barrières financières substantielles pour l’accès des PME aux marchés Défense. S’agissant des investissements private equity, les LBO traditionnels, structurés pour des cycles de 5-7 ans, avec des attentes de taux de rentabilité interne élevées (typiquement un TRI de 20 à 25% et des multiples sur investissement de 3x la mise), s’avèrent inadaptés aux cycles longs de la Défense. De même, les IPO imposent des contraintes spécifiques aux entreprises (reporting trimestriel, dividendes réguliers, valorisation et performance boursière) peu compatibles avec les besoins de la Défense. Les entreprises doivent alors arbitrer entre, à la fois satisfaire les attentes de rendement des investisseurs financiers et rembourser la dette, tout en réinvestissant massivement pour maintenir l’avance technologique, l’augmentation de cadences et la constitution de provisions pour risques. Contrairement aux marchés financiers qui réduisent leurs investissements en période d’incertitude, les États doivent maintenir, voire augmenter, leurs investissements Défense précisément quand les tensions géopolitiques s’accroissent. Cette logique contracyclique s’oppose fondamentalement aux mécanismes de marché. En effet, la logique stratégique impose de maintenir des capacités industrielles même non rentables à court terme, en prévision de besoins futurs incertains. Cette approche d’option réelle s’oppose à l’optimisation économique pure qui conduirait à éliminer toute capacité non immédiatement profitable. L’exemple de la crise Ukraine révèle cette spécificité : tandis que les marchés financiers se contractent face à l’incertitude, les budgets Défense européens augmentent massivement, nécessitant des mécanismes de financement capables de répondre rapidement aux besoins d’urgence stratégique. Cette crise montre aussi l’inadéquation entre la logique financière et la réalité, puisque, malgré des systèmes de Défense performants (ex: canon Caesar), la production d’obus n’est pas capable de soutenir le rythme d’un conflit de haute intensité. En outre, le financement bancaire traditionnel, basé sur des garanties tangibles et des cash-flows prévisibles, s’avère insuffisant pour financer les risques technologiques élevés et les investissements sans garantie de succès commercial. Parallèlement, des études de la RAND Corporation démontrent des économies potentielles de 525 millions à plus de 3 milliards de dollars dans la production de munitions américaines grâce à la privatisation. De même, celle de la Défense britannique dans les années 1980-1990 a transformé les opérations « cost-plus » en « cost-conscious », améliorant la responsabilité et les performances à l’export. De plus, certaines innovations de marché démontrent leur efficacité. SpaceX illustre des gains d’efficacité spectaculaires avec 97% de réduction des coûts par rapport aux contractants traditionnels et 10x d’amélioration des coûts de développement par rapport aux estimations NASA. L’analyse statistique montre que les projets SpaceX affichent 1,1% de dépassements de coûts versus 90% pour les missions NASA traditionnelles. Ce dernier constat est néanmoins à nuancer, SpaceX ayant bénéficié d’un