L’introduction en bourse dans l’industrie de défense : un levier de financement et de souveraineté Dans un contexte marqué par la montée des tensions géopolitiques, la réévaluation des dépendances stratégiques et l’impératif de réindustrialisation, la question du financement des entreprises de défense revient avec acuité. Longtemps cantonnée aux canaux traditionnels, dotations étatiques, partenariats industriels ou crédit bancaire, la réflexion s’élargit aujourd’hui à un autre levier souvent sous-estimé en France : les marchés financiers. C’est pour éclairer cette transformation que l’INAS a organisé, le 3 novembre dernier, une conférence en partenariat avec Euronext et Photon Partners, intitulée : « Introduction en bourse et industrie de défense : comment sécuriser sa souveraineté sur les marchés de capitaux ? ». Trois intervenants aux trajectoires complémentaires ont animé les échanges : Rémy Thannberger, associé fondateur de la société de conseil Thannberger, Gruman & Co. et ancien président de la Manufacture du Haut-Rhin (Manurhin), Éric Tossah, directeur Listing Small & Mid Caps chez Euronext, et Jonathan Fiol, associé fondateur de Photon Partners et co-fondateur de la practice IPO de Lazard à Paris. Sans tomber dans une vision idéalisée des marchés financiers, les échanges ont dessiné une lecture stratégique du capital, perçu non comme un facteur neutre, mais comme un vecteur de souveraineté. Entre impératifs de financement, exigences de gouvernance et défis géoéconomiques, la Bourse s’impose comme un outil à reconsidérer dans l’architecture souveraine française. Conférence de l’INAS organisée le 3 novembre 2025 en partenariat avec Euronext et Photon Partners. La Bourse, vecteur d’attractivité pour la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) Les intervenants ont tout d’abord rappelé que la Bourse constitue aujourd’hui un outil central de financement pour les entreprises de défense, en leur offrant la capacité de soutenir l’innovation et la croissance sans rester tributaires des seules banques. En effet, sans s’opposer au crédit bancaire ou au capital-investissement, l’introduction en Bourse offre un levier de financement complémentaire et distinctif. À cet égard, Éric Tossah a souligné que la Bourse « reste avant tout un outil de financement », en ce qu’elle ouvre aux entreprises un accès direct à une communauté d’investisseurs diversifiés, institutionnels comme particuliers, disposés à soutenir des trajectoires industrielles de long terme. Elle permet ainsi, en une seule opération, de mobiliser des capitaux d’ampleur, souvent bien supérieurs à ceux obtenus par les circuits traditionnels, tout en assurant une visibilité accrue et une légitimation stratégique auprès de l’ensemble des parties prenantes. En effet, lorsqu’elle s’inscrit dans une logique de souveraineté, les effets de l’introduction en Bourse dépassent le seul périmètre de l’entreprise : elle reconfigure durablement l’ensemble de l’écosystème industriel et stratégique de la défense. Comme l’ont souligné les intervenants, la cotation induit une montée en gamme de la gouvernance : conseil d’administration plus structuré, discipline renforcée en matière de transparence financière, et base actionnariale élargie, dont la diversification impose des standards de gestion plus exigeants. Cette architecture de contrôle génère une rigueur opérationnelle propre aux sociétés cotées, rigueur d’autant plus précieuse dans un secteur soumis à des cycles longs et des engagements industriels étalés sur plusieurs années. En combinant transparence, exigence et visibilité, la Bourse accroît la légitimité des entreprises cotées, favorise leur valorisation, reflet direct de la confiance du marché, et renforce leur ancrage stratégique au sein de l’écosystème national et européen. S’agissant de l’écosystème, Rémy Thannberger a d’ailleurs souligné le rôle structurant que joue la Bourse pour les entreprises de défense : une fois cotées, celles-ci deviennent de véritables « points d’ancrage » pour leur filière. Cette cotation leur confère un rôle pivot et fédérateur au sein de la chaîne de valeur, créant un effet d’entraînement qui bénéficie à l’ensemble du tissu industriel tels que les sous-traitants, PME et ETI. En tirant la filière vers le haut, elle facilite l’accès au financement, accroît la visibilité des partenaires industriels et renforce la crédibilité collective de la BITD. La Bourse s’impose ainsi comme un levier de projection collective : bien plus qu’un accélérateur de croissance, elle devient un stabilisateur stratégique, capable d’inscrire les trajectoires industrielles dans le temps long. Dans une industrie marquée par des cycles d’investissement de plusieurs décennies, cette capacité à structurer dans la durée constitue une condition essentielle à l’autonomie. Cette dimension profondément politique du financement par le marché a été au coeur des échanges de la conférence. La Bourse, un levier de souveraineté économique pour notre BITD Les intervenants ont unanimement insisté sur un point majeur : dans le contexte géopolitique actuel, l’accès aux marchés boursiers n’est plus un simple outil de financement, mais un vecteur central de souveraineté industrielle. De fait, comme l’a rappelé Eric Tossah, la place boursière est « avant tout un espace où les entrepreneurs rencontrent des investisseurs, et où se construit la souveraineté par le capital ». Loin d’exposer les entreprises aux appétits étrangers et prédateurs indésirables, la cotation constitue une protection active contre les acquisitions hostiles et prises de contrôle discrètes, grâce à un ensemble de garde-fous juridiques et réglementaires rappelés avec force lors de la conférence, et notamment à travers la diversification des actionnaires. Deux menaces récurrentes ont été évoquées : l’OPA hostile, c’est-à-dire l’offre publique d’achat non sollicitée, et la prise de contrôle rampante, plus insidieuse, qui consiste à acquérir progressivement des parts au capital sans déclaration officielle. Toutefois, la réglementation boursière françaises offre des remparts solides. Tout franchissement du seuil de 30 % des droits de vote ou du capital déclenche une obligation d’offre publique, forçant l’investisseur à dévoiler ses intentions. L’exemple commenté par Jonathan Fiol, concernant l’entrée de Theon au capital d’Exosens, l’a illustré de manière très concrète : l’entreprise grecque a volontairement limité sa participation en dessous de 10 % pour ne pas déclencher de signal de prise de contrôle ou d’obligation déclarative. Selon Jonathan Fiol, ce type de comportement montre que « les règles sont parfaitement intégrées » par les acteurs du secteur et qu’elles jouent leur rôle dissuasif. Les intervenants ont d’ailleurs souligné qu’une montée silencieuse au capital serait détectée par le marché, renforçant ainsi la protection de la société cible. Par ailleurs,
Épargne des Français et financement de la Défense : défis et opportunités
Épargne des Français et financement de la Défense : défis et opportunités Le sommet de l’OTAN vient de s’achever, et les pays membres se préparent à une hausse de l’objectif cible des budgets de défense. Depuis 2014, année marquée par l’invasion de la Crimée par la Russie, il est convenu que chaque membre consacre 2% de son produit intérieur brut (PIB) à la défense. En 2024, 23 des 32 membres de l’OTAN ont atteint cet objectif, dont la France qui consacre environ 2,1% de son PIB à la défense. Lors du sommet à La Haye, les membres se sont accordés pour porter cet objectif de 2% à 5% d’ici 2035, dont 3,5% pour les dépenses militaires et 1,5% pour la sécurité. Un objectif ambitieux dont seule la Pologne semble s’approcher pour l’instant, avec des dépenses de défense représentant 4,1% du PIB en 2024, d’après les estimations publiées par l’OTAN. Cette augmentation se traduirait par un besoin de financement sans précédent pour la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française. En effet, le budget alloué à la défense est encadré par la LPM (Loi de Programmation Militaire), dont l’actuelle s’étend sur la période 2024-2030. Cette LPM prévoit 413 milliards d’euros de dépenses, soit 59 milliards d’euros par an, ce qui équivaut à environ 2% du PIB français 2024. Or, il faudrait ajouter environ 40 milliards de plus par an pour seulement atteindre le palier des 3,5% de dépenses de défense sur le PIB, niveau actuel des États-Unis. Les dépenses supplémentaires de défense imputées au budget de l’État se traduiront par une forte augmentation des commandes et contrats passés à la BITD. Cette dernière devra ajuster sa capacité industrielle, pour s’adapter à un rythme de production plus soutenu, engendrant un important besoin de financement. Répondre à ce besoin est devenu un enjeu primordial, et la sollicitation de l’épargne des Français est mise en avant de manière récurrente par les décideurs politiques et les acteurs financiers. Source : communiqué de presse de l’OTAN « Les dépenses de d2éfense des pays de l’OTAN (2014-2024) » Aversion au risque et préférences d’épargne en France En mai 2024, OpinionWay a réalisé une enquête pour Blackrock intitulée « Les Français, leur avenir financier et le rôle de l’investissement » qui indique que 81% des sondés craignent de perdre l’intégralité de leur investissement. Les Français démontrent une forte aversion au risque, et ils associent le fait d’investir à un risque non contrôlé, en raison notamment de la volatilité présente sur les marchés. L’épargne est au cœur des préoccupations des Français, car elle permet de garantir leur sécurité financière dans un monde où l’inquiétude liée aux enjeux économiques et environnementaux grandit. C’est pourquoi les français préfèrent des placements à capital garanti, comme le Livret A. Début 2024, ce sont près de 78% des ménages qui en détiennent un malgré un rendement limité de 1,7% depuis août 2025. L’immobilier occupe la seconde place dans le patrimoine des ménages : 57% sont propriétaires de leur résidence principale en 2024, et 20% des ménages possèdent un autre logement (résidence secondaire, investissement locatif par exemple). Un bien immobilier est tangible, réel, plus aisé à appréhender et à concevoir, contrairement à d’autres produits financiers perçus comme complexes. L’étude d’OpinionWay nous révèle ensuite que 6 Français sur 10 estiment qu’il est difficile d’investir, même si les résultats montrent que les jeunes adultes sont plus à l’aise. Il existe deux principales barrières à l’investissement : une barrière financière et une barrière éducationnelle. Pour la première, l’étude de Yomoni évoquée précédemment revient sur un fait intéressant : 61% des sondés estiment ne pas avoir les moyens d’investir sur les marchés. Cette statistique est soutenue par le dernier baromètre AMF (Autorité des Marchés Financiers) de l’épargne et de l’investissement, qui déclare que seulement la moitié des Français parvient à économiser plus de 200 euros par mois. L’autre moitié, qui épargne moins, serait donc plus propice à se tourner vers des placements à capital garanti, comme le livret A, afin de conserver son épargne. La seconde barrière, éducationnelle, s’illustre par de faibles connaissances en économie et en finance. De plus, la France repose sur un système de retraite par répartition, qui permet aux français de disposer d’une pension mensuelle une fois leur carrière terminée. Les Français cotisent déjà durant leur carrière, et ils ne ressentent donc pas le besoin d’investir additionnellement de leur côté. D’après l’INSEE, 17,4% des ménages français détiennent des valeurs mobilières (actions, obligations) en 2024, une détention stable depuis 2015. Outre-Atlantique, le constat est tout autre. Le Federal Reserve Survey of Consumer Finances, sondage réalisé en 2022, montre que 58% des ménages américains détiennent des actions, directement ou indirectement via des véhicules d’investissements. Leur système de retraite mixte, reposant surtout sur la capitalisation, transforme les américains en investisseurs très présents sur les marchés. En France, un vrai défi se pose donc au niveau de l’éducation financière des Français, qui se détournent légitimement des marchés grâce au – ou à cause du – système existant : en 2019, 77% des français reconnaissaient avoir un niveau de connaissance moyen ou faible en économie, d’après un sondage réalisé par la Banque de France. Pourtant, cet état de fait pourrait être amené à évoluer dans les années à venir. Dans un rapport publié le 26 mai dernier, la Cour des Comptes a averti d’un sérieux risque de crise de liquidité de la Sécurité Sociale, pouvant surgir dès 2027 si la situation ne s’améliore pas. Un nombre grandissant de français s’inquiètent des différents enjeux économiques et de leur pension de retraite, estimant qu’ils ont aussi un rôle à jouer dans la constitution de cette dernière. Ils pourraient ainsi davantage se tourner vers la bourse, afin d’investir à long terme une partie de leur épargne personnelle sur les marchés financiers, horizon favorable au retour sur investissement, notamment dans les actions. Par ailleurs, un intérêt croissant autour de la défense européenne se développe ces derniers mois. L’IFOP (Institut Français d’Opinion Publique) a réalisé un baromètre de l’épargne fin mars, peu après l’annonce de la création d’un nouveau fonds défense
L’ouverture du capital dans la défense : entre impératifs industriels, pressions budgétaires et contrôle étatique
L’ouverture du capital dans la défense : entre impératifs industriels, pressions budgétaires et contrôle étatique Le retour de la guerre à haute intensité en Europe a fait renaître dans l’esprit du temps la nécessité de retrouver sa souveraineté. Appliquée à la défense, les Etats assurent leur souveraineté en s’assurant qu’ils conservent toutes les ressources physiques et immatérielles pour faire face aux menaces protéiformes dont ils sont la cible. La puissance face à la menace repose sur l’industrie, aujourd’hui plus que jamais. La technologie est un multiplicateur de puissance, les capacités industrielles constituent la réelle profondeur stratégique des armées modernes. Or l’industrie de la défense est un laboratoire d’observation privilégié des rapports d’interdépendance entre l’Etat et l’industrie, entre le politique et l’économique, entre les armées et les grandes entreprises (Faure, S.-B.-H., Joltreau, T. et Smith, A. (2019)). Dans ce contexte marqué par l’intrication du politique et de politique, les entreprises de défense remettent en question la théorie financière classique. L’internationalisation du capital entendu comme la détention d’actions par des investisseurs étrangers interpelle quant aux risques de dépossession d’un pays de son appareil de défense au gré du repositionnement stratégique des Etats. Récemment les USA ont remis en question l’architecture de sécurité en Europe provenant d’un temps révolu, notamment avec le manque d’investissements chroniques des pays membres de l’OTAN dans leurs appareils de défense. Face à ce nouveau cycle de désengagement des USA en Europe, Emmanuel Macron a annoncé dans son discours aux Armées une augmentation du budget du ministère des Armées pour l’année 2027 à 64 milliards d’euros, contre 56 milliards initialement prévus. Un effort limité, qui empêche d’atteindre les ambitions de 3,5% du PIB/an pour l’OTAN. Retour historique, l’industrie de défense est indisso-ciable de la souveraineté de l’Etat L’industrie de défense française regroupe l’ensemble des entreprises dites « de défense » , les clusters et autres groupement industriels car elles conçoivent, fabriquent et réparent les systèmes d’armes qui équipent les armées françaises, et qui, dans le cadre des exportations de défense, équipent également les armées des pays alliés de la France ou bénéficiant de son soutien. Le terme BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense)reflète davantage cette industrie, qui nécessite en son sein un véritable cadre de technologie et d’innovation (recherche fondamentale, recherche appliquée…), et non pas seulement une capacité de production industrielle. L’intrication entre l’Etat et l’industrie de défense remonte aux origines royales de la France. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le pouvoir royal concevait et fabriquait sur son territoire les armes et équipements nécessaires à ses armées dans des manufactures royales. Les guerres successives, que mène le Royaume de France, rendent aussi nécessaire que précieuse la détention parfaitement souveraine de manufactures d’armes. À cette époque, les arsenaux étaient des lieux de fabrication bénéficiant déjà d’un appui de l’Etat, sous forme d’aides financières, de soutien aux transferts de technologies et de commandes publiques. Ces manufactures royales étaient des établissements bénéficiant d’un privilège royal, c’est-à-dire d’un règlement pris par lettres patentes, leur accordant des dérogations au statut commun des communautés de métier. Ce cadre juridique particulier permettait à cette industrie naissante de jouir de droits spécifiques, notamment des exemptions aux règles corporatistes, et surtout d’exercer des monopoles. C’est sous l’influence d’Henri IV que l’un des premiers plans d’industrie de la défense vit le jour. En 1596, dans son Mémoire pour dresser les manufactures et ouvrages du royaume, Barthélemy de Laffemas, économiste protestant, proposa un plan pour étendre les corporations, développer les chambres de métiers, contrôler les professions et organiser la formation des apprentis le tout dans le but de réduire les importations et permettre le développement des manufactures royales. Ces politiques furent poursuivies par le cardinal Richelieu, qui créa en 1627 la Compagnie maritime de la Nouvelle-France, destinée à faciliter la colonisation du nord de l’Amérique. C’est à cette époque que naît en 1631, Naval, l’ancêtre de Naval Group, alors simplement une entreprise de défense du secteur naval. Dans la continuité, Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances, souhaita réduire le décalage entre le potentiel industriel de la France et sa production réelle, et de mettre fin à un commerce extérieur déficitaire. À cette fin, il créa notamment des manufactures, favorisa le transfert de compétences en France par l’embauche de travailleurs étrangers, et pratiqua parfois l’espionnage industriel. Figure 1 : Plan d’ensemble de l’Arsenal de Rochefort (XVIIIe siècle). Ce document carto-graphique illustre la structuration territoriale et logistique des premières infrastruc-tures militaires françaises. Créé sous Colbert, l’arsenal de Rochefort symbolise la centralisation du pouvoir royal dans la production d’armement et la maîtrise des sa-voir-faire stratégiques. Source : Bibliothèque nationale de France, Gallica. Ces personnages historiques, portés par leur volonté de doter la France des capacités militaires nécessaires à sa défense, démontrent qu’un régime d’exception devait être mis en place pour l’industrie de l’armement ; un régime fixé en dehors des règles du marché traditionnel. L’industrie de défense s’est donc imposée dès l’origine comme ce qui ne peut être délégué, aux côtés des autres fonctions régaliennes : dissuasion, autonomie militaire, protection des frontières, puissance diplomatique… De la reconstruction à la planification : l’État stratège sous la Ve République Le temps long de l’histoire ouvre la possibilité de parler d’une gouvernance étatique dans la défense. En 2023, le ministère des Armées a versé 22,9 milliards d’euros à ses fournisseurs résidents. Le ministère a un besoin important en équipements militaires, ce qui fait de l’industrie son principal fournisseur. Avec 16,4 milliards d’euros, soit 71,7 % des paiements aux fournisseurs résidents, l’industrie est le secteur qui reçoit le plus de paiements de la part du ministère des Armées. En plus de la commande publique, le contrôle des exportations constitue un second versant de cette gouvernance étatique. Jusqu’à l’entre-deux-guerres, l’exportation de matériel d’armement était principalement à l’initiative d’entités privées. Mais cette logique a progressivement laissé place à une intervention croissante de l’Etat. Après la Seconde Guerre mondiale, la période 1960–1972 apparaît comme une période fondatrice, selon le mot de Jean-Paul Hébert, économiste et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales. La France, alors dirigée par
Les menaces hybrides dans les espaces maritimes
Les menaces hybrides dans les espaces maritimes Le 7 décembre 1941, l’empire du Japon déclenche l’attaque contre la base aérienne américaine de Pearl Harbor, marquant l’entrée officielle des Etats-Unis dans la 2ème guerre mondiale. Près de 80 ans après, les déclarations ouvertes et officielles de guerres, ne sont plus la norme mais l’exception, désormais les nations ont généralisé et normalisé les actions détournées et les opérations hybrides. L’un des exemples les plus représentatif est le déploiement de soldats par Moscou au printemps 2014 en Crimée. Un autre exemple plus discret est l’appui du Parti Communiste Chinois (PCC) auprès du gang du Bambou Uni (une des trois mafias chinoises présentes sur le sol taïwanais) depuis les années 80, œuvrant au retour de Taïwan sous le giron chinois. Néanmoins, ces actions ne se limitent pas seulement au domaine terrestre, elles s’étendent aussi au domaine maritime. L’exemple le plus médiatisé est celui de la flotte fantôme russe, dont les navires inquiètent les gouvernements par leurs cargaisons de pétroles vendus illégalement et leurs activités suspectes. A l’instar du pétrolier « Pushpa » qui, le 2 octobre 2025, à larguer les amarres au large de Saint Nazaire, nécessitant la mobilisation du peloton de gendarmerie maritime afin de vérifier sa conformité. Ainsi, cela pose la question de l’attribution et la réaction adéquate des gouvernements face à des actions coercitives et faites par des acteurs étatiques. Les difficultés de définition et d’attribution comme arme stratégique Il semble que le principe même et l’avantage des menaces hybrides résident dans la complexité d’en donner une définition claire et commune, ce qui rend leur attribution difficile. En effet, le Conseil de l’Union européenne les définit comme des « activités préjudiciables coordonnées qui sont planifiées et menées dans une intention malveillante ». Elles s’apparentent à la manipulation de l’information, aux cyberattaques ou à la diplomatie coercitive. Le paragraphe suivant précise qu’elles sont « utilisées par des acteurs étatiques et non étatiques ». Cette définition, quoiqu’assez complète, reflète un esprit très juridique avec des termes au sens précis. Cela peut apparaître, aux yeux de certains, comme un frein à la qualification et à l’attribution des actes eux-mêmes. Pour une définition plus opérationnelle, il convient de consulter celle donnée par le Centre européen d’excellence pour la lutte contre les menaces hybrides, notamment dans son rapport de 2021 « The Landscape of Hybrid Threats: A Conceptual Model » : « An actor (state or non-state), that has objectives but limited ability or limited possibilities to reach them, can apply a variety of tools to a series of domains to perform a certain type of activity, in order to achieve a series of objectives and affect the target. » Malgré son caractère pragmatique, cette définition semble teintée d’un prisme politique qui l’empêche de dépasser certains paradigmes, comme celui du régime politique de l’attaquant. Un point problématique de cette analyse est le traitement de la démocratie en tant que victime de ces attaques. L’idée que la démocratie, ou un État en phase de démocratisation, puisse être à l’origine de ces attaques contre des États totalitaires, voire contre d’autres démocraties, n’est pas explorée. La définition la plus opérationnelle est celle donnée par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), qui assimile les menaces hybrides à une combinaison de moyens militaires et non militaires visant à brouiller les frontières entre guerre et paix. Il est en outre précisé que les contre-mesures face à ces menaces doivent être une priorité de l’Alliance, qu’il s’agisse d’acteurs étatiques ou non. En ce sens, l’OTAN propose la définition la plus pertinente car elle permet concrètement de déterminer si une situation donnée correspond ou non à la notion de menace hybride. Elle ne s’embarrasse pas de considérations juridiques ou idéologiques, ce qui la rapproche de l’échelon tactique. Enfin, il est intéressant de relever la définition observée par le général (2S) Jean-Marc Vigilant, du Centre interarmées de concepts, doctrines et Expérimentations (CICDE) de l’état-major des Armées, qui qualifie les menaces hybrides de « stratégie d’un acteur, étatique ou non, visant à contourner ou affaiblir la puissance, l’influence, la légitimité et la volonté adverse, en mettant en œuvre une combinaison intégrée de modes d’action militaires et non militaires, directs et indirects, licites ou illicites, souvent subversifs, ambigus et difficilement attribuables, visant à paralyser et pouvant être engagés sous un seuil estimé de riposte ou de conflit ouvert, et dans le cadre d’une possible gestion d’escalade. » Cette définition est plus longue et intègre davantage de paramètres. Cependant son extension est telle qu’elle peut soit exclure très facilement, soit inclure un trop large éventail d’actions, par exemple les cartels mexicains ou des activistes politiques et environnementaux, ce qui lui ferait perdre de sa portée analytique. Malgré la diversité des définitions proposées par ces acteurs, plusieurs points communs emergent. D’abord, l’idée qu’une menace hybride émane d’un acteur étatique ou d’un groupe criminel suffisamment organisé pour imiter un État. Ensuite, le recours à des moyens combinés, militaires et non militaires, visant à désorienter la cible et à brouiller ses repères. La flotte hauturière chinoise comme outil de renseignement et de levier de pression international. En novembre 2013, le patrouilleur français La Glorieuse intercepte un palangrier chinois dans la zone économique exclusive (ZEE) de la Nouvelle-Calédonie. Identifié quelques jours plus tôt par un avion de surveillance, le navire est immobilisé. Les marins y trouvent environ 40 tonnes de poissons et plusieurs dizaines d’ailerons de requins pêchés illégalement. Une décennie plus tard, ce cas n’est plus isolé. Il s’inscrit au contraire dans des opérations impliquant plusieurs dizaines de navires similaires. Ainsi, en août 2017, 20 pêcheurs chinois sont condamnés par la justice équatorienne à des peines de prison pour pêche illégale. En mars 2025, des centaines de navires chinois sont repérés par un avion de la marine argentine au large de ses côtes. Environ 200 battent pavillon chinois et sept d’entre eux opèrent sous sanctions américaines. Ce n’est pas le premier incident pour la marine argentine : en 2016, les garde-côtes argentins coulent le Lu-Yan-Yuan-Yu-010, chalutier chinois en fuite après
Enjeux de souveraineté maritime dans la perspective d’une autonomie élargie pour la Nouvelle-Calédonie
Enjeux de souveraineté maritime dans la perspective d’une autonomie élargie pour la Nouvelle-Calédonie Alors qu’une réforme constitutionnelle se profile au bénéfice de la Nouvelle-Calédonie, via l’accord de Bougival, en vue d’une autonomie élargie et de l’instauration d’une double citoyenneté, la question de la souveraineté sur les eaux et les fonds marins de ce territoire ultramarin se pose afin d’anticiper au mieux toute prétention extérieure au périmètre national. L’accord prévoirait un transfert d’activité législative adapté aux spécificités locales et à l’histoire du territoire. Cette évolution pourrait entraîner une recrudescence des incursions et des prétentions de certains États limitrophes, ainsi que d’entreprises d’exploitation minière et d’armateurs pratiquant la pêche en eaux profondes. La Nouvelle-Calédonie est l’une des plus grandes îles de l’océan Pacifique et le deuxième producteur mondial de nickel. Ce métal, stratégique et relativement abondant, est indispensable aux alliages utilisés pour fabriquer l’acier inoxydable. Le territoire dispose également de fonds marins susceptibles de receler des hydrocarbures et des nodules polymétalliques, dits nodules de manganèse. Ces derniers tapissent les grands fonds, forment des amas ovoïdes de 5 à 10 centimètres et contiennent, outre le manganèse, des teneurs significatives en nickel, cobalt et cuivre. Ces métaux sont recherchés par l’industrie pour la fabrication de composants électroniques, notamment cartes, téléphones et ordinateurs. Leur extraction en mer profonde est parfois présentée comme moins coûteuse que des opérations d’affouillement à terre, qui imposent une remise en état des sites après exploitation. Dans ce climat d’incertitude politique, la zone économique exclusive et l’extension territoriale du plateau sous-marin restent un sujet de tension avec l’Australie et le Vanuatu. C’est également le cas avec certains pays d’Asie du Sud-Est (par exemple la République populaire de Chine), très enclins à mener des actions de pêche en eaux profondes sans autorisation et sans respect des quotas. Toutes ces problématiques géostratégiques et géoéconomiques, liées aux énergies fossiles et aux ressources de pêche, constituent des enjeux stratégiques pour la France. Comme l’indiquait déjà Abdelkader Saïdi, de la Fondation Jean-Jaurès, en 2021, dans son article « Indépendance de la Nouvelle-Calédonie : quelles conséquences ? », la souveraineté nationale en mer, mais aussi l’exploitation des ressources naturelles des fonds marins, doivent faire l’objet d’une prise en compte politique lors du transfert de compétences au nouvel État associé de Nouvelle-Calédonie. Sans cette prise en compte, la métropole risque de voir ce territoire ultramarin tomber sous l’influence d’autres États (par exemple l’Australie, la Chine ou les États-Unis). Cet état de fait a déjà pu être constaté en juillet 2023, après que l’Azerbaïdjan a réuni, d’initiative et sans consultation de la France, les groupes indépendantistes de plusieurs territoires ultramarins français. Ce congrès a eu pour objet la création d’un « front de libération » par les indépendantistes des territoires ultramarins. Cette réunion avait d’ailleurs pris le titre de « congrès des colonies françaises ». L’intention, sans équivoque, de Bakou est de faciliter l’indépendance de ces collectivités et de créer un partenariat politique et économique favorable à l’Azerbaïdjan. Une implication supranationale manifestement favorable à l’indépendance totale des territoires ultramarins français n’est pas propice à un apaisement des tensions entre la métropole et la Nouvelle-Calédonie. Malgré l’accord de Bougival, qui élargit potentiellement les pouvoirs accordés aux institutions calédoniennes, une partie de la population kanak considère que cet accord ne va pas assez loin dans le transfert de compétences de la métropole vers leur territoire. Le statut d’Etat associé : vers une fédéralisation des rapports régaliens entre la métropole et les outremers La Nouvelle-Calédonie dispose d’un statut spécifique inscrit dans la Constitution de la Ve République (articles 76 et 77) depuis la loi constitutionnelle de 1998. La multiplication des statuts applicables aux outre-mer français engendre des revendications variables selon les territoires. La Nouvelle-Calédonie porte en effet des revendications indépendantistes de longue date (loi-cadre dite Jacquinot de 1963 sur l’autonomie du territoire). Les territoires ultramarins français sont essentiellement composés d’îles, d’atolls et d’archipels. Seule la Guyane française constitue un territoire ultramarin continental, situé en Amérique du Sud. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, parallèlement à la rédaction de la Constitution de la IVe République en 1946, les départements d’outre-mer (DOM) ont bénéficié des dispositions applicables aux départements métropolitains, avec des aménagements économiques tenant à l’éloignement géographique. Ils ont tous intégré l’espace Schengen lors de la mise en œuvre des accords de libre circulation. Les territoires d’outre-mer (TOM) bénéficiaient quant à eux d’aménagements spécifiques liés à leur implantation dans l’océan Pacifique. Cet éloignement et la présence de populations autochtones antérieures à la colonisation (polynésienne ou mélanésienne) justifiaient un statut distinct de celui des DOM. Afin de prendre en compte les évolutions sociologiques de ces collectivités, la révision constitutionnelle de 2003, qui a décentralisé et réformé l’organisation territoriale de la France, a également modernisé les statuts des DOM, qui disposaient entre-temps d’un conseil régional (ROM) superposé au conseil départemental. Après référendum, la majorité des DOM/ROM ont fusionné en collectivités territoriales uniques (DROM). Les TOM sont devenus des collectivités d’outre-mer (COM), à l’exception de la Nouvelle-Calédonie, dotée d’un statut « sui generis ». En effet, elle est la seule à bénéficier d’une autonomie élargie prévue par la Constitution de 1958, aussi bien sur l’organisation des pouvoirs politiques que sur les structures administratives et coutumières locales. Certaines îles des Antilles ont également accédé au statut de COM. Ainsi, les territoires ultramarins disposent aujourd’hui d’une diversité de statuts (DOM/ROM, DROM, COM, TAAF et Nouvelle-Calédonie). Cette pluralité statutaire illustre un mouvement d’individualisation et d’autonomisation progressive des territoires, en fonction de leurs spécificités. S’agissant de la Nouvelle-Calédonie, un conflit indépendantiste durable provoquerait un bouleversement profond des relations entre la métropole et ce territoire, ainsi qu’avec les États d’Océanie. Depuis les années 1980, les revendications indépendantistes ont suscité des actions radicales, allant jusqu’à l’enlèvement et au meurtre de responsables politiques et de militaires de la gendarmerie, plusieurs militants kanak y ont aussi trouvé la mort. Les accords de Matignon de 1988 ont garanti l’organisation d’un référendum sur l’autodétermination et prévu le découpage administratif du territoire en trois provinces. Dans une logique d’autonomie accrue, plusieurs réformes
Les nouvelles technologies des sous-marins 3G sont-elles assez adaptées aux menaces actuelles ?
Les nouvelles technologies des sous-marins 3G sont-elles assez adaptées aux menaces actuelles ? « Face aux bouleversements géostratégiques et à la multiplication des menaces susceptibles de porter atteinte aux intérêts majeurs de la France, préparer la Nation à la guerre de demain est un impératif. ». Cet avant-propos du Président de la Commission de Défense de l’Assemblée Nationale, Mr Jean-Michel Jacques, en mars 2025, démontre de la posture stratégique sur laquelle la France s’est positionnée depuis quelques années. Ce changement s’est accéléré à la suite de la Guerre en Ukraine, qui a démontré la réalité des enjeux opérationnels de la guerre de haute intensité pour les forces armées occidentales et principalement européennes, sur leur capacité militaire. La prise de conscience française de son incapacité à se défendre en l’état dans un conflit de haute intensité,à accentuer la nécessité de maintenir une capacité crédible de dissuasion à long terme. La place du projet de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de troisième génération dit SNLE 3G, suit directement cette logique et volonté politico-militaire dans un contexte marqué par le retour de la conflictualité dans les relations internationales. Pouvoir s’assurer d’une dissuasion nucléaire reste un objectif premier pour l’hexagone, avec pour enjeux son autonomie stratégique, notamment dans la défense des intérêts vitaux de la nation mais aussi pour maintenir son rang et sa voix sur une scène mondiale qui conteste l’ordre international établi depuis la fin de la Guerre Froide. Corréler à un besoin de renouvellement et de performance technologique, les SNLE 3G veulent se placer comme une solution optimale en réponse aux menaces actuelles mais surtout de demain. Des nouvelles menaces sur des théâtres en constante évolution Comme le disait le Président français le 13 juillet 2025, « depuis 1945, la liberté n’a jamais été aussi menacée, et jamais aussi sérieusement […] nous vivons un retour au fait d’une menace nucléaire et une prolifération de conflits majeurs. » Ce constat révélateur des menaces actuelles pesant sur l’Hexagone fait notamment référence aux risques et menaces présentés dans la récente Revue de Défense Nationale (RDN) publiée à l’été 2025. Cette dernière identifie le risque d’une guerre ouverte en Europe d’ici 2030, notamment portée par la menace de la Russie, mais fait aussi référence aux tensions au Moyen-Orient et à la montée en puissance de la Chine. En parallèle, les menaces émergentes s’articulent autour du domaine cyber, spatial, économique, et électronique, ce qui accentuent les besoins des armées françaises, avec un focal sur la Marine, pour s’en protéger. Face à cette recrudescence des menaces, les politiques de défense françaises tentent de contenir la vulnérabilité de ses forces en achetant, produisant et si possible, plus rapidement. En plus de disposer d’une capacité de dissuasion nucléaire, représentant environ 40 % des crédits de dépenses d’équipements de la Loi de Programmation Militaire (LPM), la France investit dans la recherche et le développement des nouvelles technologies. Cette dualité s’explique par le besoin de cohérence technique et technologique dans les programmes d’armement, s’appliquant encore davantage au programme des SNLE 3G. Ces nécessaires évolutions techniques et logistiques se retranscrivent dans les différents conflits et tensions actuels auxquels la France et plus globalement, l’Europe, font face. Aujourd’hui, et sur une majorité des mers et océans, la France et l’Europe doivent répondre à des menaces en constant développement et de plus en plus nombreuses, avec une multiplication des acteurs, de la Mer Rouge à la Baltique, des cyber attaques sous-marines aux « salami slicing » chinois (construction d’îles artificielles, militarisation progressive, pressions navale), les territoirs ultra-marins et continentaux deviennent de plus en plus vulnérables, tout comme les moyens actuels. Pour la Marine Nationale, l’enjeu est donc de s’adapter et de se protéger continuellement de ces menaces croissantes, tout en anticipant celles du futur ; cela passe par des réévaluations des moyens en services actuels, de leur capacité à répondre sur le long terme à ces dernières, à garantir sa capacité de projection et de dissuasion et à permettent l’adaptabilité des systèmes aux innovations à venir. Ces objectifs et missions visent particulièrement les capacités sous-marines. Si nous reprenons le rapport d’information de la Commission de Défense de l’Assemblée Nationale (voir supra), le délégué général pour l’Armement, Mr Emmanuel Chiva, expliquait ces paramètres ; « Une difficulté inhérente à notre métier est de concevoir des systèmes pour le temps long, avec des technologies que nous ne connaissons pas encore à bord. Il faut évidemment que l’architecture de nos systèmes leur permette de rester en première ligne et ne soit pas obsolète dès leur mise en service. Concernant la mise en service, des équipes travaillent déjà sur le démantèlement des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération qui ne sont pas encore construits, car ce démantèlement doit être prévu dès le neuvage et la conception du système ». Le sous-marin représente, à lui seul, une grande partie de la capacité de projection et est le premier vecteur de dissuasion de l’Hexagone. Atout stratégique majeur, pouvant se rendre invisible aux yeux et oreilles des autres infrastructures en mer, les sous-marins français sont un exemple type des progrès techniques, et plus généralement d’une prouesse technologique, industrielle et humaine développée par la Marine nationale, la DGA et Naval Group. Néanmoins, les forces navales ennemies et alliés développent, comme la France, des moyens de détection avancée, des capacités de défense et offensives nouvelles ainsi que des outils améliorant son indétectabilité. L’enjeu devient donc d’à la fois se prémunir de ces outils, mais également de préserver sa discrétion en mer tout en s’armant de nouvelles technologies. Dès le début des années 2010, le ministre de la Défense français, Hervé Morin caractérisait cette dynamique ; « les sous-marins font moins de bruit qu’une crevette et ne peuvent pas émettre, parce que s’ils émettent, ils deviennent détectables ». Cette déclaration succédait à une collision entre deux SNLE français et britannique, démontrant de l’efficacité sous-marine mais également des brèches dans les capacités de détection. Les sous-marins de troisième génération, une promesse de prouesse technique Si le SNLE 3G s’inscrit dans la continuité de
L’intelligence artificielle, un levier de supériorité stratégique pour les Armées
L’intelligence artificielle, un levier de supériorité stratégique pour les armées L’intelligence artificielle est en passe de transformer en profondeur la manière dont les opérations militaires sont conduites, planifiées et anticipées. Pour comprendre cette mutation stratégique, il est nécessaire de revenir sur les principaux cas d’usage de l’IA dans le domaine de la défense. De la numérisation de l’espace de bataille à l’émergence de l’IA de défense Si les premiers outils numériques appliqués à la défense apparaissent dès les années 1960 avec la création d’ARPANET par la DARPA aux États-Unis, c’est véritablement dans les années 1990, avec la convergence de l’électronique, de l’informatique et des télécommunications, qu’une révolution technologique conduit à l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC). Cette maturation technologique a permis d’élargir le champ d’action militaire possible en permettant d’un côté aux soldats d’accéder, de partager et d’analyser en temps réel des informations provenant d’autres zones du champ de bataille, et de l’autre en offrant aux états-majors une connaissance quasi instantanée de l’évolution de la situation. Cette avancée, que l’on nomme la « Numérisation de l’Espace de Bataille » (NEB) a permis de faire passer le temps de replanification d’une opération d’une semaine pendant la seconde guerre mondiale à seulement une journée lors de la première guerre du Golfe (1990-1991). Maîtriser la transformation numérique de ses forces armées est alors devenu l’enjeu essentiel de la fin du XXe siècle pour un pays qui avait l’ambition de dominer son adversaire aussi bien sur le plan opérationnel que tactique. Presque trente ans plus tard, l’enjeu n’est plus d’intégrer les TIC dans les armées, mais d’utiliser des innovations technologiques pour exploiter un environnement qui est saturé par des données numériques. Cette saturation est provoquée par le fait que les forces armées évoluent désormais dans un cadre qualifié d’opérations multimilieux et multichamps (M2MC), c’est-à-dire au sein de cinq espaces de confrontation : terrestre, maritime, aérien, spatial et cyber. Aujourd’hui, l’analyse humaine traditionnelle n’arrive plus à suivre le flot continu de données complexes collectées par une variété de systèmes, tels que les drones, les satellites et les capteurs intelligents installés sur les véhicules militaires. Ce défi est d’autant plus élevé aujourd’hui que les renseignements collectés comprennent aussi bien des documents textuels que des images, des vidéos, des enregistrements audios ou encore des informations issues d’interceptions électroniques. De ce fait, l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) par les armées marque une rupture décisive en permettant d’extraire, d’analyser et d’exploiter en temps réel les données pertinentes. Pour cela, l’IA semble appelée à intervenir à chaque instant de la boucle « observation, orientation, décision, action », plus connue sous le sigle « OODA ». La puissance militaire d’un pays va donc se mesurer dans les prochaines années par rapport à sa capacité à traiter en temps réel un volume massif d’informations. Il est donc intéressant d’étudier plus en profondeur comment l’utilisation de l’IA se traduit désormais concrètement dans nos armées. Le rôle central de l’IA dans la collecte et l’analyse du renseignement L’IA devient progressivement un outil indispensable aux armées car elle permet d’améliorer les opérations de Renseignement, de Surveillance et de Reconnaissance, résumé par le sigle « ISR », notamment via l’utilisation de robots militaires. Ceux-ci peuvent être caractérisés comme des véhicules aériens, terrestres, maritimes ou sous-marins sans équipage et embarquant des caméras et des capteurs ainsi que des actionneurs pour se déplacer ou agir, de manière plus ou moins autonome selon la capacité de leurs IA. Les missions ISR accomplies par ces robots peuvent permettre de collecter des données telles que des images visibles ou thermiques de soldats ennemis, la géolocalisation d’infrastructures militaires ou encore des signaux électromagnétiques émis depuis des véhicules cibles. Ainsi, à mesure que les modèles d’IA embarqués dans ces robots ou capteurs intelligents deviennent de plus en plus précis dans l’identification, la localisation et le suivi d’objets ou de personnes sans intervention extérieure constante, leur utilisation dans le cadre de mission ISR augmente. À ce sujet, la France peut par exemple compter sur une solution d’IA souveraine développée par Safran baptisée ACE pour « Advanced Cognitive Engine ». Le modèle est embarqué dans l’Euroflir 410, un système optronique haute performance associant différents capteurs, et déployable sur drones, hélicoptères ou aéronefs. Concrètement, le modèle ACE apporte plusieurs améliorations opérationnelles majeures, comme la correction des perturbations environnementales liées aux turbulences, à la faible luminosité ou aux conditions visuelles dégradées, ainsi que le renforcement du suivi et de l’assistance à l’opérateur grâce à des fonctions avancées de détection, d’indication de cibles mobiles et de fusion multispectrale, allégeant ainsi la charge cognitive des équipages. Cela permet ainsi aux forces sur le terrain de se concentrer sur l’analyse stratégique plutôt que sur la collecte manuelle de renseignements. L’IA devient également un outil clé pour les armées dans la phase de collecte et l’analyse du renseignement car elle permet de fusionner et d’analyser en un instant d’immenses volumes de données issues de multiples capteurs. L’analyse humaine traditionnelle de données collectées devient insuffisante face à l’ampleur et la complexité des données modernes. Or, comme l’explique Marc Paskowski, qui dirige la branche Cloud de combat et connectivité d’Airbus Defence & Space, l’IA « fournira une connaissance commune de la situation en capturant, partageant, fusionnant et traitant instantanément des quantités massives de données provenant de toutes les plateformes connectées ». Autrement dit, il sera par exemple possible de s’appuyer sur des algorithmes de réseau de neurones artificiels profonds afin de « nettoyer » le bruit des données brutes, de fusionner les informations provenant de capteurs multiples pour obtenir une vue plus complète, et ensuite de restituer ces renseignements de manières classée et analysée. La startup européenne Helsing propose en ce sens le modèle « AI for Maritime » qui fusionne les informations de différents capteurs, les synthétise et les interprète afin de contribuer à la surveillance maritime. De l’information à la supériorité cognitive : l’IA comme levier d’interfaces d’aide aux opérateurs Au-delà de la phase d’observation, l’IA va devenir incontournable dans les prochaines années afin de mieux orienter les militaires sur le champ de bataille notamment grâce à des
Défense et venture capital : les défis de l’investissement dans la BITD
Défense et venture capital : les défis de l’investissement dans la BITD « La guerre moderne est innovante, rapide et hybride. » Par cette observation, Mykhailo Fedorov, ministre ukrainien de la Transformation numérique, souligne combien l’adaptabilité et l’innovation rapide sont devenues des facteurs décisifs dans les conflits contemporains. La supériorité militaire passe désormais par la capacité à concevoir, produire et déployer rapidement des technologies disruptives, telles que l’intelligence artificielle, les drones ou encore les systèmes de combat autonomes. Cette nouvelle dynamique vient perturber le secteur de défense traditionnel : alors que ce secteur reposait historiquement sur des grands groupes industriels, seuls en mesure de supporter des cycles de développement longs et une innovation incrémentale, nous voyons aujourd’hui de nouveaux acteurs défier ces géants historiques avec leurs percées technologiques. De plus en plus, des startups entrent dans le secteur, et leur agilité ainsi que leur capacité d’innovation rapide en font des acteurs naturellement capables de répondre aux exigences des conflits à haute intensité et en évolution rapide. Parmi les exemples notables, nous pouvons citer Comand AI, une startup française utilisant l’IA pour améliorer le commandement militaire, et Ǫuantum Systems, un fabricant allemand de drones autonomes, tous deux contribuant activement à la défense de l’Ukraine. Soutenir ces startups, regroupées sous l’appellation Defense Tech (ou DefTech), pour leur montée en puissance au sein de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) est donc autant un enjeu technologique qu’un enjeu de souveraineté stratégique pour les États. Pourtant, malgré cette nécessité grandissante, de nombreux fonds de venture capital (capital-risque) en France et en Europe hésitent à investir dans le secteur de la défense, limitant ainsi l’accès des startups au capital et freinant le développement de la BITD. État des lieux du secteur de la Defense Tech Le déclenchement de la guerre en Ukraine a révélé l’urgence de renforcer les capacités de défense européennes, affaiblies par des années de sous-investissement. Ce phénomène communément appelé « dividende de la paix » est la conséquence de la réduction des dépenses de défense pendant les périodes où le risque de conflits est perçu comme moins important. Au niveau européen, des initiatives comme le Fonds européen de défense (FED) et des programmes comme Readiness 2030, anciennement ReArm Europe, visent à stimuler l’innovation et à mobiliser à la fois des capitaux publics et privés. Ils témoignent d’une hybridation croissante du financement de la défense. En complément, la nouvelle European Defence Equity Facility prévoit d’allouer 175 millions d’euros au développement d’un écosystème de venture capital investissant dans des startups et PME spécialisées dans les technologies de défense. En France, la Loi de programmation militaire (LPM) pour 2024–2030 consacre 10 milliards d’euros à l’innovation. À cela s’ajoutent plusieurs initiatives publiques à l’échelle nationale qui ciblent directement les startups, notamment le Fonds Innovation Défense, Definvest et les programmes de la DGA (Direction Générale de l’Armement), afin d’accélérer l’émergence et l’intégration de technologies de rupture au sein de la BITD. Malgré ces initiatives publiques, beaucoup des startups de la Defense Tech peinent à obtenir des financements : près de 40% des PME européennes évoluant dans le secteur de la défense déclarent que l’accès au capital est difficile ou très difficile, contre 30% des PME tous secteurs confondus selon une étude menée par la Commission Européenne en 2023. Cette difficulté à accéder au capital souligne la nécessité de développer les sources de financements alternatifs, comme le venture capital, afin d’assurer la souveraineté technologique et militaire de l’Europe. Les acteurs privés jouent un rôle croissant dans le paysage européen des investissements en technologies de défense, complétant ainsi les efforts publics. Bien que peu de fonds de capital- risque européens se consacrent exclusivement à ce secteur, Sopra Steria Ventures recense une centaine de fonds et d’accélérateurs investissant activement dans les technologies de défense et à double usage (dual use en anglais). Ces dernières servent à la fois des applications civiles et militaires et couvrent des domaines tels que l’intelligence artificielle, la cybersécurité, les capteurs quantiques, les constellations de satellites et les systèmes autonomes. Ces technologies à double usage attirent un éventail plus large de fonds de venture capital grâce à leurs applications transversales et leur potentiel à être commercialisées à la fois sur des marchés civils et militaires. Elles permettent aux investisseurs de tirer parti de vastes marchés commerciaux tout en répondant aux besoins de la défense, attirant ainsi des investisseurs peu enclins auparavant à s’engager dans le secteur. Les bras d’investissement (corporate venture capital ou CVC) des grands groupes industriels de l’aéronautique et de la défense, tels qu’Airbus Ventures, Safran Corporate Ventures ou Thales Ventures sont également des acteurs de l’écosystème de la Defense Tech par leur soutien aux startups qui leur facilite l’intégration au sein de la BITD européenne. Les soutiens institutionnels, tels que le Fonds européen d’investissement (FEI) et le Fonds d’innovation de l’OTAN (NIF), renforcent également l’écosystème en agissant en tant que souscripteurs (limited partners ou LPs) dans certains fonds. Il convient toutefois de souligner que la France n’est pas membre du NIF et a fait le choix de privilégier des dispositifs nationaux pour accompagner ses startups stratégiques, plutôt que de participer financièrement à ce fonds. En agissant comme LPs, ces acteurs institutionnels incitent les fonds de venture capital à s’impliquer dans le secteur en apportant des capitaux, en renforçant la crédibilité des fonds qu’ils financent, réduisant ainsi le risque d’investissement. Cette combinaison d’engagements publics et privés a favorisé une croissance rapide de la Defense Tech : en 2024, l’investissement en venture capital dans la défense européenne a atteint 1 milliard de dollars, soit cinq fois plus qu’en 2020. L’Allemagne, le Royaume-Uni et la France ont attiré plus de 87% du total de ces investissements. L’émergence de trois licornes Defense Tech au cours des deux dernières années témoigne de la dynamique croissante et de la pertinence stratégique du secteur. Pourtant, la défense ne représente encore que 1,8% de l’investissement européen en venture capital et, à l’échelle mondiale, depuis 2018, les startups européennes n’ont reçu que 10% des investissements en venture capital dans les applications liées à la défense dans les
L’exportation dans l’industrie de défense : outil de puissance ou facteur de dépendance ?
L’exportation dans l’industrie de défense : outil de puissance ou facteur de dépendance ? Comme le soulignait très justement Hervé Guillou, ancien PDG de Naval Group, « l’export compte pour une part déjà importante de l’industrie » de défense « et doit encore augmenter dans les années qui viennent ».En effet, la France, puissance militaire reconnue, voit son industrie de défense confrontée à des défis inédits depuis la fin de la Guerre froide. Depuis la chute du mur de Berlin, le budget du ministère des Armées a significativement diminué, passant de 3 % à 2 % du PIB sur la période 1990 – 2010, avant de remonter à 2,25 % du PIB en 2024 dans le cadre de la Loi de programmation militaire 2024-2030. Cette baisse budgétaire s’est traduite par une réduction importante des effectifs, des équipements et des commandes, fragilisant sensiblement la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). Face à ce contexte, la BITD s’est donc tournée, avec appui des autorités, vers les contrats à l’exportation pour compenser la baisse des commandes nationales. Cette stratégie a permis de maintenir une activité industrielle et de préserver des compétences clés, mais elle a également accru la dépendance de l’industrie française de Défense à l’égard de marchés extérieurs souvent instables et soumis à de fortes pressions géopolitiques. L’Etat français reste vigilant à ce que ses intérêts ne soient pas relégués derrière ceux des clients étrangers. La vente du Rafale à l’exportation constitue un levier stratégique majeur pour l’État français, tant sur le plan industriel que budgétaire. Elle permet de entre deux commandes nationales, assurant ainsi la continuité des savoir-faire critiques dans l’aéronautique de défense. Ce maintien capacitaire bénéficie directement aux forces armées françaises, tout en renforçant la compétitivité globale de la BITD. Le mécanisme des redevances, encadré par la direction générale de l’Armement, permet à l’État de percevoir une contrepartie financière lorsque des équipements développés sur financement public sont exportés. Si le montant annuel des redevances versées par les industriels à l’État, estimé à 20 millions d’euros selon la Cour des Comptes, reste modeste au regard de l’ampleur des flux générés par les exportations d’armement, il traduit néanmoins l’existence d’un dispositif institutionnel de retour sur investissement public. En l’absence de données consolidées sur les flux de redevances, il convient de considérer cette estimation à titre indicatif. car il permet de rembourser une partie des coûts de développement supportés par l’Etat. Toutefois, le rapport souligne que la direction générale de l’Armement ne semble pas disposer d’un outil consolidé permettant de suivre avec exhaustivité les déclarations de redevance, les versements effectifs et les prestations techniques exonérées. Cette lacune dans la traçabilité budgétaire limite la capacité de l’État à valoriser pleinement les retombées institutionnelles de l’exportation. La mise en place d’un référentiel consolidé, partagé entre les services du ministère des Armées et du ministère de l’Économie, permettrait d’améliorer cette visibilité, d’optimiser la répartition des bénéfices entre sphère publique et acteurs industriels, et de renforcer la légitimité institutionnelle du soutien à l’exportation. Une industrie d’excellence sous contrainte : pourquoi la BITD dépend-elle de l’export ? La Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française s’appuie sur un tissu d’environ 4 000 entreprises couvrant l’ensemble des domaines critiques de la défense, dont une part significative vit aujourd’hui de l’exportation. En 2022, la France a enregistré un record historique de 27 milliards d’euros de prises de commandes d’armement à l’exportation, représentant près de 42 % du chiffre d’affaires total du secteur selon le rapport au Parlement du ministère des Armées. Ce chiffre illustre à lui seul la dépendance croissante de la BITD aux marchés extérieurs. Cette performance exceptionnelle repose notamment sur des contrats structurants comme la vente de 80 avions Rafale aux Émirats Arabes Unis, qui à elle seule représente plus de 16 milliards d’euros. Plus de 600 entreprises françaises du secteur seraient directement engagées dans des activités d’exportation selon les estimations croisées de l’Observatoire économique de la défense et des rapports ministériels, un volume qui pourrait atteindre jusqu’à 2 000 si l’on inclut les exportations de biens à double usage ou indirects. La part de l’export dans le financement des industriels a ainsi progressé de manière continue, passant d’environ 10 % dans les années 1990 à plus de 40 % aujourd’hui. Cette évolution structurelle confirme que sans débouchés internationaux, de nombreuses lignes de production nationales n’auraient pu être maintenues, comme l’a démontré la continuité industrielle du programme Rafale entre deux commandes françaises grâce à des contrats étrangers. Années Part de l’export dans le chiffre d’affaires 1990 10% 2000 18% 2010 28% 2022 42% L’industrie de défense française bénéficie de nombreux atouts : elle possède d’abord un savoir-faire technologique et un fort potentiel d’innovation. La France dispose d’une expertise reconnue dans l’aéronautique, l’électronique de défense, les systèmes navals, les missiles et les satellites. Les équipements français sont souvent éprouvés au combat, ce qui renforce leur crédibilité à l’export. Ensuite, le tissu industriel est diversifié, avec un réseau dense de PME et d’ETI innovantes qui complètent les grands groupes, favorisant la réactivité et la spécialisation. Enfin, l’État joue un rôle structurant, tant par les commandes nationales que par l’appui diplomatique à l’export, et il s’illustre notamment lors du Salon de l’Air et de l’Espace organisé au Bourget. La rentabilité des contrats export est nettement supérieure à celle des contrats nationaux, les marges pouvant être multipliées par deux à trois. Type de contrat Marge opérationnelle moyenne (%) Marché France ~ 5 Marché export ~ 12-15 L’exportation est aujourd’hui un pilier incontournable de la rentabilité et de la pérennité de la base industrielle et technologique de défense française. Elle permet non seulement de maintenir une activité industrielle continue, mais aussi de proposer à l’État français des équipements à des conditions plus avantageuses, tout en générant des marges supérieures sur les marchés internationaux. Par ailleurs, l’exportation joue un rôle déterminant dans l’amortissement des coûts non récurrents (CNR) associés aux grands programmes d’armement. Ces coûts, liés à la conception initiale, à l’industrialisation, aux essais et aux outillages, peuvent représenter des montant conséquents pour les
Retour des guerres entre États : impact sur l’écosystème maritime mondial
Retour des guerres entre États : Impact sur l’écosystème maritime mondial Les prétentions territoriales de certains États hégémoniques et l’augmentation du nombre de pays détenteurs de l’arme nucléaire ont une conséquence sur l’économie mondiale et les routes maritimes commerciales qu’elle emprunte pour la majorité de ses flux industriels et commerciaux. En effet, les conflits ouverts entre États riverains, mais aussi la contestation prégnante de l’existence de certains autres États en Eurasie, engendrent une instabilité géopolitique dans cet espace. Cette instabilité est accentuée par la dissuasion nucléaire employée par la plupart des belligérants. La navigation maritime mondiale et la marine marchande sont impactées par ces conflits, qui nécessitent la prise en compte des risques potentiels liés à la nationalité de l’armateur (par exemple Israël et les pays occidentaux) ou à l’activité maritime exercée (par exemple les hydrocarbures). Les passages obligés que sont les détroits et canaux à statut international sont de facto impactés par ces conflits et les risques qu’ils engendrent. Cette vulnérabilité liée à l’étroitesse de ces passages obligés, et du flux important de navires dans ces eaux, sont le fait opportuniste de certaines actions politiques, voire militaires, qui limitent la liberté de circulation de la marine marchande, l’intégrité des navires et de leurs marchandises. L’emprunt de nouvelles routes maritimes est une solution parfois choisie par certains armateurs pour limiter ces risques. Panorama géopolitique des conflits de haute intensité dans le monde Alors que les conflits liés à des groupuscules terroristes non étatiques sont concentrés en Afrique subsaharienne et au Yémen, les conflits entre États sont eux concentrés dans un arc allant de l’Asie du sud-est à l’Europe de l’Est. Ces trois théâtres de guerre ouverte ont tous la spécificité d’être engagés entre des États possédant des rivages avec les mers (mer Noire, golfe Persique, mer Méditerranée, mer Rouge, océan Indien). L’essentiel des produits pétroliers et des produits industriels et les matières premières, transitent par transbordements maritimes. Le retour des conflits de haute intensité entre États maritimes d’Eurasie mérite de bénéficier d’une analyse approfondie de la situation actuelle. À titre d’exemple, la guerre entre la Russie et l’Ukraine amène les deux belligérants à quelques escarmouches navales, allant jusqu’à l’avarie récente d’un navire de guerre russe dans la mer Noire suite à une attaque ukrainienne. Cette guerre tridimensionnelle (terre, air, mer) marque le retour des guerres conventionnelles entre pays voisins dans des conflits territoriaux. L’accès aux grands ports maritimes de l’État limitrophe est souvent une cible de premier choix, tant à des fins militaires (base navale) qu’à des fins économiques (transbordement maritime). La récente guerre des 12 jours entre l’Iran et Israël a, elle, davantage impacté la navigation maritime, notamment lors du passage du détroit d’Ormuz et de la circulation dans le canal de Suez. D’autre part, l’attaque iranienne soudaine contre le Qatar (État presqu’île), comme riposte au survol de l’espace aérien par les avions israéliens afin de permettre le bombardement de son territoire, a questionné quant au « jusqu’au-boutisme » de la République islamique d’Iran sur ses volontés hégémoniques au Moyen-Orient. Du côté asiatique, l’intensité augmentée dans le conflit entre l’Inde et le Pakistan sur les prétentions territoriales de la région du Cachemire passe aussi par des tensions entre les deux armadas en mer. Ces tensions obligent donc les navires marchands à s’éloigner de cet espace à risque situé entre le détroit de Malacca connu pour son phénomène de piraterie et le détroit d’Ormuz, passage obligé pour les transporteurs pétroliers. Parmi les États cités précédemment, tous sont détenteurs de l’arme nucléaire, l’ont été ou ont la prétention rapide de la posséder. La Russie faisant partie du conseil permanent des Nations Unies à ce titre, alors que l’Ukraine accueillait des armes nucléaires durant la période soviétique et pendant sa participation comme État fondateur de la communauté des États indépendants (CEI) avant de la quitter en 2018. Cet héritage soviétique datant de la guerre froide, allié à la posture hégémonique actuelle de la fédération de Russie sur les États adjacents disposant de régions russophones, démontre bien que l’on est passé d’une guerre froide à des fins idéologiques (capitalisme contre communisme) à une guerre froide culturelle (conservatisme de la langue et de la civilisation) sur fond de nostalgie soviétique pour certains responsables politiques. En outre, l’Inde et le Pakistan ont quant à eux décidé unilatéralement et simultanément de posséder l’arme nucléaire avec une ambition commune de dissuasion liée aux prétentions territoriales sur le Cachemire depuis 1965. La République populaire de Chine est également un acteur de ce conflit de territorialité mais est restée depuis de nombreuses années à un stade de dissuasion et de manœuvres diplomatiques internationales. À titre informatif, le contingent d’ogives nucléaires possédées par ces deux pays a été estimé aux alentours de 170 pour chacun d’eux en 2023. En comparaison, Israël a, de longue date, eu la prétention de détenir l’arme nucléaire dans le seul but de dissuader les pays riverains avec lesquels elle a déjà été plusieurs fois en guerre depuis sa création après la seconde guerre mondiale, ainsi que d’empêcher qu’ils ne tentent à nouveau de l’attaquer. L’Iran de son côté a signé le traité de non-prolifération des armes nucléaires et s’est engagé à ne pas détenir l’arme atomique. Malgré ses engagements, la poursuite de ses recherches à cette fin a déclenché la récente guerre des 12 jours initiée par Israël après des menaces ouvertes de l’Iran de faire usage de cette arme de destruction massive. Cette prolifération nucléaire a de surcroît amené à la signature d’un traité de non prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1968. Plusieurs États ont cessé leurs recherches après la signature de ce traité (Afrique du Sud, Suède, Espagne, Argentine…). Toutefois, certains ont choisi de ne pas signer ce traité (à l’exemple de l’Inde, du Pakistan et d’Israël) et d’autres Etats ne semblent pas vouloir tenir leurs engagements (notamment la Corée du Nord qui s’est retirée du traité et l’Iran qui est encore signataire). Situation des zones de conflits, des passages obligés et des nouvelles route maritimes polaires* Impact sur la navigation commerciale dans les