Quelle place pour le NRBC dans le réarmement français et européen ?

Au delà des capacités militaires au sens strict, le réarmement concerne aussi la manière dont un pays protège sa population et maintient le fonctionnement de ses activités dans un environnement incertain ou exposé à des risques élevés.
La question NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique) ne renvoie plus seulement à quelques expertises spécialisées, mais à la façon dont l’État organise la gestion du risque, la préparation à des situations extrêmes et la robustesse de ses dispositifs de protection. À la frontière entre civil et militaire, elle mobilise les armées, la sécurité civile, la santé, l’industrie pharmaceutique, la robotique et la détection, en impliquant des acteurs variés.
Le NRBC oblige à caractériser les menaces, à vérifier la crédibilité des stocks, à clarifier l’articulation entre réponses civiles et militaires et à mesurer la place réellement accordée à ces enjeux dans les programmations budgétaires. Loin d’être un sujet marginal ou purement technique, il révèle la capacité d’un pays à organiser, dans la durée, sa propre protection.
C’est pour éclairer ces enjeux que l’INAS a organisé, le 28 avril 2026 à la mairie du 17ᵉ arrondissement de Paris, une table ronde intitulée « Quelle place pour le NRBC dans le réarmement français et européen ? ». Les échanges ont réuni le général de division Jean Christophe Le Roux (État major des Armées), Xavier Vanhaecke (Directeur Systèmes – Proengin), Basile Gorin (Directeur des affaires gouvernementales – SERB Pharmaceuticals) et Joël Morillon (Directeur Général Délégué – KNDS Robotics). Ces derniers ont été animés par Marine Le Chatelier, Directrice du pôle industrie de défense de l’INAS.
En croisant leurs expériences opérationnelle, industrielle, sanitaire et technologique, la conférence a montré que le NRBC constitue un ensemble de capacités transversales qui conditionnent la cohérence du réarmement français et européen et la capacité de la société à faire face aux situations les plus exigeantes.

 

Retour du NRBC sur le champ de bataille, entre menace persistante et effort d’assurance

Dès l’ouverture, le général Jean‑Christophe Le Roux a rappelé que la menace NRBC n’a jamais disparu. Elle a évolué et impose de distinguer clairement ses composantes nucléaire, radiologique, biologique et chimique, chacune relevant d’une nature et d’un traitement spécifiques. Il est ensuite revenu sur l’héritage de la guerre froide, marqué par les conventions d’interdiction des armes chimiques et biologiques, ainsi que par des régimes de contrôle et des traités destinés à encadrer et réduire ces menaces, avec l’espoir partagé à l’époque qu’un accord entre États suffirait à en empêcher la diffusion et, à terme, à les faire disparaître. Avec le recul, le constat est plus nuancé. La Convention sur l’interdiction des armes chimiques entrée en vigueur en 1997 a permis la destruction de stocks importants, notamment aux États‑Unis et en Russie, mais elle n’a pas éliminé toutes les capacités. La menace chimique demeure sous la forme de stocks résiduels et de savoir‑faire, et la prolifération nucléaire n’a jamais été totalement enrayée. Le général a cité plusieurs indicateurs concrets de cette persistance, parmi lesquels l’usage d’agents de guerre dans des affaires d’empoisonnement ciblé, le maintien de capacités chimiques en Russie, ou encore la découverte, par les forces françaises en Irak, de stocks et de matières chimiques et radiologiques dans des dépôts contrôlés par Daesh. La nature de la menace n’a donc pas changé, mais ses modes d’emploi ont évolué. Il ne s’agit plus de scénarios d’emploi massif comme ceux envisagés pendant la guerre froide, mais d’usages limités, souvent à visée principalement incapacitante, comme on le constate dans le conflit ukrainien avec des recours ponctuels à des agents chimiques à faible dose, ou avec l’utilisation de gaz lacrymogènes en contexte militaire, alors que ce type d’emploi est prohibé par les conventions internationales.

Interrogé en tant qu’industriel de la détection chimique sur l’évolution concrète des menaces NRBC, Xavier Vanhaecke rappelle d’abord que Proengin, créée en 1972, compte parmi les acteurs historiques du secteur. L’entreprise travaille en lien étroit avec des laboratoires experts, tels que la DGA Maitrise NRBC, qui réalisent des essais et des évaluations régulières de ses détecteurs. Cette position d’interface permanente entre la recherche, les essais et le terrain lui permet de suivre avec précision les évolutions de la menace.

Il souligne que le NRBC est souvent perçu comme un domaine conservateur, centré sur des agents de guerre classiques. Or, Proengin et ses partenaires observent une dynamique de changement. Sur le plan chimique, les questions récurrentes portent sur l’apparition de nouvelles molécules et sur la nécessité d’abaisser les seuils de détection. Les agents chimiques se sont succédés au fil des décennies jusqu’aux agents de quatrième génération de type Novitchok, dont toutes les conditions d’emploi et tous les scénarios ne sont pas encore pleinement éclaircis. Par ailleurs, ce type d’agent est soupçonné d’avoir été utilisé lors de certains épisodes de prise d’otages, ce qui illustre une menace toujours présente, même sans attaque massive.

À côté de ces agents de guerre, Xavier Vanhaecke insiste sur l’évolution des toxiques industriels et des substances détournables. Les opioïdes de synthèse, en particulier les fentanyls et les carfentanyls, constituent un exemple notable. Leur développement, notamment dans le contexte des drogues de synthèse, a fait apparaître des molécules extrêmement puissantes, susceptibles d’être intégrées à des scénarios NRBC. Il souligne également que les formes physiques des menaces ont évolué. Une minorité d’agents se présentent sous forme strictement gazeuse, tandis que la majorité se décline en poudres, liquides ou particules, parfois en substances lipophiles qui adhèrent aux surfaces. Cela a un impact direct sur la détection et la protection, car des technologies conçues pour des gaz doivent désormais s’adapter à des matières plus difficiles à prélever et à analyser.

Dans ce contexte, Proengin doit maintenir deux veilles complémentaires. La première porte sur la menace elle‑même, en suivant l’émergence de nouvelles familles d’agents, l’évolution des toxiques industriels et les signaux faibles issus de la recherche ou de l’expérimentation, notamment dans le cadre de programmes menés par la DGA sur les scénarios NRBC futurs. La seconde veille concerne les usages, en s’interrogeant sur la manière dont ces substances pourraient être employées en pratique, par quels vecteurs et dans quels environnements.

Sur ce dernier point, Xavier Vanhaecke met en avant deux tendances. D’une part, l’apparition de signaux sur le Dark Web, où il est possible de se procurer certains produits ou de consulter des documents en accès libre décrivant la synthèse de substances dangereuses. D’autre part, les réflexions autour de l’emploi potentiel de la robotique et des drones comme vecteurs de dissémination. L’idée qu’un acteur malveillant puisse répandre des produits très puissants, comme certains fentanyls, à l’aide de drones, avec un effet potentiellement significatif sur une population concentrée, ne relève plus du seul registre théorique. Il ajoute que l’Agence de l’innovation de défense sollicite régulièrement les entreprises du secteur NRBC sur des sujets prospectifs. L’ensemble de ces éléments, qu’il s’agisse des retours de laboratoire, des observations de terrain, des signaux numériques ou des travaux d’anticipation, convergent vers un constat commun. La menace NRBC ne se contente pas de perdurer, elle évolue de manière notable, aussi bien dans sa composition que dans ses modes d’emploi.

Adapter la réponse NRBC à la dronisation, robotisation et vectorisation

La deuxième séquence de la table ronde a porté sur la transformation simultanée des vecteurs de menace et des moyens de réponse. Les intervenants ont souligné que les évolutions récentes ne concernent pas seulement les agents eux‑mêmes, mais aussi la façon dont ils pourraient être disséminés. L’essor des drones civils, la diffusion de plateformes robotisées et la disponibilité de technologies duales rendent crédible l’usage de vecteurs mobiles et difficiles à détecter pour la dispersion d’agents NRBC.

Joël Morillon présente d’emblée la robotique NRBC comme une réponse directe à cette vectorisation. Si des agents chimiques, biologiques ou radiologiques peuvent être employés via des drones ou d’autres vecteurs mobiles, il devient cohérent de recourir à des plateformes robotisées pour reconnaître, mesurer et traiter ces menaces sans exposer les personnels. Il décrit un état de l’art qui ne repose pas sur un démonstrateur isolé, mais sur une gamme complète de systèmes. On dispose aujourd’hui de véhicules robotisés allant de quelques kilogrammes à plusieurs tonnes, parfois dérivés de plateformes de combat, qui peuvent être télécommandés ou évoluer de manière partiellement autonome. À ces vecteurs terrestres s’ajoutent des drones aériens, comme le TUNDRA 2 développé par Hexadrone, conçu comme une plateforme modulaire capable d’emporter des charges utiles spécialisées. Le drone peut notamment être équipé de capteurs NRBC, par exemple de la sonde radiologique SPIR-Explorer de Mirion Technologies, destinée à la détection et à l’identification de sources radioactives lors de missions de reconnaissance ou d’intervention en environnement contaminé.

Ces systèmes remplissent plusieurs familles de missions. Ils assurent d’abord des missions de transport, en permettant d’acheminer du matériel dans des zones dangereuses sans y envoyer immédiatement du personnel, par exemple des capteurs, des balises, des moyens de communication ou des équipements de détection supplémentaires. Ils réalisent ensuite des missions de reconnaissance, en avançant de quelques mètres ou quelques dizaines de mètres dans une zone suspecte pour effectuer des mesures, capter des images ou prélever des échantillons. L’objectif prioritaire reste la protection des personnes. Mettre les robots en première ligne permet d’obtenir des informations sans devoir, dès le départ, équiper et engager des équipes humaines dans un environnement potentiellement contaminé.

Joël Morillon évoque les échanges avec la STAT (section technique de l’armée de Terre), qui souhaitait disposer d’un état des lieux NRBC fondé sur la combinaison de plusieurs types de robots. L’une des réponses formulées repose sur l’association de robots lourds, de l’ordre de deux tonnes, avec des plateformes plus petites. Le robot lourd apporte une forte capacité de franchissement, peut évoluer sur des terrains difficiles, emporter une charge importante de capteurs ou de matériel, et servir de « plateforme mère » pour des robots légers ou des drones. Ces derniers sont ensuite déployés pour inspecter des espaces confinés, comme des canalisations, des sous‑sols ou des zones difficiles d’accès.

La logique qui en découle est celle d’une composition de moyens. Un ensemble de vecteurs, chacun doté de capteurs spécifiques, est envoyé dans une zone suspecte. Les capteurs sont répartis sur ces plateformes pour couvrir différentes dimensions de la menace et fournir une image d’ensemble de la situation. La maturité technologique actuelle permet déjà de rendre opérationnels ce type de scénarios en reconnaissance NRBC.

L’intervenant précise toutefois que la robotique ne constitue pas une solution exhaustive. Plusieurs questions restent ouvertes. La première touche aux ressources humaines. Il s’agit de déterminer combien d’opérateurs sont nécessaires pour piloter ces systèmes. Faut‑il un opérateur par robot, ou un même opérateur peut‑il gérer plusieurs plateformes en parallèle. À ce stade, la présence d’un humain demeure indispensable pour superviser les missions, ce qui pose des questions d’organisation, de répartition des tâches et de formation.

La deuxième question concerne les prélèvements et l’analyse. Sur le volet chimique, certains prélèvements se prêtent déjà à une certaine mécanisation. Dès que l’on aborde le domaine biologique, la complexité augmente. Recueillir un échantillon exploitable, le ramener sans le contaminer, puis s’assurer qu’il n’a pas été altéré par le trajet ou par le robot lui‑même suppose des procédures spécifiques et une grande rigueur. Joël Morillon insiste sur ces points, en rappelant que la capacité à produire un échantillon fiable et interprétable n’est pas encore entièrement automatisée.

La troisième difficulté réside dans la décontamination des robots. Un robot qui circule dans une zone polluée voit sa structure exposée à la contamination. Lors de son retour, il peut ramener avec lui des agents chimiques ou biologiques. Il faut donc prévoir des dispositifs et des procédures de décontamination adaptés, en limitant la pénétration des agents dans les moteurs, les articulations ou les systèmes électroniques. Des solutions théoriques, consistant à concevoir des robots peu coûteux voués à être abandonnés après usage, sont parfois évoquées, mais elles sont rarement appréciées des utilisateurs pour des raisons économiques et d’emploi des ressources. D’autres scénarios comme la décontamination de véhicules de combat au retour d’une mission en zone contaminée sont alors envisagés. Dans ces cas, des robots ou des drones équipés de lances projettent des solutions de décontamination sur les véhicules, en limitant l’exposition des équipages. Ce type de mise en œuvre illustre l’état actuel de la robotique NRBC, avec une capacité réelle à intervenir en première ligne, à réduire l’exposition humaine et à gérer des situations complexes, tout en laissant subsister un ensemble de questions techniques et doctrinales qui font encore l’objet de travaux.

De l’intelligence embarquée à l’exploitation opérationnelle

L’intervention de Xavier Vanhaecke sur les données prolonge cette réflexion. Pour lui, la question des informations produites par les capteurs, les drones et les robots constitue le prolongement naturel de cette évolution. Pendant longtemps, la détection s’est principalement envisagée comme un signal binaire, alarme ou absence d’alarme. Avec la multiplication des vecteurs mobiles et la complexification des scénarios NRBC, cette approche ne suffit plus. L’enjeu est désormais de passer de la simple détection à l’analyse et à l’exploitation de l’information.

Dans cette optique, Proengin ne se limite plus à fournir des capteurs. L’entreprise conçoit des plateformes qui intègrent une couche d’intelligence au plus près de la mesure. Lorsque l’on embarque un détecteur sur un robot ou un drone, l’objectif n’est pas seulement de savoir s’il y a un agent présent, mais de produire un renseignement qualifié. Il s’agit de déterminer de quel agent il s’agit, à quel endroit il est détecté, dans quelles conditions atmosphériques, et avec quelle dynamique probable de dispersion. La question n’est plus seulement de savoir s’il existe une menace, mais de comprendre vers où elle va, en tenant compte du vent, de la température et du relief.

Concrètement, cela implique que le traitement de la donnée s’effectue au plus près de la détection. Il n’y a pas toujours un opérateur humain derrière chaque capteur. Le robot qui se déplace doit être capable de traiter lui‑même une partie de l’information, de filtrer les signaux parasites, de déclencher une alerte pertinente et de transmettre des données déjà structurées. Pour y parvenir, les algorithmes doivent être intégrés dans les systèmes embarqués, et non uniquement dans des centres de traitement en arrière‑plan.

Cet objectif suppose également d’adapter les détecteurs à la réalité des vecteurs mobiles. Un capteur fixé sur un drone ou un robot n’échantillonne pas l’air ou les particules comme un capteur statique. Sa vitesse, ses mouvements et l’environnement immédiat influent sur la manière dont il prélève. Il est donc nécessaire de modifier certains détecteurs ou d’ajouter des modules complémentaires pour préserver leur performance malgré les contraintes de déplacement, notamment pour certaines particules ou certains gaz.

Au‑delà du capteur lui‑même, Xavier Vanhaecke met l’accent sur la chaîne complète de circulation de l’information. Plusieurs acteurs interviennent en amont et en aval, qu’il s’agisse des équipes sur le terrain, des centres de commandement, des laboratoires d’analyse ou des autorités civiles et militaires. Il est donc indispensable de mettre en place des systèmes de visualisation et de supervision aussi simples et lisibles que possible. Les résultats doivent être présentés de façon compréhensible pour des opérateurs qui ne sont pas nécessairement spécialistes de la chimie ou de la physique de l’atmosphère.

Sur le plan technique, cela conduit au développement d’outils logiciels dédiés, d’interfaces de supervision et d’hyperviseurs capables d’agréger les informations provenant de plusieurs capteurs, robots et drones, puis de les transmettre vers un niveau central. Ces données doivent également répondre aux exigences d’interopérabilité au sein de l’OTAN, qu’il s’agisse des formats, des protocoles d’échange ou du vocabulaire. L’objectif ne consiste pas seulement à détecter, mais à transmettre une information directement exploitable dans un cadre éventuellement multinational.

L’intervenant rappelle que cette évolution est autant doctrinale que technologique. La question ne porte pas uniquement sur ce que la machine peut faire, mais aussi sur la façon dont elle doit être employée. Proengin interroge systématiquement ses interlocuteurs sur la doctrine d’emploi envisagée, les missions à couvrir, les priorités et les scénarios d’usage. La robotique est parfois abordée comme un sujet à la mode, mais sa valeur réelle n’apparaît que lorsque l’on définit précisément les conditions d’utilisation des robots et des drones sur le terrain.

L’exemple du Danemark est cité, où l’usage systématique de robots dans certains contextes est devenu un réflexe, avec la règle selon laquelle un robot est toujours associé à un opérateur humain, ce qui traduit un changement de paradigme. Il mentionne également les enseignements du conflit en Ukraine, qui montre des usages de robots et de drones très différents de ceux que l’on anticipait auparavant.

La complémentarité homme machine dans la conduite des opérations

Le général Le Roux prolonge cette analyse en l’inscrivant dans la réflexion plus large sur la coopération homme‑machine. En France, la doctrine reste de placer l’homme au cœur du système, y compris dans un environnement de plus en plus robotisé. Le concept de CoHoMa, pour coopération homme‑machine, illustre cette approche. Il ne s’agit pas de substituer la machine à l’humain, mais d’articuler leurs capacités respectives. Les exemples de Fukushima et de Tchernobyl témoignent de l’intérêt d’envoyer en premier lieu des robots pour évaluer l’état d’un site avant de projeter des intervenants humains.

Le général identifie deux avantages à cette démarche. D’une part, la réduction de l’exposition des spécialistes et des intervenants, qui sont des ressources à protéger. D’autre part, la capacité des robots à dépasser certaines limites physiologiques, en termes de durée de mission ou de résistance à des environnements hostiles. Il rappelle toutefois que les robots ne sont pas en mesure d’accomplir tous les gestes, même lorsqu’ils semblent simples, comme ouvrir une porte.

Ces constats conduisent à une série de questions qui restent ouvertes. À quel moment décide‑t‑on d’utiliser une machine plutôt qu’un humain. Où se situe la limite des capacités robotiques et à partir de quel seuil l’intervention humaine redevient‑elle nécessaire. Pour le général, la tendance va clairement vers un recours accru à la fusion de données, aux drones et aux robots, mais la capacité à exploiter pleinement ces outils pour prendre des décisions opérationnelles reste à renforcer. L’enjeu des prochaines années portera donc autant sur la consolidation des technologies que sur la clarification de la doctrine d’emploi et des modes de coopération entre humains et systèmes automatisés.

Constitution de stocks et anticipation de la réponse sanitaire

La troisième partie de la table ronde a porté sur les stocks stratégiques et la réponse sanitaire, en mettant l’accent sur leur fonction d’assurance. Basile Gorin a rappelé que, pour le NRBC, la dimension sanitaire est déterminante, car la capacité à traiter, prendre en charge et protéger la population conditionne directement l’ampleur d’un événement.

Un stock stratégique ne se décrète pas, il se construit. Dans le NRBC, il s’agit de risques peu probables mais à impact potentiellement très élevé, ce qui justifie des réserves dédiées. La question est simple : dispose‑t‑on, à un instant donné, d’antidotes, de médicaments, de produits de décontamination ou de vaccins, et sont‑ils accessibles à temps pour sauver les personnes exposées ? En l’absence de réponse, le pronostic vital est engagé et les effets peuvent dépasser très largement le cercle des victimes directes, en perturbant le fonctionnement de la société et des institutions.

Pour Basile Gorin, la constitution de stocks relève donc du rôle régalien de l’État. Elle s’appuie sur une doctrine de gestion du risque, qui consiste à définir des scénarios de référence, à estimer des ordres de grandeur (types d’agents, populations concernées, zones vulnérables) puis à fixer un niveau de réserve jugé suffisant. Le stock joue alors un rôle assurantiel, en apportant une marge de manœuvre en cas d’événement exceptionnel.

Il a également insisté sur deux contraintes qui sont le temps et la durée de vie des produits. En cas d’incident NRBC, la prise en charge se joue en heures ou en minutes, ce qui suppose à la fois des volumes suffisants et un pré-positionnement permettant un acheminement rapide. Les produits ont en outre une péremption, ce qui impose des renouvellements étalés dans le temps, compatibles avec les capacités industrielles. Dans un marché de niche où les États sont les principaux clients, l’absence de commandes régulières peut conduire à la fermeture de lignes de production et rendre la montée en puissance très difficile en situation d’urgence. D’où l’importance, selon lui, d’une commande publique régulière, seule à même de maintenir les capacités.

Le général Jean‑Christophe Le Roux a prolongé cette analyse en pointant l’un des principaux obstacles au réarmement NRBC, qu’il soit capacitaire ou sanitaire, à savoir la difficulté de convaincre les décideurs d’investir durablement dans une menace que l’on espère ne jamais voir se concrétiser. Il a fait le parallèle avec l’assurance : on en paie le coût sans souhaiter l’utiliser, mais le jour où le sinistre survient, son absence se traduit immédiatement par des pertes considérables.

Il a rappelé que la préparation NRBC joue aussi un rôle dissuasif. Un État qui affiche des capacités crédibles de protection et de réponse réduit l’intérêt, pour un adversaire, d’employer ce type de moyens. À l’inverse, un pays peu préparé s’expose à des conséquences très rapides et très lourdes, comme le montre l’exercice de pensée consistant à imaginer une crise d’ampleur comparable au Covid provoquée par un agent plus létal ou plus difficile à contenir.

Le général a enfin souligné que la fixation d’un niveau de stock ne relève pas de l’intuition, mais de choix structurés. Elle suppose une modélisation des scénarios, des victimes potentielles, des délais de réaction, ainsi que des arbitrages assumés, par exemple sur le maintien ou la reconstitution de stocks de vaccins pour certains agents biologiques comme la variole. À cela s’ajoute la contrainte de péremption, qui impose de lisser les commandes dans le temps. L’enjeu est double : préserver des réserves jugées suffisantes et offrir de la visibilité aux industriels, afin d’éviter les ruptures de capacité qui fragiliseraient la préparation nationale.

Dualité civil–militaire et besoin de standardisation

Les intervenants ont rappelé que le NRBC ne relève pas uniquement du champ militaire. La frontière entre sphères militaire et civile, comme le cadre réglementaire associé, reste encore peu structurée. Xavier Vanhaecke a expliqué que de nombreux acteurs, publics ou privés, se tournent vers Proengin pour « protéger un bâtiment » ou une infrastructure, faute de doctrine claire. La France dispose d’une vraie culture NRBC dans certains milieux experts, mais très peu de cette expertise est formalisée dans des textes accessibles et opposables.

Il a établi un contraste net avec le domaine incendie. Pour un établissement recevant du public, le nombre et le type d’extincteurs, les alarmes, la signalisation et les contrôles par les commissions de sécurité sont précisément définis. Pour le NRBC, il n’existe ni référentiel systématique de détection minimale, ni cadre homogène sur les procédures à appliquer en cas d’alerte. De nombreux clients s’en remettent donc aux industriels, qui reproduisent les pratiques de quelques grands comptes sans s’appuyer sur un socle réglementaire commun. Les compétences existent, mais elles restent peu traduites en procédures standard pour les non‑spécialistes.

Il a rappelé que la menace NRBC dépasse largement la seule dimension militaire en mentionnant l’incident de Bhopal, en 1984, où un dégagement de gaz toxique dans une usine de pesticides a causé des milliers de morts et affecté des centaines de milliers de personnes. Ce type de catastrophe industrielle montre que, dès lors que l’on passe du « risque » à une « menace » réelle, la question centrale devient la capacité à agir, et non seulement à détecter.

Cette problématique se retrouve chez les opérateurs d’importance vitale et les grandes infrastructures. On compte plusieurs milliers de sites d’importance vitale, mais seuls ceux directement liés à l’État disposent, de manière systématique, d’une protection NRBC structurée. Les autres présentent des niveaux de préparation très variables. Certains cabinets d’architectes se sont formés aux risques NRBC et intègrent désormais cette dimension dans des projets de bâtiments sensibles, mais de nombreux « trous dans la raquette » subsistent. L’intervenant a ainsi posé la question de l’opportunité de définir un socle minimal de règles en matière de protection chimique ou NRBC pour certains types de sites, en complément des dispositifs existants pour l’incendie.

La discussion a ensuite porté sur la dimension duale des moyens techniques. Joël Morillon a rappelé que la robotique NRBC est utilisée dans le monde civil depuis plusieurs décennies.

Parallèlement, de nombreuses unités civiles et militaires disposent désormais de moyens robotisés à vocation NRBC. Certaines unités spécialisées des services d’incendie et de secours, de la sécurité civile ou de la gendarmerie sont équipées de petits robots capables d’entrer dans des bâtiments, d’emporter des détecteurs et de réaliser des reconnaissances sans exposer immédiatement les personnels. Au‑delà de l’urgence, Joël Morillon a évoqué le développement d’une robotique de surveillance, par exemple pour le contrôle régulier d’entrepôts ou de sites industriels, afin de détecter précocement des anomalies et de renforcer la sécurisation des installations.

L’ensemble de ces exemples illustre la dimension pleinement duale de la robotique NRBC. Les mêmes technologies peuvent être engagées sur un théâtre d’opérations extérieur, dans une centrale nucléaire, sur un site chimique ou dans un entrepôt. Cela renforce la nécessité de penser la préparation NRBC de manière intégrée entre sphères civile et militaire, et non comme deux sujets séparés.  Le général Jean Christophe Le Roux a prolongé cette idée en citant le cas des Jeux olympiques et paralympiques de Paris. La protection des sites olympiques a nécessité la mobilisation conjointe des moyens civils et militaires de l’État. Cet événement a servi de catalyseur pour l’ensemble des acteurs NRBC et a concrétisé l’esprit du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, qui appelait à traiter de manière coordonnée menaces civiles et militaires, ainsi que risques environnementaux et industriels. Un dispositif de prévention et de réponse a été déployé sur tous les lieux concernés. Des équipes mixtes, associant personnels civils et militaires, ont mené des recherches systématiques d’agents NRBC sur les sites de compétition, dans le village olympique et sur les véhicules transportant les athlètes. La coordination a été assurée par le laboratoire central de la préfecture de police, qui a orchestré l’intervention des différentes composantes. Cette organisation reflète un modèle de coopération opérationnelle abouti. Il reste toutefois des progrès à faire, notamment en matière de mutualisation des achats d’équipements, afin de gagner en cohérence et en efficacité budgétaire. 

Inscrire la préparation NRBC dans la durée

L’échange a ensuite abordé la question budgétaire. Les intervenants se sont demandé si, dans les dynamiques actuelles, notamment l’actualisation de la Loi de programmation militaire, le NRBC allait réellement peser dans les choix à venir ou s’il risquait de rester marginal.

Basile Gorin a rappelé que le NRBC demeure un domaine de niche, avec des montants alloués encore très modestes au regard des budgets globaux de défense et de santé publique. Il a souligné que, dans les lignes budgétaires consacrées à la protection sanitaire et aux stocks stratégiques, la part spécifiquement dédiée au NRBC reste difficilement lisible, ce qui contribue à son invisibilité dans le débat public.

La LPM, qui mobilise plusieurs milliards d’euros pour rattraper vingt années de sous‑investissement et préparer les capacités de demain (drones, robots, systèmes d’armes), ouvre une fenêtre d’opportunité. Mais cette fenêtre reste fragile. Le NRBC, peu visible pour le grand public et moins « communicant » que d’autres programmes, risque de perdre en priorité face à des équipements emblématiques, comme un nouveau porte‑avions ou des systèmes de combat de haute technologie. Sans portage politique explicite, le sujet peut facilement être relégué à l’arrière‑plan. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de faire relayer ces enjeux par la représentation nationale.

Sur le plan européen, ils ont souligné que la question touche également à la résilience des chaînes critiques. L’Union européenne se préoccupe de plus en plus de défense et cherche à harmoniser les approches des États membres, y compris en lien avec l’OTAN. L’imprévisibilité possible de certains alliés, conduit à considérer que, si l’on souhaite s’appuyer sur l’OTAN ou sur une forme d’Europe de la défense, il faut en assumer le coût.

Interrogé sur sa conviction quant à la place que le NRBC doit occuper dans la LPM et plus largement dans le réarmement, le général Le Roux a rappelé que, depuis la première LPM du quinquennat de Président Emmanuel Macron, plusieurs centaines de millions d’euros ont été fléchés vers le NRBC. Ce montant peut paraître limité au regard de l’ensemble des crédits de défense, mais il représente un effort significatif par rapport aux lois de programmation antérieures, dans lesquelles le NRBC avait été peu doté. Selon lui, il est indispensable de maintenir et de prolonger cet effort dans les LPM à venir, afin de rattraper le retard, de corriger le sous‑investissement accumulé et de préparer les capacités de demain.

Il a mis en avant l’importance de la base industrielle et technologique de défense dans le domaine NRBC. Les industriels qui conçoivent les équipements de détection, de protection, de décontamination ou les contre‑mesures médicales doivent être confortés et disposer de perspectives suffisantes. Faute de quoi, la France serait exposée à une dépendance vis‑à‑vis de producteurs étrangers en cas de crise, avec le risque que tout le monde se tourne vers les mêmes fournisseurs au même moment. Le général se dit plutôt optimiste quant à la prise en compte du NRBC dans les travaux en cours, mais insiste sur la nécessité de ne pas relâcher l’effort et de l’inscrire dans la durée, notamment en ce qui concerne les stocks et les flux d’investissement réguliers, seuls à même de donner de la crédibilité aux secteurs industriels concernés.

L’absence d’investissement sérieux en matière NRBC constitue une erreur, susceptible d’être exploitée par les menaces à venir. Au‑delà des capacités techniques, l’enjeu est aussi de montrer, y compris à l’extérieur, que le pays est préparé et dispose de moyens adaptés pour répondre à ce type de situation.

Dans la séquence de questions, le général a élargi le propos à la préparation de la population. Le renforcement des moyens militaires ne suffit pas, si la société n’est pas préparée, elle devient la première cible. Il a souligné qu’il existe, en Europe, des différences de culture du risque, certains États intégrant de longue date l’hypothèse de crises graves dans leur planification et leur communication publique, quand d’autres ont davantage vécu dans l’idée d’un environnement durablement protégé.

Des initiatives émergent pour structurer une réponse civile mieux organisée, mais la prise de conscience reste incomplète. La question des stocks ne concerne pas seulement les produits, mais aussi les femmes et les hommes qui devront intervenir, ainsi que la place de chacun dans l’effort de préparation. En filigrane, l’ensemble de la table ronde conduit à la conclusion que le NRBC n’est pas seulement un sujet de technologies ou de matériels, il renvoie à la façon dont un pays articule capacités, gouvernance et culture du risque pour se préparer dans la durée.

Coline Fortuna, analyste au sein du pôle Industrie de défense de l’INAS

L’INAS a pour mission de contribuer au débat public sur les questions stratégiques. Ses publications reflètent uniquement les opinions de leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle de l’organisme.