L’expression « économie de guerre » s’est rapidement imposée dans le débat public après le discours du président de la République lors du salon Eurosatory, le 13 juin 2022. Cependant, beaucoup moins sur le devant de la scène que les grands groupes de défense, les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ou les petites et moyennes entreprises (PME) jouent pourtant un rôle structurant au sein de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française. En effet, la France dispose d’un tissu industriel riche, composé de neuf grands groupes — les maîtres d’œuvre industriels (MOI) — autour desquels gravite un vaste réseau de sous-traitants et de fournisseurs. Celui-ci rassemble environ 4 500 start-up, PME et ETI, souvent très innovantes, dont près de 800 sont considérées comme stratégiques ou critiques.
Dans les programmes terrestres, elles assurent une fonction charnière : à la fois fournisseurs de composants critiques, développeurs de technologies spécifiques mais aussi des relais industriels agiles. Si leur discrétion dans les discours institutionnels contraste avec leur importance opérationnelle, leur capacité à articuler innovation, réactivité et ancrage territorial en fait une colonne vertébrale souvent méconnue, mais pourtant essentielle à la souveraineté industrielle française.
Au sein de la BITD française, les PME ainsi que les ETI occupent une place prépondérante dans la conduite des programmes terrestres. En effet, leur rôle dépasse l’appui ponctuel : elles participent de manière structurelle aux différentes étapes du cycle de vie des équipements, depuis la recherche et développement (R&D) jusqu’au maintien en condition opérationnelle (MCO). Leur contribution couvre un large spectre d’activités, allant de la conception de structures mécaniques à la production de composants critiques, en passant par l’intégration de systèmes électroniques et optroniques ou encore la fourniture de logiciels spécialisés. Elles assurent également des fonctions de soutien logistique et technique, contribuant ainsi à la disponibilité opérationnelle des matériels de l’armée de Terre. Leur contribution s’étend à un large spectre d’équipements, allant des blindés SERVAL et des chars Leclerc XLR, au canon Caesar, aux systèmes de défense sol-air, jusqu’aux outils de lutte anti-drones (LAD).
Leur taille plus réduite constitue un facteur distinctif. Ces entreprises sont généralement plus agiles que les grands maîtres d’œuvre, ce qui leur permet de répondre rapidement aux besoins spécifiques exprimés par les forces. Cette flexibilité favorise également l’innovation, en particulier dans le domaine des technologies duales (civiles et militaires), qui jouent un rôle croissant dans le renouvellement capacitaire.
L’ETI Turgis & Gaillard illustre parfaitement cette dynamique. Ce groupe industriel français, qui emploie environ 400 collaborateurs, est spécialisé dans les secteurs de l’aéronautique et de la défense. En 2025, elle a réalisé un chiffre d’affaires de près de 80 millions d’euros et son champ d’activité est particulièrement diversifié, ce qui en fait un acteur transversal dans la chaîne de soutien des forces françaises. En effet, celle-ci intervient à la fois dans le soutien à l’industrie, à la conception de moyens de soutien aéronautique mais aussi dans la maintenance de véhicules terrestres, notamment grâce à l’intégration en 2018 de la société Graffeuille.
De plus, Turgis & Gaillard ne se limite pas uniquement à des fonctions de soutien. En effet, l’entreprise s’inscrit dans une logique d’innovation offensive. Le 30 avril 2025, elle présentait « FOUDRE ». Un projet national de lance-roquettes multiple (LRM) visant à offrir une alternative souveraine au remplacement des Lance-roquettes Unitaires (LRU) de l’armée de Terre. Cette solution, pensée pour éviter une rupture capacitaire dès 2027, répond directement aux enseignements du conflit ukrainien, comme actuellement au Moyen-Orient, où les frappes longue portée ont démontré leur rôle décisif dans la neutralisation de positions stratégiques. FOUDRE se distingue par son architecture ouverte et adaptable, pouvant intégrer différents types d’effecteurs d’une portée comprise entre 75 et 300 kilomètres, selon le type d’équipements utilisés (roquettes guidées, missile de croisière ou balistique) tout en respectant les standards de l’OTAN. Installé sur un châssis 6×6 plus léger et aérotransportable, le système mise sur la mobilité, la dispersion et la résilience face à l’attrition. Son investissement initial est plus accessible, mais il repose actuellement sur des munitions disponibles sur étagère, à la fois ITAR et ITAR-FREE.
Mais au-delà de leurs apports technologiques, ces entreprises sont solidement ancrées dans les territoires français.
Ces entreprises contribuent significativement à la résilience industrielle nationale en diffusant les compétences, en consolidant l’emploi local qualifié, et en réduisant les dépendances critiques grâce à une production de plus en plus relocalisée. Leur présence permet également de maintenir une chaîne de valeur complète sur le territoire, en favorisant une réactivité logistique et une adaptation permanente aux besoins opérationnels des forces terrestres.
En apportant flexibilité, expertise et réactivité à l’armée, ces entreprises, au-delà de l’exemple de Turgis & Gaillard, peuvent dépasser le cadre strict de la sous-traitance. Elles représentent un maillon structurant de la BITD française et leur rôle apparaît déterminant dans la construction des capacités de défense futures.
La guerre en Ukraine a révélé combien les conflits contemporains dépendent autant de la capacité d’adaptation industrielle que de la supériorité militaire sur le terrain. En l’espace de deux ans, une multitude de petites entreprises, voire de simples ateliers, ont développé des drones FPV, des systèmes de brouillage ou des logiciels de ciblage, parfois déployés au combat seulement quelques semaines après leur conception. Cette rapidité tranche nettement avec les grands programmes occidentaux, dont les cycles de développement s’étendent sur plusieurs années, certains n’aboutissant jamais après de longs arbitrages entre MOI. Le programme SCAF en constitue un exemple révélateur. La performance ukrainienne ne repose pas uniquement sur le talent technique de ses ingénieurs, mais sur une organisation qui intègre pleinement les petites structures à l’effort de guerre et favorise une expérimentation directe et continue avec les forces armées.
En France, le réflexe consiste souvent à vouloir décider de manière définitive : privilégier une option unique, concentrer les ressources sur un grand programme structurant, quitte à patienter une décennie ou davantage avant d’en récolter les effets. Pourtant, les conflits contemporains rappellent une évidence stratégique : aucune armée ne peut reposer sur un seul pilier capacitaire. L’efficacité repose au contraire sur la complémentarité de systèmes pensés pour fonctionner ensemble. C’est le principe même d’une « stratification capacitaire ». Les grands programmes garantissent l’autonomie stratégique et l’avance technologique, mais ils gagnent à être complétés par des solutions plus flexibles, souvent portées par des entreprises de taille intermédiaire, capables de répondre rapidement aux besoins émergents et d’apporter de la masse.
Une logique illustrée par une dualité entre le programme FOUDRE de Turgis & Gaillard, et celui du FLP-T (THUNDART) de MBDA & SAFRAN, dont le second s’inscrit davantage dans une logique d’autonomie industrielle complète. Ses roquettes seraient développées en France et en Europe, avec un double « pod » de douze projectiles immédiatement opérationnels, une précision de niveau métrique et une ambition d’allongement de portée jusqu’à 500 kilomètres. Sa conduite de tir sera adaptée à celle actuellement utilisée sur le canon Caesar. Plus imposant, monté sur une plateforme 8×8 nécessitant un A400M pour son transport, il est pensé pour délivrer des frappes à forte valeur tactique, concentrées et décisives.
Le but de ces deux programmes n’est donc pas de les opposer, mais bien de comprendre leur complémentarité. FOUDRE incarne la réactivité, la modularité et un potentiel d’exportation significatif ; le FLP-T matérialise la souveraineté industrielle, la puissance et la profondeur stratégique. Ensemble, ils permettraient d’avoir un maillage opérationnel dense, avec une supériorité technologique, volume et précision, souplesse et garantie souveraine.
Ce cas d’étude[1] est révélateur à double titre : il démontre qu’une PME nationale peut développer un système complet en parallèle d’un programme structurant de nouvelle génération, et il souligne l’intérêt d’assumer pleinement une logique de complémentarité capacitaire plutôt que de rechercher une solution exclusive.
[1] Cette logique est également viable sur d’autres segments stratégiques pour nos armées, comme les drones MALE, notamment avec le ENBATA d’Aura Aero, EyePulse de Daher ou bien l’Aarok de Turgis & Gaillard visant à produire un drone souverain au remplacement du Drone Reaper américain.
Dans le contexte actuel marqué par la multipolarité, l’instabilité des chaînes d’approvisionnement et l’exigence de réactivité opérationnelle, la BITD doit également évoluer vers une logique de stock et d’anticipation. Il ne s’agit plus uniquement de produire selon la demande immédiate, mais de disposer en permanence de capacités de production et de réserves suffisantes pour répondre à une montée en puissance rapide, qu’elle soit imposée par une crise régionale ou un conflit de haute intensité. La robustesse d’une base industrielle dépend désormais autant de sa capacité d’innovation que de sa résilience logistique.
Ce basculement suppose alors la sécurisation des chaînes d’approvisionnement industrielles : telles que les matières premières critiques, composants électroniques et produits semi-finis. Cette logique industrielle nouvelle a déjà permis des résultats concrets. En effet, Nexter est parvenu à réduire le cycle de production du Caesar de 30 à 15 mois avec une cadence de 2 à 12 unités par mois. Ce gain d’efficacité n’est possible que si l’ensemble de la chaîne (et non uniquement les MOI) est préparé, structuré et soutenu.
Cependant, la problématique centrale réside dans les incertitudes budgétaires qui affectent l’ensemble des acteurs de la BITD. Si les grands groupes disposent d’une capacité relative d’absorption grâce à leur taille et leur diversification, ils restent fortement dépendants d’un tissu de PME, ETI et start-ups, qui assurent une part essentielle de la production des composants et services stratégiques. Or, ce sont précisément ces entreprises qui se trouvent fragilisées par le manque de visibilité budgétaire et la faiblesse du ruissellement des arbitrages stratégiques vers les échelons inférieurs de la chaîne de production. Comme l’a souligné l’ancien ministre des Armées, Sébastien Lecornu, « on n’a pas des filières aussi bien organisées qu’on le voudrait ». En pratique, nombre de ces acteurs fonctionnent avec des bons de commande à trois mois, ce qui complique leur capacité à planifier et à investir sur le long terme.
En ce sens, l’observatoire économique de la défense (OED) et la direction générale du Trésor ont mené une étude en 2024, et ont conclu que les entreprises de la BITD avaient des structures financières et économiques plus fragiles que le reste de l’économie, ce qui s’exprime par des marges plus faibles, un endettement plus élevé et une potentielle sous-capitalisation. Alors certaines entreprises de rang 2 ou 3 pourraient se révéler incapables de soutenir les cadences imposées par les ambitions étatiques, générant ainsi un risque de goulet d’étranglement industriel. La situation a été aggravée par les retards d’exécution budgétaire liés aux blocages parlementaires récents, qui ont reporté la mise à disposition des crédits. La soutenabilité du modèle repose désormais sur deux piliers : d’une part, la capacité des pouvoirs publics à assurer un financement régulier et prévisible ; d’autre part, la responsabilité des grands groupes à offrir une meilleure visibilité à leurs sous-traitants. Enfin, le recours à l’investissement privé est présenté comme un complément indispensable pour renforcer la résilience des acteurs les plus vulnérables de la filière.
Face à ces incertitudes budgétaires et industrielles, plusieurs leviers institutionnels français et européens ont été mobilisés afin de soutenir la compétitivité et la résilience de la BITD :
En Europe :
En France :
L’ensemble de ces instruments, qu’ils soient européens ou nationaux, traduit une prise de conscience croissante des pouvoirs publics quant à la nécessité de soutenir financièrement la base industrielle et technologique de défense, en facilitant l’accès au capital, en sécurisant les investissements et en renforçant la capacité d’innovation des PME et ETI qui en constituent l’un des maillons essentiels. Néanmoins, si cette mobilisation marque une inflexion notable des politiques industrielles de défense, ses effets concrets sur la résilience et la montée en cadence de la BITD restent encore à observer dans les mois et les années à venir.
Ainsi, la montée en puissance capacitaire de la BITD française ne pourra se faire sans un rééquilibrage clair entre les différents niveaux de la chaîne industrielle. En valorisant les capacités aujourd’hui sous-exploitées des PME, ETI et start-ups, et en construisant une dynamique de filière avec moins de tensions mais davantage de collaboration, la France peut renforcer à la fois sa souveraineté industrielle et la résilience de son outil de défense. Il ne s’agit pas seulement de produire plus vite ou à moindre coût, mais surtout de produire ensemble, dans une logique de confiance, de continuité et de responsabilité partagée. Pour réussir l’effort de défense, il faut sortir d’une logique de prédation pour construire une véritable filière « win-win », où la valeur serait mieux partagée entre acteurs.
Mathias Comandré, analyste au sein de la commission de la Défense terrestre de l’INAS
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