Lors de l’édition 2026 d’Eurosatory, la lutte anti-drones et les défis qu’elle soulève se sont imposés comme l’un des sujets majeurs du salon, dans un contexte marqué par l’accélération du réarmement en Europe. Les enjeux semblent avoir été compris. En août de la même année l’exercice NATO Baltic Trust 26 organisé en Lettonie, a réuni 650 participants issus de 24 pays afin de tester la capacité des forces multinationales à s’adapter et à coordonner leurs moyens afin de répondre à des menaces de plus en plus complexes liées aux systèmes aériens sans pilote (UAS).
Si la prise en compte de cette menace existait bien avant son déclenchement, la guerre Russo-Ukrainienne a été un véritable coup d’électrochoc. La floraison de solutions sur le marché ces dernières années par des acteurs de tailles multiples, confirme cette tendance. À mesure que le marché grandit, les interrogations suivent. Comment intégrer la LAD dans la lutte anti-aérienne efficacement ? Quand est-il de la protection de l’environnement urbain? Les technologies d’il y a quelques années sont-elles déjà obsolètes technologiquement aujourd’hui ?
À côté des missiles balistiques et de croisière, les drones sont devenus un vecteur central des attaques russes. Les Shahed/Geran-2 sont employés comme instruments de frappe à longue distance contre les infrastructures critiques, mais aussi comme moyens de saturation de la défense aérienne ukrainienne. Parallèlement, les drones FPV se sont imposés comme une arme tactique de masse sur le champ de bataille. Cette combinaison crée une pression technologique permanente : la menace évolue rapidement, à la fois par ses volumes, ses formes et ses modes d’emploi.
Selon une visualisation réalisée par Texty.org.ua à partir de données agrégées des Forces aériennes ukrainiennes, le nombre de drones lancés contre l’Ukraine a connu une hausse marquée entre le 13 septembre 2022 et le 30 janvier 2026, avec une accélération particulièrement nette à partir de 2025. Un pic a été atteint en juin 2025, avec 6 297 drones lancés. Entre juin 2025 et janvier 2026, l’adversaire a également adapté ses modes d’emploi : les drones ont commencé à voler à une altitude plus élevée, entre 2 et 4 km, tandis que leurs antennes étaient modernisées. Le graphique met aussi en évidence l’évolution des interceptions : plus la bande est large, plus le nombre d’interceptions est important. Cette période correspond également à l’intensification des frappes massives contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes.
En trois ans d’utilisation contre l’Ukraine, les Shahed ont profondément évolué. Initialement employés comme drones-kamikazes relativement simples, les Shahed-136 iraniens ont donné naissance à plusieurs versions russes, notamment les Geran-2 produites à Alabuga et les Garpia-A1 associées à l’usine Kupol d’Ijevsk. Ces modèles présentent des différences de conception, de composants et de niveau de localisation industrielle.
L’évolution ne concerne donc pas seulement la production, progressivement localisée en Russie — mais aussi les versions utilisées. Outre les Shahed/Geran classiques, la Russie a commencé à employer ou à tester des variantes plus avancées : versions à guidage vidéo, drones dotés de caméras thermiques, systèmes de vision artificielle, ainsi que versions à réaction inspirées du Shahed-238 iranien. Ces dernières représentent une menace plus difficile à contrer, car leur vitesse et leur altitude les rendent moins accessibles aux groupes mobiles de feu ou aux drones intercepteurs classiques.
L’évolution ne signifie pas toujours une technologie plus avancée. Elle peut aussi aller dans le sens inverse : produire des drones plus simples, moins chers et plus faciles à fabriquer en grande quantité. C’est le cas du drone russe « Gerbera », fabriqué en mousse de type polystyrène expansé et en contreplaqué. Ce matériau, proche de celui utilisé pour protéger les appareils électroménagers ou les machines durant le transport, rend l’appareil beaucoup moins coûteux qu’un Shahed classique.
La Gerbera peut être produite en trois versions : drone de reconnaissance radio électronique, drone kamikaze ou fausse cible. D’après les informations disponibles sur les exemplaires interceptés, certains modèles abattus ne correspondaient pas à une version destinée à frapper directement une cible. Toutefois, l’existence d’une version d’attaque mérite une attention particulière. Dans ce cas, le guidage terminal repose sur un canal vidéo, avec une caméra relativement simple, et l’opérateur dirige manuellement le drone vers sa cible, selon une logique proche de celle des drones FPV. La présence d’antennes 3G/4G et d’un modem avec carte SIM montre également que ces drones peuvent transmettre des données ou participer à des missions de reconnaissance et de test des défenses adverses.
Comme au début de l’invasion, les Shahed/Geran-2 restent principalement utilisés pour des frappes à longue distance contre les infrastructures critiques et dans le cadre d’attaques nocturnes massives. Toutefois, leurs performances et leurs usages se sont diversifiés. La Russie combine désormais des drones plus sophistiqués avec des plateformes ultra low-cost, comme la Gerbera, produites en grand nombre, afin de saturer l’espace aérien urbain et de compliquer le travail de détection, d’identification et d’interception de la défense ukrainienne.
L’intégration des drones intercepteurs dans la défense aérienne ukrainienne répond d’abord à un problème de saturation. Depuis le début de la guerre, la Russie utilise massivement des drones d’attaque et de reconnaissance afin d’épuiser les moyens ukrainiens, de multiplier les axes de menace et de contraindre la défense à engager des ressources coûteuses contre des cibles relativement peu chères. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas seulement de disposer de systèmes capables d’abattre des drones, mais de pouvoir le faire à grande échelle, dans la durée et à un coût soutenable.
Les groupes mobiles de tir, les systèmes anti aériens automoteurs de type Gepard et les systèmes de missiles sol-air restent des éléments importants de cette défense. Toutefois, face à l’emploi massif de drones, ces moyens présentent certaines limites. Leur efficacité peut diminuer lorsqu’ils sont confrontés à des volumes élevés de cibles, tandis que le coût de l’interception devient parfois disproportionné par rapport au prix de la menace elle-même. Un drone d’attaque peut coûter plusieurs dizaines de milliers de dollars, alors que la munition utilisée pour l’intercepter peut être beaucoup plus onéreuse. Cette asymétrie économique oblige l’Ukraine à rechercher des moyens d’interception moins coûteux et plus facilement renouvelables.
C’est dans ce cadre que les drones intercepteurs ukrainiens prennent leur importance. Leur rôle n’est pas de remplacer les systèmes classiques de défense antiaérienne, mais de créer un échelon supplémentaire dans la lutte anti-drones. Ces appareils, également appelés drones antiaériens, sont conçus pour neutraliser d’autres drones en vol, notamment les drones kamikazes et les drones de reconnaissance. Leur coût, généralement estimé autour de 1 000 à 2 000 dollars selon la configuration, les rend particulièrement adaptés à une logique d’interception économique.
L’intérêt de ces systèmes ne tient donc pas uniquement à leur prix. Il réside aussi dans leur capacité à être produits, adaptés et déployés rapidement. Plusieurs modèles ukrainiens, tels que Sting, P1-SUN, F7 LITAVR, Merops ou Octopus-100, illustrent cette diversification. Mais l’enjeu principal n’est pas la comparaison technique entre ces plateformes. Leur développement montre plutôt que l’Ukraine cherche à constituer une famille de moyens capables de répondre à différents profils de menace, tout en réduisant la pression exercée sur les systèmes de défense antiaérienne plus coûteux.
Le P1-SUN constitue un exemple révélateur de cette évolution. Développé par l’entreprise ukrainienne Skyfall, il a été présenté à un public international lors du Dubai Airshow en novembre 2025, puis au World Defence Show à Riyad en février 2026. Sa conception modulaire, intégrant notamment des éléments imprimés en 3D, vise à faciliter l’adaptation du drone à différentes configurations et à accélérer la montée en production. Ce type d’approche est particulièrement important dans une guerre d’attrition, où la capacité à produire rapidement et à modifier les systèmes en fonction des retours du terrain devient un avantage opérationnel.
Le P1-SUN illustre également une autre tendance : l’automatisation progressive de l’interception. Il n’est pas seulement présenté comme un intercepteur FPV piloté manuellement, mais comme une plateforme appelée à intégrer des fonctions plus avancées, telles que l’aide au guidage, la vision artificielle, le contrôle à distance ou le lancement automatisé. Cette orientation répond à une contrainte majeure de la lutte antidrones : le facteur humain. La difficulté ne réside pas seulement dans la disponibilité du matériel, mais aussi dans le nombre d’opérateurs formés capables d’intervenir efficacement face à des attaques répétées.
Les attaques russes massives de mai ont mis en évidence cette évolution. Selon Serhii « Flash » Beskrestnov, conseiller du ministre ukrainien de la Défense pour les questions technologiques, une très grande majorité des drones engagés aurait été abattue ou neutralisée. Les drones intercepteurs auraient représenté environ 30 % des interceptions de drones lors de cette séquence. Même si cette proportion ne constitue pas encore la majorité des neutralisations, elle indique que ces systèmes sont désormais une composante opérationnelle réelle de la défense aérienne ukrainienne.
Ainsi, l’intégration des drones intercepteurs marque une transformation du modèle ukrainien de défense antiaérienne. Elle permet de réserver les missiles et les systèmes les plus coûteux aux menaces les plus dangereuses, tout en confiant une partie de la lutte contre les drones à des moyens moins chers, plus nombreux et plus flexibles. L’expérience ukrainienne montre ainsi l’émergence d’une défense aérienne plus distribuée, plus industrialisable et davantage structurée autour de l’économie de l’interception.
On peut ainsi recenser une diversité de drones intercepteurs ukrainiens:
Drone intercepteur | Développeur / origine | Vitesse maximale | Portée / rayon d’action | Altitude maximale | Capteurs / guidage | Statut / emploi |
P1-SUN | Skyfall, Ukraine | 300–450 km/h | Jusqu’à 23 km | Jusqu’à 5 000 m | Technologie FPV ; structure modulaire imprimée en 3D | L’un des premiers intercepteurs anti-Shahed utilisés par les Forces de défense ukrainiennes ; modèle populaire |
Merops | Technologie issue de Swift Beat, adaptée en Ukraine | Plus de 280 km/h | ? | ? | ? | Nouvelle solution ukrainienne ; caractéristiques détaillées non divulguées |
Sting | Wild Hornets, Ukraine | 280–315 km/h | Jusqu’à 37 km | ? | FPV intercepteur | Employé contre les drones kamikazes et de reconnaissance russes |
F7 LITAVR | F-Drones, Ukraine | Jusqu’à 300 km/h | Jusqu’à 36 km | ? | Caméra jour, caméra thermique, système inertiel pouvant fonctionner sans GPS | Codifié à l’été 2025 ; production en série et livraisons aux unités des Forces armées ukrainiennes à partir de l’automne 2025 |
General Chereshnya |
|
|
|
|
|
|
Octopus-100 | Ministère ukrainien de la Défense et TAF Industries | ? | ? | ? | ? | Phase de pré-série ou petite série ; montée en volume prévue
|
L’expérience ukrainienne met en évidence une évolution doctrinale majeure : la guerre contemporaine ne repose plus seulement sur la puissance de chaque composante militaire prise séparément, mais sur leur capacité à fonctionner comme un système intégré. La doctrine militaire classique repose traditionnellement sur une répartition claire des fonctions : l’infanterie tient ou conquiert les positions, l’artillerie fournit l’appui-feu, l’aviation frappe les objectifs dans la profondeur, tandis que le renseignement collecte les informations nécessaires à la décision. Ce modèle conserve une valeur opérationnelle, mais il montre ses limites dans un environnement marqué par la vitesse, la saturation et la transparence croissante du champ de bataille.
Lorsque l’information circule de manière trop verticale, elle peut se fragmenter, perdre en précision ou devenir obsolète avant même d’être exploitée. Or, face à des menaces mobiles, dispersées et nombreuses — drones, missiles, petits groupes d’assaut, moyens de guerre électronique — le temps entre la détection, la décision et l’action devient décisif.
Le système de combat moderne des Forces de défense ukrainiennes peut ainsi être compris comme un ensemble de composantes interconnectées fonctionnant de manière synchronisée : reconnaissance, gestion des données, frappe, guerre électronique, défense antiaérienne, infanterie et systèmes terrestres robotisés. L’enjeu n’est plus seulement de disposer de chacune de ces capacités, mais de les relier dans une boucle opérationnelle courte, capable de transformer rapidement une information en action.
Dans cette logique, les drones ne constituent pas uniquement une nouvelle catégorie d’armement. Ils deviennent un élément structurant du système de combat. En reconnaissance, ils fournissent une vision quasi continue du champ de bataille ; dans la conduite des frappes, ils permettent d’identifier, de suivre et de corriger les tirs ; dans la défense antiaérienne, ils peuvent compléter les moyens classiques en interceptant certaines menaces ; dans l’appui à l’infanterie, ils améliorent la connaissance immédiate de l’environnement tactique. Leur rôle dépasse donc la fonction de plateforme : ils accélèrent la circulation de l’information et réduisent le délai entre l’observation et l’effet militaire.
Cette masse de données par exemple en Ukraine est structurée par l’écosystème DELTA, déployé à tous les niveaux des Forces de défense ukrainiennes. Il regroupe les flux vidéo, les outils de planification, le renseignement, les images satellitaires et les données opérationnelles au sein d’une situation tactique commune. Les modules Mission Control et Vezha permettent notamment de suivre l’activité des systèmes sans pilote, d’analyser les vidéos du champ de bataille et de faciliter la coordination entre drones, artillerie et postes de commandement.
Le champ de bataille ukrainien montre l’importance de donner aux échelons tactiques, et en particulier aux commandants subalternes et aux sous-officiers, une capacité accrue d’observation, d’adaptation et de décision. Cette évolution est explicitement formulée dans la transformation du corps des sergents ukrainiens, approuvée jusqu’à la fin de 2027 par le commandant en chef Oleksandr Syrsky. Celle-ci s’appuie sur la philosophie du Mission Command, qui prévoit la décentralisation de la prise de décision, le développement de l’initiative disciplinée et la délégation des pouvoirs selon le niveau de responsabilité.
Dans cette perspective, la multiplication des capteurs, des drones et des moyens d’action impose une organisation moins strictement verticale. L’information doit pouvoir remonter, circuler latéralement et être exploitée au plus près du terrain. Les unités tactiques ne doivent pas seulement recevoir des ordres ; elles doivent aussi être capables d’exploiter rapidement les données disponibles pour maintenir la continuité de l’action. La numérisation du champ de bataille ne produit donc un avantage opérationnel que si elle s’accompagne d’une délégation réelle de la décision.
Face à une guerre d’attrition et à des attaques de saturation, l’enjeu n’est pas seulement de neutraliser la menace, mais de le faire avec le moyen le plus adapté et le plus soutenable. L’emploi de drones de reconnaissance, de drones d’attaque ou de drones intercepteurs permet de réserver les systèmes les plus coûteux aux cibles les plus importantes, tout en multipliant les options disponibles à l’échelon tactique, l’exemple déjà évoqué avec les drones intercepteurs.
Les innovations ne suivent pas seulement un cycle long de développement industriel ; elles émergent aussi des besoins du terrain, des retours d’expérience des unités et de l’ajustement rapide des tactiques.
Cette logique a notamment été mise en avant lors du Paris Air Forum par Oleksandr Yakovenko, fondateur et Executive Chairman de TAF Industries. Il a souligné l’importance du retour d’expérience entre le nouveau produit et ses utilisateurs, c’est-à-dire les unités engagées sur le terrain. Selon cette approche, le délai entre l’identification d’un besoin opérationnel, l’adaptation d’un système et son retour vers les forces peut être extrêmement court, parfois de l’ordre d’une semaine.
Cette rapidité modifie profondément la relation entre industrie et forces armées. L’innovation ne descend plus uniquement d’un programme industriel long et centralisé ; elle se construit par itération, à partir des contraintes du terrain, des pertes, des usages réels et de l’évolution des menaces. La doctrine devient ainsi moins figée : elle s’ajuste en continu au contact de la guerre.
Ainsi, la principale leçon doctrinale de l’intégration des drones par l’Ukraine n’est pas que les drones remplacent les autres composantes du combat. Elle est qu’ils contribuent à transformer la manière dont ces composantes interagissent. Le combat moderne tend vers un modèle plus distribué, plus connecté et plus réactif, dans lequel la supériorité dépend moins d’une plateforme unique que de la vitesse de coordination entre capteurs, décideurs et effecteurs.
Luc Doutré & Valeriia Kravchenko, Analystes au sein de la Commission de la Défense Aérospatiale de l’INAS
L’INAS a pour mission de contribuer au débat public sur les questions stratégiques. Ses publications reflètent uniquement les opinions de leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle de l’organisme.
Pour aller plus loin :
.