La période de 2024 à 2026 représente un tournant décisif dans la géopolitique mondiale, marquée par une fragmentation de l’ordre international et une militarisation croissante des relations diplomatiques. Ce contexte chaotique pousse l’Europe à opérer un changement stratégique difficile sous l’administration Trump, qui s’aligne sur une stratégie de « pression maximale ». De son côté, la France, se trouve dans le rôle de « Nation-cadre » et de pilier de défense en Europe. La guerre en Ukraine, toujours en cours, métamorphose le secteur de la défense en un véritable catalyseur d’innovation décentralisée. Face à cette instabilité mondiale, l’Europe n’a d’autre choix que de s’engager dans un réarmement rapide et de garantir une autonomie stratégique financée par ses propres ressources.
Dans un contexte de retour de la guerre de haute intensité sur le continent, la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030 présente une programmation de 413 milliards d’euros, soit une augmentation de 40 % par rapport à la LPM précédente.
L’ambition de la politique de défense est portée par la hausse des budgets publics, mais sa mise en œuvre dépend de la capacité de l’industrie de défense à accéder aux capitaux privés nécessaires pour soutenir sa production et son innovation.
L’effort est là en valeur absolue, mais les données démontrent les fragilités des PME et ETI de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) qui structurent le tissu approvisionnant les grands maitres d’œuvre industriels (MOI). Ce point est d’autant plus préoccupant que l’Observatoire Économique de la Défense (OED) et la Direction Générale du Trésor identifient un besoin de capitaux propres critique pour ces entreprises. Pour compenser une hausse attendue des carnets de commande estimée à 17,5 milliards d’euros d’ici 2030, les entreprises de la BITD auront besoin de mobiliser dès maintenant, dans les cinq années à venir, entre 4 et 6 milliards d’euros de fonds propres supplémentaires. En absence d’une telle levée de fonds, la “montée en cadence” industrielle risque de se heurter à des contraintes de bilan, ces entreprises affichant déjà des ratios d’endettement supérieurs à la moyenne et une charge de la dette significative au regard de leurs cash flows. La sous-capitalisation n’est pas qu’un problème comptable ; elle constitue aussi une faiblesse stratégique qui expose nos fleurons technologiques à un rachat par des capitaux étrangers ou à des ruptures de chaîne d’approvisionnement en cas de crise.
Le secteur de la défense a longtemps souffert des effets d’une forme d’exclusion systématique conduite sous couvert de considérations Environnementales, Sociales et de Gouvernance (ESG), qui a affecté la capacité d’accès au financement bancaire et aux marchés de capitaux de plusieurs PME de la BITD, jugées « non durables » par des gestionnaires d’actifs. Le tournant doctrinal intervient le 30 décembre 2025, avec la publication de la Notice de la Commission européenne CELEX 52025XC04950.
Ce texte précise l’application du cadre européen de la finance durable au secteur de la défense en affirmant que l’investissement dans l’industrie de l’armement est intrinsèquement compatible avec les objectifs de durabilité de l’Union. La Notice européenne rappelle que l’industrie de défense participe directement à la sécurité des citoyens, à la paix et à la défense des démocraties, qui sont des éléments constitutifs des prérequis au développement durable. En se basant sur l’Objectif de Développement Durable (ODD) des Nations Unies pour favoriser l’avènement de sociétés pacifiques et inclusives, la Commission européenne réhabilite la défense au rang de la durabilité sociale.
La Notice indique que le cadre SFDR (Sustainability-related disclosures in the financial services sector) et la taxonomie européenne n’empêchent aucunement le financement de la défense et incitent au contraire les investisseurs à examiner les entreprises qui le composent au cas par cas sans discrimination idéologique, et à leur reconnaître un rôle essentiel dans la résilience des institutions.
Cette clarification doctrinale a une incidence directe sur les agences de notation ESG et les développeurs d’indices, qui doivent désormais faire apparaître la contribution positive du secteur à la stabilité géopolitique. Elle ouvre aussi la voie à l’alignement des intérêts des investisseurs institutionnels, préoccupés par leur reporting en matière de durabilité (CSRD/ESRS) et ceux du financement de la BITD. En faisant ainsi de la sécurité un bien public, l’Europe lève le principal obstacle moral à son réarmement, ouvrant à une profonde intégration de la défense dans les nouveaux écosystèmes financiers tokenisés.
Les rails de la finance décentralisée constituent le socle technologique de la future “forteresse financière” européenne. Techniquement, elle repose sur l’utilisation de la technologie des registres distribués (Distributed Ledger Technology, DLT) ou, plus précisément, de la blockchain pour représenter, sous formes de jetons numériques, des droits de propriété ou des créances financières. Un jeton (token) est en effet une unité de valeur programmable, dont l’émission et la circulation sont conditionnées par des « smart contracts » (contrats intelligents). Ceux-ci sont des protocoles informatiques s’exécutant automatiquement lorsque certaines conditions sont remplies, faisant disparaître le besoin de tiers de confiance pour une large part des opérations relevant du post-marché.
Un des bénéfices les plus fortement disruptifs de la tokenisation est le règlement-livraison instantané, dit “Atomic Settlement”. Dans le cadre du système financier classique, le transfert d’un titre financier et son paiement effectif nécessitent généralement un délai de deux à trois jours ouvrés (T+2). Cela engendre des risques de contrepartie et immobilise les liquidités. En revanche, avec la technologie de la blockchain (DLT), le transfert d’un actif tokenisé et le paiement, souvent effectués en monnaie tokenisée ou en stablecoin, se réalisent simultanément et de manière irrévocable, ce qui permet à l’émetteur de libérer instantanément des fonds. De plus, la possibilité de fractionalisation offre la possibilité de diviser un actif de grande envergure tel qu’une créance d’exportation de 100 millions d’euros en millions de micro-participations accessibles aux petits investisseurs, rendant ainsi l’investissement dans des domaines autrefois réservés aux institutions financières beaucoup plus accessible.
Concernant le secteur de la défense, la tokenisation apporte une transparence et une immuabilité des enregistrements critiques. Contrairement aux bases de données centralisées, souvent exposées aux cyberattaques, la blockchain distribue les informations sur un large réseau de nœuds, rendant toute falsification presque impossible. Le principe du « Code is Law » permet d’ancrer de manière indélébile les droits des investisseurs tout en garantissant une conformité automatisée aux réglementations relatives à la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LCB-FT) par le biais de protocoles d’identité décentralisée. C’est cette confluence de rapidité, de sécurité et d’accessibilité qui positionne la tokenisation comme l’outil privilégié pour répondre aux besoins d’agilité de l’économie de guerre de 2026.
Le déploiement de mécanismes de financement tokenisés pour la défense repose sur un empilement législatif cohérent en France et en Union Européenne. En France, le dispositif DEEP (Dispositif d’Enregistrement Électronique Partagé), qui a été instauré en 2017 et renforcé par la loi PACTE (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises), a été le premier cadre à reconnaître officiellement la valeur juridique de l’inscription des titres financiers sur une blockchain. Le décret du 31 mai 2023 a constitué une avancée majeure en permettant l’enregistrement des titres au porteur dans un DEEP, rendant possible leur échange sur des infrastructures DLT. Cela a mis fin à la nécessité de passer par un compte d’administration traditionnel pour les titres négociables.
Au niveau européen, le « Régime Pilote DLT » (Règlement UE 2022/858), mis en œuvre le 23 mars 2023, offre un environnement réglementaire expérimental. Il permet aux acteurs du secteur financier de tester des infrastructures de marché intégrant la blockchain. Ce régime facilite la combinaison des fonctions d’un système de négociation (MTF) et d’un système de règlement-livraison (CSD) au sein d’une seule entité, ce qui simplifie considérablement la chaîne de valeur. Par ailleurs, le règlement MICA (Markets in Crypto-Assets) garantit la sécurité dans l’émission de jetons de paiement et d’actifs, établissant ainsi un cadre fiable pour les investisseurs institutionnels.
Enfin, le programme EDIP (European Defence Industry Programme), dont le règlement est entré en vigueur le 30 décembre 2025, complète cette initiative. Avec un budget de 1,5 milliard d’euros prévu pour la période 2025-2027, l’EDIP vise à accroître la production de défense et à encourager les achats conjoints entre les États membres. De plus, il promeut le renforcement de la Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne (BITDE) en soutenant des projets d’intérêt commun tels que l’IAMD et les drones. Cela crée également un flux de contrats susceptibles d’être titrisés et tokenisés grâce aux instruments financiers mentionnés précédemment.
Le 16 octobre 2025 est une date historique pour la souveraineté financière française avec l’autorisation délivrée par l’ACPR à LISE (Lightning Stock Exchange) pour opérer dans le Régime Pilote DLT. LISE est la première bourse au monde à avoir intégré nativement les fonctions de marché (Multilateral Trading Facility, MTF) et de post-marché (Central Securities Depository, CSD) sur une blockchain, c’est-à-dire 24/7. Cette infrastructure inédite, filiale de la fintech Kriptown, est précisément conçue pour répondre aux besoins de financement des PME et ETI européennes dans des secteurs stratégiques, tels que la défense et l’énergie.
L’innovation de LISE réside dans sa capacité à proposer un règlement-livraison instantané et un accès direct au capital pour les émetteurs tout en réduisant considérablement le coût et la complexité de l’introduction en bourse (IPO). Grâce à un soutien institutionnel de premier plan de BNP Paribas, CACEIS (Groupe Crédit Agricole) et Bpifrance, LISE se voit conférer la crédibilité et la force de frappe nécessaires pour donner confiance aux investisseurs traditionnels. Pour une entreprise de la BITD, faire son IPO sur LISE en 2026, c’est avoir la possibilité de lever dans la journée une somme d’argent en quelques clics, auprès d’une base d’investisseurs dans le monde entier, sans avoir à fournir les documents administratifs habituels des marchés réglementés classiques.
Avec LISE, l’entreprise accède également à une transparence complète de la liste des actionnaires (y compris les titres nominatifs maintenus en compte chez des dépositaires), permettant ainsi une gestion simplifiée des assemblées générales et des opérations sur titres. Enregistrée sous le n° CIB 18883, LISE est une entreprise d’investissement agréée sous la stricte supervision de l’AMF et de l’ESMA, garantissant ainsi aux investisseurs un haut niveau de protection équivalent à celui des bourses traditionnelles mais avec l’efficience technologique de la blockchain.
Les premières IPOs programmées au début 2026 constitueront un test grandeur nature de cette nouvelle potentielle “autoroute financière” au service de l’autonomie stratégique et les levées de fonds pour les entreprises du secteur comme source alternative de financement.
ST GROUP s’est introduite en bourse le 9 avril 2026 sur Lise (Lightning Stock Exchange). ST GROUP est une PME toulousaine spécialisée dans la fabrication de composites hautes performances dont les activités s’inscrivent au cœur de la chaine de sous-traitance d’Airbus (A400M, A350 et A320) et de Dassault Aviation (Rafale et Falcon 10X). ST GROUP a réalisé 3 M€ de chiffre d’affaires en 2025 (+18,7 %) et vise 11 M€ de chiffre d’affaires en 2030 pour une marge d’EBITDA de 15 % sur la période 2026–2030. La société qui compte environ une trentaine de salariés espère par ailleurs doubler son effectif à l’horizon 2030. L’enjeu de cette introduction en bourse est pleinement systémique : ST GROUP est par sa taille une PME représentative du tissu industriel de la BITD Française et cette introduction en bourse représente la matérialisation concrète du concept de la tokenisation des titres d’entreprises de défense en Europe.
Les analyses de cas internationaux montrent que la finance tokenisée n’est pas encore une expérience mais déjà une réalité opérationnelle. À Singapour, le « Project Guardian », orchestré par l’Autorité monétaire de Singapour (MAS), a réuni plus de quarante institutions financières pour explorer la tokenisation des obligations, des dépôts et des fonds monétaires. De plus, l’initiative BLOOM (Borderless, Liquid, Open, Online, Multi-currency), lancée en octobre 2025, a permis d’expérimenter des règlements transfrontaliers en temps réel à l’aide de monnaies numériques de banques centrales (wCBDC : wholesale Central Bank Digital Currency qui représente la version numérique de la monnaie de banque centrale réservée aux institutions financières) démontrant que l’infrastructure de règlement peut être aussi fluide que le partage d’informations en ligne.
Le modèle de « Digital Twin » (Jumeau Numérique) à Singapour, où un fonds traditionnel est associé à un équivalent tokenisé pour une distribution numérique, présente un chemin de transition prudent qui peut être efficace et applicable pour les institutions financières en Europe comme le démontre le règlement (UE) 2022/858 du parlement européen et du Conseil du 30 mai 2022 Au sujet du régime pilote pour les infrastructures de marché reposant sur la technologie des registres distribués
Par ailleurs, la situation en Ukraine donne un aperçu plus « militant » de la finance décentralisée. Depuis l’invasion en 2022, le gouvernement ukrainien a réussi à récolter plus de 212 millions de dollars en crypto-monnaies pour financer l’acquisition de gilets pare-balles, de drones et de matériel médical. Plus structuré, le token UACB (Ukrainian Armed Forces Crypto Bond), qui est adossé à de véritables obligations militaires garanties par l’État, permet aux investisseurs de participer à l’effort de guerre en utilisant des USDT (stablecoins liés au dollar). Cela leur procure un rendement assuré tout en contournant les complexités du système bancaire en période de crise. Ce mode de « financement de crise » illustre le potentiel de la blockchain comme un outil de résilience financière, particulièrement lorsque les États sont isolés des marchés traditionnels.
Cette méthode garantit la propriété du titre et assure le remboursement automatique des intérêts, le modèle ukrainien représente un cas d’école de tokenisation d’actifs réels combinant l’ingénierie financière classique et la puissance du DEEP.
En outre, l’opération réalisée par la société américaine Galaxy Digital en janvier 2026 marque une étape significative pour la finance structurée dans le domaine de la technologie de registre distribué (DLT). En lançant le premier CLO (Collateralized Loan Obligation) tokenisé sur la blockchain Avalanche pour un montant de 75 millions de dollars, Galaxy a démontré que des instruments de crédit sophistiqués peuvent être transformés en actifs numériques tout en garantissant une transparence complète sur le collatéral (garantie).
Pour la BITD nous pouvons conclure que cela ouvre la voie à la création de portefeuilles regroupant des prêts octroyés à de nombreuses PME du secteur de la défense, offrant aux investisseurs institutionnels une opportunité d’investissement diversifiée dans ce domaine, accompagnée d’une supervision du risque en temps réel comme le point de bascule entre la finance décentralisée et la souveraineté industrielle.
L’une des raisons qui freine l’ouverture du capital pour les PME et ETI de défense est la crainte de perdre le contrôle stratégique, ou plus largement les intérêts souverains, au profit d’investisseurs purement financiers voire étrangers. Pour résoudre cette équation, une réponse assurément difficile à trouver, l’ingénierie financière semble proposer l’utilisation de supports innovants, de type « Royalty Tokens » (jetons de redevance). Contrairement aux actions qui confèrent un droit de vote et une part de propriété, les Royalty Tokens sont des titres financiers donnant droit à un pourcentage d’un chiffre d’affaires généré par un actif ou un contrat particulier. Dans la BITD, ce mécanisme pourrait s’appliquer aux succès exports, tels que le Rafale, les drones tactiques (patrouille maritime) pour la surveillance ou l’aéronautique pour le transport à terme, permettrait à un industriel de lever de l’argent en hypothéquant une fraction d’un chiffre d’affaires futur des contrats avec ses clients étrangers. Par exemple, un industriel comme Dassault ou un fabricant de drones pourrait émettre des tokens représentant 2 % de ses ventes d’un modèle particulier dans le cadre d’un contrat à l’exportation. Les investisseurs achètent ces jetons, permettant ainsi de financer au plus tôt et au mieux l’augmentation de la capacité de production nécessaire pour satisfaire à l’exécution des commandes. Une fois les produits livrés et payés par le client, le smart contract reverse automatiquement les royalties dues aux détenteurs de tokens en euros tokenisés, sans intervention humaine, en toute transparence sur les flux financiers.
Ce modèle est particulièrement vertueux pour la BITD, puisqu’il est non dilutif (l’entrepreneur reste à la tête de son entreprise), permet de partager le succès industriel avec la Nation (épargne citoyenne) et correspond aux cycles longs de la défense, il permettrait de transformer des succès commerciaux en une puissance industrielle pérenne sans céder le contrôle capitalistique.
Construire une “forteresse financière décentralisée” représente le dernier rempart de la souveraineté européenne dans un monde où règne l’imprévisibilité géopolitique et l’escalade militaire. Les conditions sont aujourd’hui réunies pour y parvenir : la réglementation (MiCA, Régime pilote, EDIP) et les doctrines d’investissement responsable (ESG, ODD 16) convergent désormais vers un cadre propice au financement décentralisé de la défense. Pour la BITD française, la blockchain représente en ce sens un levier concret d’indépendance, capable de mobiliser aussi bien l’épargne privée que les capitaux institutionnels.
Des recommandations pour l’adoption de l’euro tokenisé révèlent un enjeu majeur. L’intégration de la monnaie numérique de banque centrale (wCBDC) dans les infrastructures de marché de type LISE devient ici la condition sine qua non de l’autonomie stratégique réelle.
En permettant un règlement livraison instantané et sécurisé des transactions de défense, l’euro tokenisé peut contribuer à réduire l’exposition aux législations extraterritoriales et aux gels des flux financiers.
La France et l’Europe doivent dès lors accélérer le déploiement de ces architectures décentralisées pour s’assurer que le financement de la défense soit aussi souverain que les armes qu’il finance. C’est au prix d’un saut d’innovation financière tout aussi audacieux que nos innovations technologiques que nous pourrons construire la paix durable de demain.
Nesrine Bessaih, analyste au sein de la Commission du Financement de l’Industrie de Défense (CFID) de l’INAS
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