Les terres rares (ou Rare Earth Elements, terres rares) constituent une catégorie de matériaux au périmètre fixe : 15 métaux du groupe des lanthanides, auxquels s’ajoutent le scandium et l’yttrium. Cette notion est à distinguer de celles de métaux critiques (critical mineral) qui peut recouper les 17 métaux des terres rares, mais aussi en couvrir d’autres, en fonction de leur criticité économique et des risques potentiels d’approvisionnement qui peuvent y influer.
D’un point de vue géologique, les terres rares se trouvent sur chaque continent. D’un point de vue économique et industriel, tous les gisements ne se valent pas en termes de viabilité ; certaines filières nationales se sont ainsi distinguées par la précocité de leur démarrage. C’est le cas de la filière chinoise des terres rares, qui a acquis une position de force sur le marché global des terres rares. Pour l’UE et la France, une dépendance à l’approvisionnement sourcé en Chine s’est créée concernant les terres rares, ce qui constitue une vulnérabilité stratégique.
L’avantage compétitif de la Chine au sein de la chaîne industrielle mondiale des terres rares repose sur sa capacité à concentrer simultanément les flux d’approvisionnement amont – les minerais bruts et dérivés peu transformés -, ainsi que les activités aval de transformation de ces minéraux en métaux et composants fonctionnels. Même si la Chine dépend de l’importation de minerais de terres rares et composants peu transformés, ces derniers sont ensuite raffinés, séparés et transformés sur son territoire sous forme de métaux ou de matériaux fonctionnels. Entre 2023 et 2025, 99 % des importations chinoises en matière de terres rares sont constituées de produits miniers bruts (36%) et d’oxydes, sels et autres composés chimiques (63%) selon la revue scientifique de l’Association Minière Chinoise (中国矿业联合会), organisme sectoriel proche des autorités chinoises. A l’inverse, 86 % des exportations chinoises en matière de terres rares sont composés de métaux prêts à être procédés pour des usages industriels (55%) et de matériaux fonctionnels (31%), parmi lesquels figurent notamment les aimants permanents et les phosphores.
Cette configuration confère à la Chine un avantage stratégique majeur servant ses ambitions industrielles. Premièrement, la filière chinoise des terres rares concentre le plus gros volume de minerais et la majorité des activités industrielles qui génèrent le plus de valeur dans le domaine des terres rares : la production de métaux et de matériaux fonctionnels, sources de la majorité des revenus de l’industrie. La concentration géographique des activités de séparation, de raffinage et de production d’aimants permanents renforce ainsi la centralité de la Chine au sein de la chaîne de valeur mondiale. La vulnérabilité des partenaires étrangers ne réside donc pas uniquement dans leur accès aux minerais, mais également dans leur dépendance à des capacités industrielles de transformation difficilement substituables à court terme. La diversification des approvisionnements ne permet en effet pas de supprimer rapidement cette dépendance : l’ouverture de nouvelles mines nécessite du temps et ne suffit pas à elle seule à réduire la dépendance lorsque les capacités de séparation, de raffinage et de transformation demeurent concentrées en Chine. La seule production des aimants permanents en constitue l’activité principale, représentant 95 % de la valeur de la consommation de terres rares en 2024, année où la production chinoise d’aimants permanents représentait 94 % du volume mondial. Deuxièmement, il s’agit aussi de répondre à la demande de sa propre industrie, qui représente 35,13 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale en 2024 selon la Banque Mondiale.
Aussi, la concentration en Chine des activités de raffinage et de fabrication des composants dérivés des terres rares confère au gouvernement chinois un atout à mettre en œuvre dans ses différends bilatéraux – commerciaux ou non – avec ses partenaires étrangers. L’accumulation de barrières douanières érigées par les Etats-Unis – 54 % de droits tarifaires en vigueur lors du « Liberation Day » du 2 avril 2025 – a constitué le casus belli pour une série supplémentaire de sécurisation de la chaîne de valeur des terres rares. En réaction, le 4 avril 2025, les autorités chinoises ont mis en place des contrôles sur les exportations de sept composants de terres rares, quel que soit leur stade de fabrication ; le minerai brut comme le produit raffiné fonctionnel sont ainsi également concernés. Bien que ces mesures donnent à la Chine une plus grande liberté de manœuvre dans ses négociations commerciales, elles ont néanmoins des effets secondaires sur la compétitivité de la filière chinoise des terres rares, notamment en affaiblissant la confiance des autres pays industrialisés dans leur approvisionnement chinois en matière de terres rares.
En effet, l’imposition de ces mesures ne s’est pas faite sans difficulté, du fait de la complexité des flux commerciaux au départ de la Chine à investiguer pour les autorités chinoises. La conséquence directe de ces mesures a été une réduction drastique de l’exportation des produits concernés par ces mesures, ce qui est susceptible d’affecter les revenus des producteurs spécialisés sur ces produits. L’arrêt quasi total des exportations de certaines catégories de terres rares en 2025 a fait grimper le prix de vente des produits concernés par ces mesures, passant de 324 RMB/kg (41 EUR) à 6157 RMB/kg (769 EUR) du fait des délais supplémentaires induits par les inspections des demandes de licence d’exportation. Même si le prix est revenu à 371 RMB/kg (45 EUR) dès juin 2025, cette variation des prix est susceptible de pousser les clients étrangers à vouloir « dérisker » leur chaîne de valeur, parfois au pas de course. C’est le cas du Japon qui, sans pour autant avoir été la cible officielle des contrôles d’avril 2025, a vu ses importations de dysprosium, terbium, yttrium et scandium chuter drastiquement à la même période, alors qu’il en était le principal importateur : 52 % du volume total d’exportation de ces quatre éléments pour le quatrième trimestre 2025. Au premier trimestre 2026, les exportations à destination du Japon ne constituaient moins de 5 % de ce volume total de dysprosium, terbium, yttrium et scandium.
A cette situation s’ajoute une difficulté structurelle pour l’industrie chinoise des terres rares, qui est désormais confrontée à un dilemme « high-in, low-out » (低出高进) : le prix des importations de minerais et composants peu transformés sont en hausse, alors que les revenus de ses exportations sont en baisse. Ses importations ont baissé de 28 % entre 2025 et 2023, du fait des perturbations constatées par l’arrêt de l’exportation de minerais bruts depuis les Etats-Unis (27 % de ses importations en 2023) du fait des barrières commerciales ayant fortement augmenté le prix des ventes des minerais états-uniens à destination de la Chine. Plus grave, l’approvisionnement depuis la Birmanie (45 % des importations chinoises en 2023) est fragilisé du fait de la guerre civile en cours depuis 2021. L’Etat Kachin, épicentre de la production de minerai, a été le théâtre d’affrontements en 2025, ce qui a fortement altéré les exportations en Chine (high-in »). Très puissante, la filière semble confrontée à un problème de surcapacité, qui réduit le prix de vente des matériaux destinés aux clients finaux, du fait de la concurrence accrue entre acteurs chinois pour l’écoulement des composants (« low-out »). Entre 2023 et 2025, la valeur totale des exportations chinoises en matière de terres rares a baissé de 19 %, alors que le volume total des exportations augmentait de 19 % également. Cette évolution implique une baisse d’environ 32 % de la valeur unitaire moyenne à l’exportation, alors que la valeur unitaire moyenne des importations a augmenté de 22 % du fait des troubles d’approvisionnement constatés en 2025. In fine, ce sont donc les marges constituées sur les activités de transformation qui risquent de décroître, fragilisant la situation financière des acteurs de la filière chinoise des terres rares.
La position dominante de la Chine sur les chaînes de valeur des terres rares ne constitue pas, en elle-même, un instrument de coercition. Pour qu’une dépendance économique puisse être transformée en levier de puissance, il faut que l’État qui contrôle les ressources concernées soit en mesure d’exploiter cette position à des fins stratégiques. A cet égard, la notion de weaponization of interdependence, développée notamment par Henry Farrell et Abraham Newman en 2019, fournit un cadre d’analyse pertinent, qui permet d’interroger dans quelle mesure l’interdépendance économique, au lieu de produire uniquement des bénéfices mutuels, peut également créer des asymétries susceptibles d’être exploitées à des fins géopolitiques.
Dans leur analyse, Farrell et Newman montrent que la mondialisation a donné naissance à des réseaux économiques caractérisés par des degrés variables de centralisation. Certains pays occupent ainsi des « nœuds » particulièrement importants au sein de ces réseaux et disposent, de ce fait, d’un pouvoir supérieur sur les acteurs qui en dépendent. Deux mécanismes principaux permettent de transformer cette position structurelle en instrument de puissance : le panopticon effect, qui permet de tirer parti d’une position centrale pour accéder à des informations, et le chokepoint effect, qui permet de contrôler ou de restreindre l’accès au réseau. C’est principalement ce second mécanisme qui est pertinent dans le cas des terres rares.
En pratique, ce mécanisme demande la réunion de trois conditions. Premièrement, l’existence d’une asymétrie de dépendance : l’État qui souhaite exercer une pression doit disposer d’une capacité supérieure à celle de ses partenaires à supporter une interruption des échanges. Deuxièmement, cette dépendance doit pouvoir être transformée en capacité de contrôle, ce qui suppose que l’État occupe une position suffisamment centrale dans la chaîne de valeur pour pouvoir effectivement restreindre les flux. Enfin, la mobilisation de cette position doit répondre à une finalité politique ou stratégique, et non simplement à des considérations commerciales ou industrielles.
La situation actuelle ne signifie toutefois pas que la Chine disposerait d’une capacité de coercition illimitée. Une interruption des exportations pourrait également affecter les producteurs chinois, détériorer la confiance des partenaires commerciaux et accélérer les politiques de diversification engagées par les États dépendants. La weaponization d’une interdépendance constitue donc une recherche d’équilibre. Car plus l’instrument coercitif est utilisé brutalement, plus il risque de réduire à terme l’avantage structurel sur lequel repose son efficacité.
L’évolution des politiques chinoises d’exportation permet précisément d’observer cette tension entre capacité de coercition et préservation d’une position dominante. Le précédent de 2010, marqué par une forte réduction des exportations chinoises de terres rares dans un contexte de tensions avec le Japon, constitue à cet égard un cas fondateur. Cet épisode, considéré comme un embargo politique, a démontré la capacité de la Chine à perturber les marchés internationaux à partir de sa position dominante.
Depuis lors, l’instrumentation des dépendances semble s’inscrire davantage dans une logique de coercition graduée que dans celle d’un embargo généralisé. Le contrôle des exportations permet en effet à Pékin de moduler son degré de contrainte : plutôt que de supprimer entièrement les flux, les autorités soumettent certains produits à des licences, sélectionnent les catégories de biens concernées et contrôlent les technologies et équipements nécessaires à leur production. Cette approche permet ainsi de conserver les échanges commerciaux et les revenus qu’ils génèrent tout en maintenant la possibilité d’intervenir sur les flux lorsque les circonstances politiques ou stratégiques le justifient.
Cette évolution s’inscrit dans un renforcement plus large du contrôle chinois sur les ressources et technologies considérées comme stratégiques, qui s’est renforcé en avril 2025, lorsque la Chine a soumis à licence l’exportation de plusieurs terres rares moyennes et lourdes, notamment le samarium, le gadolinium, le terbium, le dysprosium, le lutécium, le scandium et l’yttrium, ainsi que certains produits et aimants permanents qui leur sont associés. Les autorités chinoises n’ont donc pas annoncé une interdiction générale des exportations, mais ont instauré un mécanisme permettant de contrôler individuellement les flux concernés.
Qualifier ces mesures de weaponization nécessite néanmoins une précaution analytique. Un contrôle des exportations ne constitue pas automatiquement un acte de coercition. Nombre d’États, y compris ceux qui dénoncent les pratiques chinoises, recourent eux-mêmes à des restrictions commerciales pour des motifs de sécurité nationale, de non-prolifération ou de protection de technologies stratégiques. Il convient toutefois de distinguer les contrôles portant sur des produits en fonction de leur usage final, notamment lorsqu’il s’agit de technologies duales ou militaires, des contrôles visant des intrants et matériaux situés en amont de plusieurs chaînes de valeur. Dans ce dernier cas, les restrictions peuvent affecter simultanément une pluralité d’activités et d’usages, civils comme militaires, en limitant l’accès à des ressources nécessaires à la fabrication de nombreux produits situés en aval.
La question n’est donc pas de savoir si la Chine dispose d’un régime de contrôle des exportations, mais de déterminer dans quelle mesure celui-ci est mobilisé afin de produire une pression politique sur d’autres États. Cette distinction est d’autant plus importante que Pékin présente officiellement ses restrictions sur les terres rares comme des mesures de sécurisation nationale et internationale. Lors de l’introduction des contrôles d’avril 2025, les autorités chinoises ont notamment invoqué le caractère dual des produits concernés, la protection des intérêts et de la sécurité nationale ainsi que les obligations internationales de non-prolifération. Officiellement, ces mesures constituent des contrôles et non des interdictions d’exportation.
Cette justification doit être considérée avec un regard critique. L’argument de la sécurité nationale fournit un cadre juridique et discursif qui permet à Pékin de légitimer l’utilisation d’un avantage économique à des fins stratégiques. Une analyse rigoureuse doit donc distinguer la capacité de weaponization, l’utilisation effective de cette capacité et les justifications officielles avancées.
Cette distinction permet également de replacer la stratégie chinoise dans une dynamique plus large de sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Le Japon, particulièrement exposé à la suite de la crise de 2010, a engagé une politique de diversification de ses sources d’approvisionnement et de développement d’alternatives (recyclage, substitution, diversification, etc). Les États-Unis et l’Union européenne ont, eux aussi, progressivement intégré les terres rares dans leurs réflexions relatives à la sécurité économique. La sécurisation des approvisionnements n’est donc pas propre à la Chine, elle est désormais intégrée aux politiques économiques des grandes puissances.
La spécificité chinoise réside dans sa position dominante dans la chaîne de valeur mondiale, qui lui permet d’instaurer une coercition graduée. Aujourd’hui, la weaponization des terres rares par la Chine ne prend pas la forme d’un embargo généralisé. Elle s’exerce de manière graduée, par la sélection des produits concernés, l’octroi de licences et les variations des flux exportés. Toutefois, la capacité de coercition qui en résulte dépend du contexte politique, des objectifs poursuivis et du degré de dépendance des acteurs ciblés.
La question de la weaponization des terres rares prend une dimension particulièrement concrète dans les relations entre la Chine et l’Union européenne. Si la section précédente a montré que la concentration des capacités chinoises pouvait transformer l’interdépendance en instrument de coercition graduée, les mesures adoptées depuis 2023 permettent d’observer la mise en œuvre effective de cette capacité. Présentées par Pékin comme des mesures de sécurité nationale, ces restrictions constituent également des leviers de pression très concrets sur les chaînes de valeur européennes.
Les contrôles chinois introduits en avril 2025 ont permis d’observer concrètement la vulnérabilité des chaînes de valeur européennes à la position dominante de la Chine dans le secteur des terres rares. En février 2026, la Commission européenne indiquait que les contrôles introduits en avril 2025 sur les terres rares et les aimants permanents avaient entraîné des perturbations des chaînes d’approvisionnement européennes et mondiales. En outre, la Commission a contesté la solidité de la justification sécuritaire avancée par Pékin et considéré que la portée des mesures dépassait le cadre habituel des contrôles d’exportation.
La réduction des exportations chinoises d’aimants contenant des terres rares a rapidement entraîné des tensions sur les approvisionnements européens. En mai 2025, les exportations chinoises d’aimants à base de terres rares avaient diminué d’environ 75 % en un an, tandis que les prix de certaines terres rares sur le marché européen ont atteint jusqu’à six fois ceux en Chine. Ces tensions ont eu des conséquences directes sur l’industrie automobile européenne, certains constructeurs ayant dû ralentir, voire temporairement interrompre leur production. Le Parlement européen a notamment fait état de jusqu’à 17 lignes d’assemblage automobile ayant connu des arrêts temporaires en mai 2025.
Ces perturbations montrent que la dépendance européenne ne se limite pas à une exposition théorique à une éventuelle rupture d’approvisionnement. En effet, en raison de la faible substituabilité à court terme des produits chinois, une restriction des exportations peut se traduire rapidement par une hausse des coûts et, dans certains cas, par une interruption de la production industrielle.
L’existence d’effets économiques ne permet toutefois pas de conclure au succès de la weaponization. Celui-ci doit être évalué au regard des objectifs politiques poursuivis par la Chine et de sa capacité à maintenir, dans le temps, l’avantage structurel dont découle son pouvoir de coercition.
À court terme, les contrôles présentent un avantage évident pour Pékin. Ils renforcent le pouvoir discrétionnaire des autorités chinoises sur l’accès à des ressources difficiles à substituer et permettent de maintenir un rapport de dépendance avec les utilisateurs étrangers. L’existence d’un système de licences offre en outre la possibilité d’adapter le niveau de contrainte selon les secteurs, les entreprises ou les circonstances diplomatiques. La Chine peut ainsi exercer une pression sans supporter immédiatement les conséquences d’un embargo généralisé.
Cependant, cette stratégie comporte également des limites structurelles. Les événements d’avril 2025 ont notamment rappelé que la concentration des approvisionnements en terres rares sur une source unique rend les économies dépendantes sensibles aux considérations politiques et commerciales du pays fournisseur. Dans ce contexte, le « derisking » constitue désormais une priorité pour les pays européens, les États-Unis et les autres grandes économies asiatiques. Si ce processus ne peut déboucher à court terme sur une chaîne de valeur totalement « China-free », il est néanmoins susceptible d’affecter progressivement la position de la Chine au sein des chaînes de valeur mondiales des terres rares.
Les perturbations de 2025 ont précisément renforcé les arguments en faveur du développement de capacités alternatives de production, de raffinage et de recyclage. Une utilisation répétée des contrôles peut ainsi inciter les partenaires commerciaux à réduire leur dépendance à l’égard de la Chine. De même, une politique trop restrictive risque d’accroître l’incertitude entourant la fiabilité de la Chine comme fournisseur, ce qui peut accélérer la recherche de solutions alternatives. Enfin, les entreprises chinoises elles-mêmes pourraient perdre à terme une partie de leurs débouchés si leurs clients décident de les contourner en développant des chaînes de valeur concurrentes.
La weaponization des terres rares apparaît donc comme un instrument à double tranchant. Son efficacité repose précisément sur la persistance de la dépendance des acteurs étrangers. Or une utilisation trop fréquente ou trop coercitive de cet avantage peut contribuer à la diminution progressive de cette dépendance. Le paradoxe de la stratégie chinoise est ainsi que la puissance qu’elle tire de sa position centrale peut, si elle est utilisée de manière excessive, encourager les autres puissances à construire les capacités nécessaires pour s’en affranchir. Cette tension entre efficacité immédiate et érosion potentielle de l’avantage chinois constitue l’une des principales limites de l’utilisation des terres rares comme instrument de puissance économique.
Les tensions commerciales actuelles ont incité les institutions européennes à prendre conscience du risque de maintenir une dépendance à la filière chinoise des terres rares. Aux termes du Critical Raw Materials Act (CRMA) introduit en 2024 et du RE-SourceEU Action Plan, les Etats européens doivent être en mesure de fournir leurs besoins en minerai (10 %), transformation des composés en composants (40 %), et ouvrir la voie au recyclage (25 % des besoins finaux), d’ici 2030. Afin de concrétiser ces objectifs, 60 projets ont été identifiés, dont 13 situés à l’extérieur de l’Union Européenne (UE). Bien que non contraignantes, ces ambitions révèlent une stratégie en deux approches, visant simultanément à inciter à l’extraction minière en Europe, tout en l’accompagnant par l’essor d’une industrie européenne du traitement de ces minerais pour leur transformation en composants fonctionnels, soit précisément sur le jalon où l’industrie chinoise des terres rares apparaît comme irremplaçable. Le défi à relever demeure néanmoins considérable : seulement 5 % du minerai extrait à l’échelle mondiale l’est en UE, et cette production minière ne couvre que quatre types de matériaux uniquement, pour lesquels l’UE reste de toute manière un fournisseur minoritaire à l’échelle mondiale. Témoin du décalage entre les ambitions affichées en 2024 et la réalité des résultats obtenus en 2026, la Cour des comptes de l’Union Européenne estimait en avril dernier que les efforts de diversification des approvisionnements en terres rares n’avaient pas donné de « résultats tangibles ».
Trois pistes d’actions prioritaires se distinguent parmi les mesures avancées par le CRMA. Premièrement, la Commission souhaite aboutir à une plus grande diversification des approvisionnements, à défaut de pouvoir arriver à une souveraineté totale illusoire à long terme pour les Etats européens. De fait, des partenariats avec des Etats aux intérêts similaires sont recherchés pour atteindre cette diversification. Des partenariats avec 14 Etats ont été noués depuis 2021. Associés depuis 2022 dans le cadre du Mineral Security Partnership, la Commission Européenne, les Etats-Unis et 14 autres pays se sont associés au sein du FORGE en février 2026 afin de continuer les travaux lancés visant à créer une chaîne de valeur plus fiable en matière de terres rares. Deuxièmement, les États membres doivent aussi constituer une autorité nationale servant de point de contact à la commission pour la mise en œuvre des préconisations du CRMA à l’échelle nationale. Surtout, ces derniers sont incités à développer leur connaissance des sous-sols et des gisements potentiels qui y subsistent. En filigrane se distingue la faiblesse de connaissance du sous-sol européen, qui est le résultat de plusieurs années d’absence de stratégies d’approvisionnement en REE au niveau des Etats membres et de l’Europe. Ce manque de stratégies a conduit à un sous-financement des institutions géologiques nationales, qui n’ont pas été en mesure d’accomplir leur cartographie des sous-sols. Cette tendance a aussi donné lieu à un manque de visibilité des filières européennes d’extraction et de raffinement minier, conduisant à un manque de talent disponible et à un retard en termes de R&D. Troisièmement, les États membres doivent investir le recyclage comme voie d’action à part entière de leurs approvisionnements en REE. La Commission propose que l’octroi des permis spécifiques aux filières de recyclage ne puisse dépasser 15 mois (contre 27 mois proposés pour l’installation d’une mine).
L’évolution de la situation européenne en matière d’approvisionnements en terres rares dépend de l’action des Etats membres. Au-delà des financements d’initiatives nationales, une meilleure coordination entre ces initiatives doit voir le jour. Ces initiatives doivent œuvrer à simplifier de manière homogène les procédures d’autorisation des projets d’extraction, de raffinage et de recyclage. Cette homogénéité est centrale afin de tirer parti de manière équilibrée du sous-sol européen et offrir une diversité le plus large possible de types de matériaux traités. Au vu des ambitions à atteindre, cette condition est essentielle afin de ne pas conduire à un gaspillage des ressources mises en œuvre par les Etats membres. L’OCDE souligne ainsi que, parmi les initiatives mises en œuvre dans cinq pays européens étudiés, toutes présentent des degrés d’avancement variables, avec la Grèce et la Suède se distinguant par des initiatives lancées il y a plus d’une décennie et donc potentiellement obsolètes. Enfin, les Etats membres doivent se concerter pour assortir ces initiatives d’un impératif de résilience. Les projets annoncés doivent faire l’objet d’une attention accrue quant à la sécurité des investissements reçus, des débouchés ouverts hors Union Européenne, et doivent être protégés de toute perturbation extérieure. Du côté de la Chine, la résilience de la chaîne de valeur des terres rares est déjà un enjeu clairement identifié par les autorités chinoises. Le 15e plan quinquennal chinois l’identifie clairement, en incluant les terres rares dans le champ des industries devant voir renforcé le niveau de contrôle et d’autonomie des chaînes de valeur(提升产业链自主可控水平).
Roland Doise & Alexandre Thomas, Analystes au sein de la Commission des Minerais et Matériaux stratégiques
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