Souveraineté industrielle en économie de guerre : dépendance chinoise et implications pour l’Europe
Le drone est devenu la technologie déterminante du conflit russo-ukrainien. Ni Moscou ni Kiev n’en ont tiré de rupture décisive, mais l’arme a reconfiguré l’économie de la guerre : un système à quelques dizaines de milliers de dollars contraint l’adversaire à consommer des munitions d’interception d’un coût comparable ou supérieur, et la compétition s’est déplacée du champ de bataille vers l’atelier. Derrière le duel opérationnel se joue une confrontation entre la capacité industrielle autonome de la Russie et la capacité d’assistance des partenaires occidentaux de l’Ukraine.
La Russie a gagné la bataille du volume. Partie d’une capacité annuelle de l’ordre de 20 000 drones militaires en 2021, elle en a livré plus de 1,5 million à ses forces en 2024 et planifie 110 000 drones de longue portée pour la seule année 2026. Elle a gagné cette bataille sans résoudre le problème qui la motivait : la base technologique de cette production demeure importée.
Dès 2014, la Russie a pour ambition d’atteindre une forme d’indépendance technologique, explicitée dans la doctrine militaire parue cette même année, puis dans la stratégie de sécurité nationale de 2021, avant de formuler en 2023 son programme d’autonomie proclamé qui certes a produit une montée en cadence, sans atteindre de souveraineté totale.
Cette note reconstitue la trajectoire de la filière à partir des sources russes ouvertes (documents budgétaires fédéraux, communications du ministère de l’Industrie et du Commerce, presse économique de Moscou), d’analyses chinoises et des données de démontage publiées par le renseignement ukrainien et les instituts de recherche occidentaux. En confrontant l’ambition initiale à la dynamique en cours depuis le début de la guerre, se dessine une substitution des dépendances occidentales par de nouvelles dépendances chinoises avec son lot d’implications stratégiques.
En trois ans, la valeur de la production russe de drones a quintuplé et le nombre de producteurs a plus que doublé, mais cette expansion procède d’une montée en cadence d’assemblage plutôt que d’une maîtrise de la chaîne de valeur.
La Russie développe des drones depuis l’époque soviétique, mais n’en a fait une priorité de son complexe militaro-industriel qu’après la guerre de Géorgie de 2008, et sur un modèle d’acquisition extérieure : importation de lignes de production ou de composants critiques, assemblage national. Février 2022 a supprimé ce modèle. Les chaînes de valeur occidentales de composants ont été bloquées ou renchéries, et la filière est passée par trois séquences successives : importation d’appareils complets, puis importation combinée d’appareils et de pièces, puis substitution nationale partielle.
L’expansion en chiffres
La valeur du marché national du drone est passée d’environ 50 milliards de roubles fin 2022, soit moins de 1 % du marché mondial, à plus de 250 milliards fin 2024, soit environ 6 %, dont quelque 218 milliards pour le seul segment de défense. Le nombre d’entreprises enregistrées en Russie produisant des drones ou leurs composants est passé de 356 fin 2022 à 889 fin mars 2025. La production civile nationale a progressé de 250 % en 2024 selon les chiffres présidentiels, sur une base de départ faible : le marché civil russe consommait environ 32 000 appareils en 2023, dont les deux tiers importés. Pour le militaire, le président russe a annoncé en commission militaro-industrielle d’avril 2025 la réception de plus de 1,5 million de drones par les forces en 2024, contre une capacité annuelle estimée à 20 000 appareils en 2021.

Graphique 1 — Expansion de la filière russe du drone, 2022-2025. Sources : Vedomosti (mars 2025), Rossiïskaïa Gazeta (mars 2025). Le solde « autres segments » pour 2024 est déduit par différence.
Les segments moteurs
Trois segments tirent la croissance. Les drones FPV d’abord, dont la production 2025 approchait deux millions d’unités et pour lesquels Moscou a fixé une cible de 7,3 millions d’unités à fin 2026. Les munitions rôdeuses de longue portée ensuite : la famille Shahed-136 iranienne, localisée sous les désignations Geran-1 et Geran-2, dont 54 538 sorties ont été comptabilisées contre l’Ukraine en 2025. Le renseignement militaire ukrainien évalue la production quotidienne de drones de longue portée à environ 142 appareils en janvier 2026, avec une trajectoire menant à quelque 455 par jour en décembre, pour un plan annuel de 110 000 appareils en 2026 dont environ 60 000 véhicules de frappe et 50 000 leurres. Le chef d’état-major ukrainien avançait de son côté 404 appareils par jour toutes catégories confondues en janvier 2026. Les leurres Gerbera, sans charge militaire, constituent le troisième segment et représentaient environ 40 % des appareils lancés au printemps 2025 : leur fonction est d’épuiser la défense antiaérienne adverse, et leur montée en part explique une bonne partie de l’inflation des chiffres de production.
Ces cadences ne sont pas linéaires. Les lancements mensuels de Shahed et Geran de frappe sont retombés d’environ 5 180 en mai 2026 à 3 680 en juin, avec une baisse du nombre et de l’ampleur des attaques mais une efficacité par appareil en hausse. Le volume produit n’est donc pas directement lisible dans le volume employé, la Russie constitue des stocks entre les vagues d’attaque.
La doctrine militaire approuvée le 25 décembre 2014 range parmi les tâches de développement du complexe militaro-industriel, l’obtention de l’indépendance technologique de la Russie dans la production des matériels d’armement stratégiques, aux côtés du perfectionnement des grandes structures scientifiques et productives et de la coopération interétatique en matière de conception et de réparation. Ce même texte mentionne déjà les systèmes d’information et de commandement, les appareils aériens sans pilote et les matériels robotisés.
La loi fédérale n° 172-FZ du 28 juin 2014 sur la planification stratégique fournit l’architecture qui manquait (définition d’objectifs, prévision, planification, programmation) et soumet l’exécution à un suivi fondé sur des indicateurs. C’est à ce titre que la stratégie de 2023 se qualifie elle-même de document sectoriel de planification stratégique et cite cette loi parmi ses fondements ; c’est d’elle que découle l’obligation, sur laquelle il faudra revenir, de doter chaque objectif d’une méthode de calcul homologuée.
La stratégie de sécurité nationale du 2 juillet 2021 achève la construction. Elle assigne à la sécurité économique l’objectif de renforcer la souveraineté économique du pays et inscrit, parmi ses tâches, le dépassement de la dépendance critique de l’économie russe à l’égard des importations de technologies, d’équipements et de composants, par l’introduction accélérée de développements technologiques russes et par la localisation de la production sur le territoire de la Russie ; une autre tâche vise la modernisation de la base productive du complexe militaro-industriel et l’augmentation de ses productions de haute technologie à usage civil et dual, une troisième le développement de l’industrie radioélectronique. Le même document affirme par ailleurs que la Fédération a démontré sa capacité à résister à la pression des sanctions et que la réduction de la dépendance aux importations se poursuit dans les secteurs clés de l’économie. Dix mois avant l’invasion, le cadre était déjà posé.
Ces textes ont été écrits dans une économie de paix, où la réduction de la dépendance était pensée comme graduelle et où le transfert devait aller du complexe militaro-industriel vers le civil. Février 2022 a profondément modifié les priorités et les temporalités. Ce tournant entraîne l’élaboration de la liste d’instructions présidentielles sur le développement des systèmes aériens sans pilote du 30 décembre 2022, dont la stratégie sectorielle de juin 2023 se réclame explicitement, notamment au regard des limitations et des risques liés à la pression des sanctions. Le cadre auquel elle s’adossait a ensuite été remplacé : la stratégie de développement scientifique et technologique de 2016, citée parmi ses fondements, est abrogée le 28 février 2024 ; les objectifs nationaux de développement de 2020 le sont le 7 mai 2024, au profit d’un ensemble où le leadership technologique devient objectif national et le programme drone un projet national de leadership technologique ; la stratégie de 2023 est elle-même amendée le 21 octobre 2024.
Les objectifs sont, au fur et à mesure, révisés et revus à la baisse. Là où la stratégie de 2023 prévoyait 89 projets d’infrastructures, 30 types de drones certifiés, un coefficient de souveraineté technologique de 1,5 et 1,1 million de spécialistes formés, le projet national retient 48 projets, 26 types certifiés, une part de marché nationale de 70,3 % et substitue au coefficient un indicateur en pourcentage : 81,1 % d’indépendance technologique à atteindre en 2030 ; l’objectif de formation a disparu des indicateurs de tête. Le plan unique de réalisation des objectifs nationaux fixe la trajectoire annuelle vers l’indépendance : 37,8 % en 2024 selon les estimations préliminaires, 42,5 % en 2025, 51 % en 2026, puis 59,4 %, 67,1 % et 75,2 % avant l’objectif cible de 2030. C’est à cette trajectoire, arrêtée par Moscou, que les résultats exposés ci-après doivent être rapportés.
Rostec assure environ la moitié de la production nationale et fédère plus de 800 entreprises et instituts ; les acteurs privés y entrent comme suppléants de capacité sous contrat de défense, non comme innovateurs.
L’architecture de la filière résulte de deux forces convergentes : une barrière à l’entrée technologique élevée, propre au segment militaire, et une politique délibérée de consolidation des actifs d’État. Le résultat est un réseau dominé par la corporation d’État Rostec (Ростех), qui a intégré plus de huit cents entreprises et instituts de recherche et concentre la recherche, les achats extérieurs et l’assemblage.
Le nœud Rostec
Pour la recherche et l’électronique embarquée, Rostec s’appuie sur le concern Vega (Концерн радиостроения «Вега») et le holding Roselektronika (Росэлектроника), qui fournissent systèmes de contrôle, composants électriques et dispositifs optiques aux familles Orlan (Орлан) et Orion (Орион). La corporation spatiale Roscosmos (Роскосмос) apporte la télédétection et la navigation satellitaires. Pour les achats extérieurs, la filiale de second rang ZALA Aero (ZALA) a été désignée par le Trésor américain en janvier 2025 comme un acteur central de l’acquisition, auprès de fournisseurs de pays tiers, des moteurs, batteries et composants optiques que la Russie ne fabrique pas. Des sociétés privées ont été intégrées à ce réseau d’importation : Rustakt (ООО «Рустакт») a importé pour près de 40 milliards de roubles de composants de drones en deux ans, un record pour une entreprise privée russe dans ce domaine.
Le verrou de Koupol
Le second pôle industriel est l’usine électromécanique d’Ijevsk Koupol (Ижевский электромеханический завод «Купол»), filiale du groupe Almaz-Antey (Алмаз-Антей). Koupol est le producteur central des moteurs électriques employés par les drones russes et fournit à ce titre ses propres concurrents, Rostec compris. C’est également Koupol qui produit la munition rôdeuse de longue portée Garpiya (Гарпия), substitut national du Shahed : plus de 2 500 unités produites entre juillet 2023 et juillet 2024, puis un contrat avec le ministère de la Défense portant sur plus de 6 000 appareils pour 2025, dont 1 500 déjà livrés en avril de la même année. Le site a été sanctionné par Washington dès décembre 2023 et par l’Union européenne en octobre 2024, sans interruption durable de sa chaîne d’approvisionnement.
Le privé sous contrat : Alabouga
Le troisième pôle est privé mais entièrement dépendant de la commande publique. La société Albatros (ООО «Альбатрос») exploite l’usine de drones d’Ielabouga, dans la zone économique spéciale d’Alabouga (Tatarstan), plus grand site de production de drones du pays. Il produisait environ sept appareils par jour début 2023 ; les estimations occidentales fondées sur imagerie satellitaire et documents d’entreprise situent sa capacité à plusieurs milliers d’unités par mois en 2025 et relèvent un dimensionnement résidentiel projeté pour plusieurs dizaines de milliers d’employés. Kronstadt (Группа компаний «Кронштадт») et Geoscan (Группа компаний «Геоскан») complètent ce tissu privé sous contrat. La reconversion de centres commerciaux en ateliers d’assemblage, documentée dès 2023, illustre le caractère improvisé de cette montée en cadence.
La localisation a progressé sur les cellules, l’assemblage et l’intégration, mais reste bloquée sur les moteurs, l’avionique de performance et la microélectronique; et c’est le régulateur russe lui-même qui l’a établi en radiant les deux tiers des types de drones de son registre de production nationale.
Le registre comme aveu
Le fait le plus parlant de l’année 2026 vient de l’administration russe. Le nombre de types de systèmes aériens sans pilote inscrits au registre de la production radioélectronique nationale tenu par le ministère de l’Industrie et du Commerce est tombé de 76 en 2025 à 28 en 2026, les appareils radiés n’ayant pas satisfait aux seuils de localisation entrés en vigueur au début de l’année. Autrement dit, les deux tiers des modèles jusque-là considérés comme russes ne le sont plus au regard des critères russes. Cette mesure situe l’écart réel par rapport aux objectifs du projet national, qui prévoit de porter la part des appareils nationaux sur le marché intérieur de 41,5 % en 2024 à 70,3 % en 2030 et la production d’appareils de plus d’un kilogramme de 11 700 à 32 500 unités.
Les verrous physiques
La motorisation est le premier verrou. La Garpiya vole avec des moteurs L550E produits en Chine par Xiamen Limbach Aviation Engine (厦门林巴赫航空发动机), déclinaison locale d’une conception allemande ; après les sanctions d’octobre 2024, une société nouvellement apparue, Beijing Xichao International Technology and Trade, a repris ces livraisons, expédiées sous l’étiquette d’unités de réfrigération industrielle. La variante à réaction Geran-3 est propulsée par un turboréacteur chinois Telefly JT80, qui lui confère une vitesse de croisière de 300 km/h et une pointe à 370 km/h. Pour les plateformes plus ambitieuses, la contrainte est bloquante : le S-70 Okhotnik (С-70 «Охотник») a vu sa production repoussée à plusieurs reprises faute du moteur allemand retenu à la conception, et le moteur national censé remplacer l’occidental sur l’Orion dépend lui-même de composants importés. Le recours documenté au désassemblage d’électroménager et au marché de seconde main est la preuve du verrou, des composants Texas Instruments, Analog Devices, Infineon et STMicroelectronics ont été identifiés dans l’Orion.

Graphique 2 — Ventilation par pays d’origine des 45 composants étrangers identifiés dans un Geran-3 série U. Source : Direction principale du renseignement du ministère de la Défense de l’Ukraine, septembre 2025. La répartition américaine est donnée pour « environ la moitié » des composants et arrondie ici à 22.
Le graphique 2 mérite une lecture prudente. En nombre de références, les composants d’origine américaine dominent encore les appareils de dernière génération. Mais le décompte par unité ne pondère pas la criticité : l’élément le plus difficile à substituer, le turboréacteur, est chinois. La bonne mesure de la dépendance n’est pas le nombre de composants, c’est le nombre de composants sans alternative russe.
Les frontières émergentes
Trois axes d’innovation sont actifs : le pilotage par fibre optique, insensible au brouillage, qui a fait de la fibre un intrant stratégique ; l’autonomie embarquée et l’intelligence artificielle de guidage terminal, encore au stade de l’intégration de modules commerciaux ; et l’armement défensif des munitions rôdeuses, avec des Geran interceptés porteurs de missiles air-air R-60 ou de systèmes portables de défense antiaérienne, destinés à contrer les intercepteurs ukrainiens. Sur ces segments, les données de production et de localisation sont fragmentaires : l’évaluation repose principalement sur le démontage d’appareils abattus, échantillon biaisé par construction vers ce que la défense adverse parvient à détruire.
Le projet de budget fédéral 2026-2028 réduit de 40 % les crédits consacrés aux drones, coupe la ligne « technologies d’avenir » de 86 % et la formation des personnels de 91 %, tout en préservant la production en série ; un arbitrage qui documente la préférence russe pour le volume immédiat.
La gouvernance de la filière a été mise en place rapidement. Un conseil de coordination a été créé auprès du gouvernement en octobre 2022 ; la Stratégie de développement de l’aviation sans pilote à horizon 2030 et perspective 2035 a été publiée en juin 2023 et confiée au ministère de l’Industrie et du Commerce, en liaison avec les Transports et l’Enseignement supérieur ; le projet national « Systèmes aériens sans pilote » est entré en exécution début 2024 ; et des Troupes des systèmes sans pilote (Войска беспилотных систем) ont été constituées en novembre 2025, consacrant l’arme comme composante distincte.
Le chiffrage et son arbitrage
Le projet de loi de finances 2026-2028 permet de mesurer les priorités réelles. Après 39,3 milliards de roubles exécutés sur les huit premiers mois de 2025, le projet national ne reçoit que 26 milliards en 2026, en recul de 40,5 % par rapport aux 43,7 milliards inscrits au budget en vigueur, puis 28,6 milliards en 2027 et 33,3 milliards en 2028. La ventilation est plus instructive que le total : le développement, la normalisation et la production passent de 22,8 à 18,2 milliards, soit une réduction modérée, tandis que le projet fédéral « technologies d’avenir » chute de 4 milliards à 559 millions et le projet « personnels pour les systèmes sans pilote » de 2 milliards à 180 millions. Parallèlement, la commande publique civile de drones est ramenée de 7,11 milliards sur 2024-2025 à 2,3 milliards sur 2026-2028. Le budget militaire du drone suit une trajectoire inverse : au moins 243 milliards de roubles engagés entre 2022 et 2025 pour la fabrication d’appareils militaires, avec un abondement de 112 milliards prévu sur trois ans.

Graphique 3 — Ventilation du projet national « Systèmes aériens sans pilote » : exécution des huit premiers mois de 2025 et projet de budget 2026. Source : projet de loi de finances fédérale 2026-2028.
Cet arbitrage est cohérent avec la logique de guerre et destructeur pour l’objectif d’autonomie. Couper la recherche amont de 86 % et la formation de 91 % tout en protégeant les lignes d’assemblage revient à financer la reproduction du parc existant et à renoncer, pour au moins un cycle budgétaire, à combler le déficit technologique qui a rendu la dépendance nécessaire. Le registre ramené de 76 à 28 types et la coupe de la ligne recherche décrivent le même phénomène par deux voies indépendantes.
Marché captif et instruments fiscaux
Le reste de l’instrumentation relève de la substitution aux importations classique. Les drones et composants de plus de 0,15 kilogramme bénéficient d’une exonération de taxe sur la valeur ajoutée ; le coefficient de déduction fiscale à l’achat d’un appareil national a été relevé ; le ministère de l’Industrie et du Commerce tient une liste de fabricants éligibles aux subventions, indexée sur les remises accordées aux acheteurs publics ; un « acheteur de base » unique agrège les commandes publiques pour permettre des séries, sur instruction présidentielle. Côté fermeture du marché, les drones étrangers sont interdits dans la commande publique civile depuis juillet 2023 et une classe d’espace aérien « H » a été créée en 2025 pour libéraliser l’usage des appareils conformes. En mai 2026, le ministère a ajouté une compensation de 40 % du prix d’achat d’un drone national et une subvention aux heures de vol, et un site pilote de production d’électronique embarquée a été ouvert en juin 2026 à l’Université polytechnique de Moscou. La mobilisation sociétale complète le dispositif : initiative « Voentekh » (Воентех) lancée avec le Front populaire panrusse en février 2025, et intégration de la formation drone dans l’enseignement professionnel et universitaire, ligne budgétaire précisément amputée en 2026.
La Chine et Hong Kong fournissent 76 % des biens à usage militaire importés par la Russie et facilitent 90 % de ses importations de haute technologie sous contrôle ; dans les munitions rôdeuses, la part chinoise des composants électroniques est passée du second rang à 60-65 % en trois ans.
Une bascule mesurable
La recomposition est documentée en valeur. En 2021, l’Union européenne et la Chine (Hong Kong incluse) fournissaient chacune 41 % des battlefield goods importés par la Russie. En 2022, la part européenne tombait à 13 % et la part chinoise montait à 68 %. En 2023, premier exercice complet sous le nouveau régime de sanctions, la part européenne s’établissait à 2 % et la part chinoise à 76 %, la Chine facilitant par ailleurs environ 90 % des importations russes de haute technologie sous contrôle. Cette facilitation opère par trois canaux distincts : la substitution par des producteurs chinois (49 % des importations de 2023), la réexportation par des intermédiaires chinois de biens conçus en Occident (18 %) et la production en Chine par des entreprises occidentales (16 %).

Graphique 4 — Part de l’Union européenne et de la Chine (Hong Kong inclus) dans les battlefield goods importés par la Russie, en valeur. Source : KSE Institute.
Du composant au système
Dans les drones de frappe, la bascule est plus tardive mais plus nette. Sur un Geran-2 récupéré en mai 2025, la part des composants électroniques d’origine chinoise atteignait 60 à 65 %, reléguant pour la première fois les composants américains au second rang, les suisses au troisième. Le cas de la Garpiya montre le passage du composant au système : moteurs et pièces chinois acheminés par l’intermédiaire russe TSK Vektor, fournisseurs identifiés à Shenzhen (Redlepus TSK Vector Industrial et Juhang Aviation Technology), puis, selon des documents d’entreprise consultés par la presse, un projet de centre conjoint russo-chinois de recherche et de production dans la zone économique spéciale de Kachgar, au Xinjiang, et l’essai en vol en Chine d’une Garpiya-3 redessinée par des ingénieurs chinois à partir des plans de la Garpiya-A1, avec en perspective un appareil de conception chinoise emportant 400 kilogrammes de charge utile. Ce n’est plus une fourniture de pièces : c’est une localisation en Chine d’une partie de la conception et de la capacité de production.
Les intrants de masse
L’asymétrie la plus notable porte sur les intrants de la guerre FPV. Les douanes chinoises enregistrent 527 000 kilomètres de fibre optique exportés vers la Russie au mois d’août 2025, contre 116 kilomètres vers l’Ukraine ; les exportations de batteries lithium-ion vers la Russie s’établissaient entre 47 et 54 millions de dollars par mois, contre 11 à 12 millions vers l’Ukraine. La contrepartie de cette dépendance est un pouvoir de fixation des prix : après la mise à l’arrêt d’une capacité russe de production de fibre, le prix du kilomètre pour l’acheteur russe est passé de 16 yuans début 2025 à 40 yuans en janvier 2026, soit +150 % en un an. Une enquête sous couverture a par ailleurs établi que des fournisseurs chinois acceptaient de vendre à des clients militaires russes non seulement de la fibre préconditionnée en bobines de 50 kilomètres, avec modules de guidage assistés par intelligence artificielle, mais aussi les machines de bobinage nécessaires à la production locale, en connaissance de l’usage final déclaré.

Graphique 5 — À gauche, exportations chinoises de fibre optique vers la Russie et vers l’Ukraine en août 2025 (échelle logarithmique) ; à droite, prix du kilomètre de fibre pour l’acheteur russe. Sources : douanes chinoises citées par le Washington Post ; Vedomosti.
La prudence de Pékin
La position officielle chinoise est constante : Pékin déclare ne pas avoir connaissance des exportations de pièces destinées à la Garpiya, affirme contrôler les biens à double usage conformément à sa législation et à ses obligations internationales, et récuse les sanctions unilatérales non autorisées par le Conseil de sécurité. Cette ligne est soutenable parce que les flux documentés sont commerciaux et non étatiques : aucune source ouverte n’établit de transfert d’État de systèmes létaux complets. Elle est en tension, en revanche, avec le traitement différencié des deux belligérants, les chiffres de fibre et de batteries en sont la mesure, et avec la persistance des livraisons après désignation, par substitution d’un fournisseur à un autre. Pékin conserve ainsi un levier durable sur Moscou. Le rapport de forces réel est totalement décorrélé de la symétrie politique affichée entre les deux capitales.
L’effort russe répond à une urgence opérationnelle, à une leçon de vulnérabilité et à un impératif macroéconomique ; c’est cette troisième logique, la moins commentée, qui rend l’arbitrage en faveur du volume rationnel du point de vue de Moscou.
Urgence opérationnelle
Le déséquilibre initial était réel. En 2023, l’Ukraine a reçu de ses partenaires occidentaux plus de 200 000 drones militaires, quand la Russie n’en obtenait qu’environ 140 000 par l’ensemble de ses canaux ; ses importations ukrainiennes de composants sont passées de 16,8 millions de dollars en 2023 à 135 millions en 2024, et Washington a rendu public en janvier 2025 un soutien de 1,5 milliard de dollars à la filière ukrainienne. L’inversion s’est opérée en 2024-2025 : la fréquence moyenne des frappes de la famille Shahed est passée d’environ 130 sorties par semaine avant septembre 2024 à près de 1 100, avec un pic de 810 appareils sur la seule journée du 7 septembre 2025. La demande du front n’est donc pas un argument rhétorique, elle fixe un plancher de production que la filière ne peut atteindre qu’en achetant à l’extérieur ce qu’elle ne sait pas produire.
Leçon de vulnérabilité
La deuxième logique est celle de l’autonomie stratégique, comprise non comme un idéal mais comme la mémoire d’un coût payé. La dépendance a produit deux effets distincts. D’une part une volatilité d’approvisionnement, illustrée par les reports de l’Okhotnik et de l’Orion. D’autre part une passivité diplomatique : le transfert par l’Iran, en 2023, de la ligne complète de production Shahed a eu une contrepartie politique, Téhéran obtenant les Su-35 que Moscou lui refusait depuis des années, et la guerre israélo-iranienne de juin 2025 a exposé les limites de l’échange lorsque la Russie s’est bornée à un soutien déclaratoire. La même structure se reconstitue aujourd’hui avec Pékin, à une échelle qui rend la sortie plus difficile encore : la hausse de 150 % du prix de la fibre en est le symptôme visible.
Impératif d’économie de guerre
La troisième logique est macroéconomique et explique l’arbitrage budgétaire. L’industrie de défense a créé environ 520 000 emplois supplémentaires depuis 2022 et employait, directement ou indirectement, quelque 4,5 millions de personnes en avril 2025, soit environ 3,2 % de la population russe. Le drone y contribue par ses effets d’entraînement : construction de sites, demande d’équipements de production, formation, sous-traitance civile. L’usine d’Alabouga en est le modèle réduit, une ville-usine dont l’emploi est un objet de politique publique autant qu’un facteur de production. Il en découle que la filière n’est pas seulement un instrument militaire, mais aussi un stabilisateur économique, ce qui rend politiquement coûteux de sacrifier des lignes d’assemblage et politiquement indolore de sacrifier des lignes de recherche.
L’Europe est simultanément fournisseur involontaire de composants, exécutrice du blocus et cible d’une capacité qu’elle n’a pas empêchée ; elle est aussi devenue, depuis juillet 2026, la cible de représailles chinoises exercées précisément sur les chaînes du drone.
L’exposition matérielle et son déplacement
Les enquêtes de démontage les plus récentes recensent, dans les Geran-2, plusieurs centaines de composants étrangers pour quelques dizaines de composants russes, une vingtaine d’entreprises européennes fournissant à elles seules plus d’une centaine de références. Cette exposition n’est plus principalement un problème d’exportation directe : la part européenne des battlefield goods importés par la Russie était déjà tombée à 2 % en 2023. Elle est devenue un problème de production délocalisée et de réexportation par pays tiers (Turquie, Émirats arabes unis, Asie centrale, Malaisie, Singapour, Inde) dont le coût d’application retombe sur les administrations douanières et financières européennes.
L’Europe comme cible
L’effet le plus tangible est désormais territorial. La Roumanie a enregistré, sur les quatre premiers mois de 2026, sept violations de son espace aérien par des drones russes, onze découvertes de fragments de munitions et dix-huit missions de police du ciel, un rythme record ; le total des incursions dépassait quarante sur le premier semestre, et un Geran-2 a frappé un immeuble d’habitation de dix étages à Galați fin mai 2026. Fin juillet 2026, l’armée roumaine a abattu trois appareils en trois jours et Bucarest a convoqué l’ambassadeur de Russie. Les effets politiques sont réels : paralysie de Vilnius lors d’une incursion, démission du premier ministre et du ministre de la Défense lettons le 14 mai 2026 après une réponse défaillante. Entre août 2024 et février 2026, des centaines de drones ont évolué dans l’espace aérien d’une douzaine d’États membres de l’OTAN et de l’Irlande, provoquant des fermetures répétées d’aéroports civils.
L’asymétrie de coût et la réponse
Le rapport de coûts reste défavorable à la défense : un Geran est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars, à comparer au prix d’un missile intercepteur. L’Initiative européenne de défense antidrone, ou « mur de drones », prévoit une première tranche d’environ un milliard d’euros pour la Pologne et les États baltes, avec une capacité opérationnelle initiale visée fin 2026 ; dix mois après son annonce, elle n’existe pas encore sur le terrain, et les intercepteurs effectivement déployés en Pologne et en Roumanie sont d’origine américaine. Six alliés ont déclaré qu’ils emploieraient la force pour défendre leur espace aérien, la Lituanie autorisant les destructions en temps de paix.
Le front sanctions et la riposte chinoise
Le dispositif européen s’est durci en 2026 : le vingtième paquet du 23 avril a désigné 58 entités impliquées dans la fabrication de matériels militaires dont des drones ; un train restreint de juin a visé quatre sociétés chinoises pour fourniture de composants de drones et de produits chimiques militaires ; le vingt et unième paquet, en juillet, a inscrit quatorze entités de Chine continentale et de Hong Kong. La riposte a été immédiate et ciblée : le ministère chinois du Commerce a placé, le lendemain, quatorze entités européennes sous contrôle à l’exportation, dont le fabricant français de drones Cavok UAS, le motoriste italien Lafert, le constructeur tchèque Tatra Trucks et l’allemand Sindlhauser Materials, interdisant à toute entreprise chinoise et à toute entreprise étrangère utilisant des composants chinois de leur livrer des biens à double usage. Le levier que Pékin détient sur la filière russe du drone, il l’exerce désormais en sens inverse sur la filière européenne, dont les moteurs, cellules, batteries, aimants et fibres dépendent des mêmes fournisseurs. La dépendance russe et la dépendance européenne ne sont pas deux dossiers distincts : c’est le même goulot, actionné depuis le même point.
L’autonomie affichée pour 2030 restera hors d’atteinte ; mais la principale menace pesant sur la filière russe n’est pas la sanction, c’est la démobilisation et l’exportation en est le débouché le plus probable.
À court terme, trois contraintes bornent la trajectoire. La dépendance extérieure d’abord, que l’arbitrage budgétaire de 2026 aggrave plutôt qu’il ne la réduit. La contrainte de ressources ensuite : les besoins de recrutement du front et l’expansion de l’industrie de défense créent un déficit de main-d’œuvre qualifiée que certains fabricants comblent par des travailleurs étrangers. Le resserrement du filet de sanctions enfin, désormais tourné vers les intermédiaires de pays tiers plutôt que vers les entités russes, avec un effet documenté qui n’est pas l’interruption des flux mais le renouvellement des sociétés-écrans et le renchérissement des intrants.
À long terme, le problème est d’une autre nature. Toutes les logiques qui soutiennent la filière sont adossées au conflit. Une désescalade fait tomber la demande du front, réduit le besoin d’importations et rend l’argument d’autonomie moins urgent. La conversion civile n’est pas une porte de sortie crédible : la commande publique civile a été divisée par trois pour 2026-2028, la ligne « technologies d’avenir » quasi supprimée, et le marché intérieur civil se compte en dizaines de milliers d’appareils face à une capacité militaire en millions. Reste l’exportation, dont les premiers indices sont déjà visibles : négociations avec l’Inde sur une production conjointe de munitions rôdeuses Lancet en décembre 2025, prospection au salon aéronautique de Dubaï. Pour l’Europe, le risque post-conflit n’est donc pas la disparition de l’industrie russe du drone, mais la diffusion de systèmes à bas coût et, plus encore, du savoir-faire de production de masse qui les accompagne.
Signaux à surveiller
Sept indicateurs permettront de trancher entre montée en puissance réelle et montée en cadence sous perfusion. Le registre de localisation du ministère de l’Industrie et du Commerce : les 28 types de 2026 remontent-ils, et sur quels seuils. La part chinoise dans les données de démontage, et surtout l’apparition en service russe de plateformes de conception chinoise. Le passage du « projet » à l’industriel des centres conjoints du type Kachgar. Les flux douaniers chinois de fibre, batteries et moteurs, et l’écart de traitement entre la Russie et l’Ukraine. Les lignes recherche et formation dans les budgets 2027-2029 : leur rétablissement signalerait un retour à un objectif d’autonomie, leur maintien à l’étiage confirmerait l’arbitrage de volume. Les effectifs et l’emprise du site d’Alabouga. Enfin, les offres russes à l’exportation et les accords de production conjointe, indicateur avancé du scénario de prolifération.
Les besoins matériels de la guerre ont poussé la Russie à un arbitrage qui a converti sa vulnérabilité en volume en transférant sa dépendance à Pékin, ce qui règle son problème de court terme et aggrave son problème de long terme. L’effet durable de la stratégie russe sera une capacité de production de masse, adossée à des chaînes chinoises, dont l’Europe subit déjà les effets sur son propre territoire.
L’autonomie russe affichée à l’horizon 2030 restera hors d’atteinte, et ce en dépit des moyens mis en place et de l’ambition politique. La Russie a internalisé ce qui se localise aisément et déclaré souverain un objet dont les nœuds critiques demeurent étrangers ; cette dynamique, qui permet d’afficher un vernis de succès de relocalisation sans se confronter au fond du problème, n’est pas exclusive à la Russie et peut aussi bien se reproduire en Europe occidentale.
L’Union européenne s’est fixé une cible d’au moins 60 % d’approvisionnement domestique dans ses achats de défense à l’horizon 2035, la filière drone étant désignée comme prioritaire, alors que les aimants permanents constituent un point de fragilité reconnu de ses chaînes et que les contrôleurs de vol, moteurs et capteurs d’origine chinoise y demeurent omniprésents. Les contrôles de Pékin sur les matériaux magnétiques et le régime d’examen au cas par cas imposé aux exportations vers les États-Unis en août 2026 montrent que ce goulot est actionnable à volonté et sans préavis.
Guénolé Jacq, China Research Analyst au sein de la Commission Sécurité Économique et Compétitivité (COMSEC) de l’INAS
Septembre 2026
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