La RNS 2025 mentionne explicitement les menaces auxquelles font face la France et l’Europe, notamment la « captation de ses données numériques, de ses talents scientifiques et entrepreneuriaux, pillage de ses savoirs, de ses données personnelles et ciblage de ses consommateurs. » tout en rappelant la volonté française d’être « de façon pérenne dans le premier cercle des puissances cyber. » Conformément à cet objectif, le Président français Emmanuel Macron a annoncé une série d’investissements importants à l’occasion du sommet Choose France 2025, dont la majorité est accordée à des projets liés au numérique, notamment des data centers. La communication de l’Élysée compare ce succès à un équivalent, à l’échelle française, du projet Stargate du président américain Donald Trump, chiffré quant à lui à plus de 500 milliards d’investissement. S’il faut prendre les chiffres du sommet français avec prudence (un investissement de 4 milliards d’euros de Microsoft, datant de 2024, a par exemple été recyclé, tandis qu’il est probable que tous les projets ne soient pas menés à terme pour différentes raisons), ils constituent autant une opportunité qu’un risque. La France pourrait ainsi conserver et renforcer son statut de puissance majeure du numérique en Europe grâce à la multiplication des data centers, tout en développant ses atouts.
De plus, disposer de data centers en France ne résout pas la problématique de notre dépendance à la couche logicielle fournie par les entreprises américaines, et ce malgré les règlements dont se dote l’Union Européenne (UE) depuis les années 2010, avec plus ou moins de succès. En effet, l’accord Privacy Shield en 2016 entre l’UE et les États-Unis était censé encadrer le transfert des données personnelles en offrant un niveau de protection important pour les utilisateurs européens, avant d’être cassé par l’arrêt Schrems II en 2020. Cette décision est entre autres justifiée par les lois américaines, qui permettent toujours au gouvernement d’accéder aux données. C’est notamment le cas du CLOUD Act adopté en 2018, qui oblige les GAFAM et les fournisseurs de service américains à fournir aux autorités les données qu’ils détiennent, quand bien même elles sont stockées à l’étranger. Dès lors, et malgré le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), pilier de la régulation numérique européenne, des données relatives aux Français stockées en France peuvent tout de même être exigées et obtenues par le gouvernement américain, si elles sont issues d’une entreprise américaine comme les GAFAM. Ainsi, malgré une politique ambitieuse en la matière, à l’image de la directive européenne NIS2 (censée garantir un niveau élevé de cybersécurité pour les infrastructures critiques), le Cyber Resilience Act ou encore le Data Gouvernance Act (DGA), l’Union Européenne peine à s’imposer face aux États-Unis. La situation est rendue d’autant plus complexe que la Commission, dans le cadre de la grande « simplification réglementaire » promise ces derniers mois, tend à faire marche arrière sur la régulation de l’IA, au profit des acteurs américains qui dominent toujours le marché européen.
Par ailleurs, certains pays, dont la Chine, mettent en place des lois de cabotage. Ces dernières imposent aux navires câbliers opérant dans les eaux nationales et la zone économique exclusive de battre leur pavillon pour pouvoir y opérer. Ainsi, Orange Marine rencontre aujourd’hui d’importantes difficultés lorsqu’il est nécessaire de réparer d’anciens câbles sous-marins dans les eaux chinoises. Ses navires battant pavillon étranger, l’entreprise doit demander et obtenir un permis afin de réaliser les opérations de maintenance. Ce système est similaire à celui des permis d’exportation mis en place pour les terres rares. La mesure s’avère d’autant plus contraignante que la Chine continue ses projets d’îles artificielles aménagées en bases militaires. Par conséquent, cette politique du fait accompli tend à accroître la surface maritime sur laquelle la Chine revendique et exerce un contrôle. La France pourrait s’inspirer de cette manière de procéder : sa zone économique exclusive (ZEE), la deuxième mondiale par sa superficie, fournit un moyen de pression important pour privilégier des acteurs français, qui disposent largement par ailleurs des compétences pour construire, poser et réparer des câbles sous-marins partout dans le monde.
En parallèle, les annonces du sommet Choose France 2025 soulèvent plusieurs risques. Le premier concerne l’origine des financements, en partie fournis par des acteurs émiratis. Si nous disposons d’un partenariat stratégique depuis des décennies avec les Émirats Arabes Unis, comme l’illustrent la commande historique de 80 Rafales F4 en 2021 et la possible coopération franco-émirienne pour le standard F5, nos intérêts internationaux peuvent diverger, à l’image de la guerre civile au Soudan où le soutien financier et militaire émirati contribue directement aux massacres, notamment dans le Darfour où des accusations de génocide sont formulées. Dubaï s’est également bâtie le statut de résidence privilégiée pour les criminels du narcotrafic, qui peuvent blanchir leur argent et vivre sereinement à l’étranger tout en dirigeant des réseaux identifiés comme l’une des principales menaces pour l’État français. En réalité, ces critiques masquent difficilement la principale limite rencontrée par les entreprises françaises dans le domaine numérique : la capacité à se financer dans les mêmes ordres de grandeur que leurs homologues américains, ce qui est notamment mis en avant dans le rapport de Mario Draghi, daté du 9 septembre 2024, sur la compétitivité européenne, ou encore dans l’ouvrage d’Olivier Coste édité en 2023, L’Europe, la Tech et la Guerre. Les raisons de l’écart croissant entre l’Europe et les États-Unis sont connues : investissements moindres dans la R&D avec une innovation réduite en conséquence, coût de l’énergie plus important en Europe, absence de marché unique et d’union des capitaux etc. Ainsi, si l’Europe ne manque pas de chercheurs de talents ou de technologies de rupture, le bât blesse systématiquement dans le passage à l’échelle industrielle par faute de moyens économiques, ce qui conduit fréquemment les entreprises européennes à être rachetées ou à délocaliser aux États-Unis.
Enfin, les nombreux projets liés aux data centers posent la question de l’adhésion des populations locales, qui peuvent les contester pour des raisons environnementales (notamment du fait de leur consommation importante d’eau, alors même que certains territoires français connaissent des périodes de stress hydrique de plus en plus importantes et violentes), et surtout la question énergétique. Les data centers sont extrêmement énergivores : si la France dispose d’un avantage compétitif majeur grâce à son énergie décarbonée issue du nucléaire, sa capacité à suivre la demande dépend d’EDF. Or, entre la dette du groupe public qui atteint les 54 milliards d’euros, les six EPR prévus (ce chiffre pouvant être revu à la hausse) dont le coût est évalué à entre 50 et 100 milliards d’euros, les difficultés rencontrées avec l’EPR de Flamanville (douze ans de retard et un coût de 24 milliards d’euros) ou encore la question du financement et de la mise en oeuvre du stockage des déchets radioactifs, les défis dans les années à venir sont nombreux. De plus, il faut pouvoir trouver des lieux susceptibles d’accueillir les data centers : si la France dispose de nombreuses friches industrielles et d’un foncier capable de répondre à ce besoin, encore faut-il les raccorder au réseau électrique, ce qui ajoute une couche de complexité.
D’autres pays suivent des voies différentes. La Russie n’est reliée au réseau mondial que par quatre câbles, tandis que depuis l’invasion de l’Ukraine, les principaux réseaux occidentaux (comme Facebook ou Twitter) ont été interdits. Il ne subsiste plus que des acteurs d’Internet nationaux comme Yandex ou Vkontakte, soumis au pouvoir politique russe. La Chine exerce aussi un contrôle important sur son Internet, le secteur étant dominé par des acteurs nationaux comme Tencent ou Huawei. Enfin, dans les deux cas, les données relatives à leur population ne peuvent pas être stockées à l’étranger, ce qui réduit leur dépendance. La France et les pays européens sont engagés dans une dynamique différente. Il n’est ici pas question de prôner un modèle autarcique à l’image de ce que privilégient la Russie ou la Chine, d’autant plus que les politiques suivies s’inscrivent aussi dans la volonté de contrôler les populations. Néanmoins, force est de constater que notre dépendance à l’égard des États-Unis est aujourd’hui critique dans le domaine numérique. S’il n’est pas le seul dans ce cas là (nous pouvons citer le dossier de l’armement ou, de façon moins polémique, le quasi monopôle de Visa et de Mastercard pour les cartes bancaires par exemple), le numérique est appelé à occuper une place de plus en plus importantes dans nos vies. Or, la France dispose de réels atouts pour pouvoir peser dans le domaine des câbles sous-marins, en se positionnant sur des nœuds de dépendance comme leur maintenance et leur entretien.
De fait, le débit de cette infrastructure est tel qu’elle devrait rester incontournable dans les années et les décennies à venir, même si les constellations de satellites (comme la constellation IRIS² pour Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite en Europe) sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important dans la connectivité de nos sociétés. Par ailleurs, les récentes annonces de coopération, à l’image de l’European Infrastructure Consortium (qui regroupe la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas) ou l’accord bilatéral franco-allemand (qui vise à mobiliser le poids économique des deux pays pour soutenir Mistral dans l’IA et SAP dans le stockage) sont autant de signaux positifs quant à une éventuelle émancipation européenne, qui reste néanmoins à concrétiser.