Câbles sous-marins : l’infrastructure invisible au coeur des rivalités géopolitiques

En février 2023, « deux navires chinois ont coupé deux câbles sous-marins nationaux reliant l’île de Taïwan à la Chine et aux États-Unis (Subramanian Samanth, Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout). » L’État insulaire, dont le rattachement à la Chine continentale est l’un des projets phares de Xi Jinping, est particulièrement vulnérable aux actions visant les quinze câbles sous-marins le reliant au reste du monde. La géographie de l’île dicte en effet le positionnement de ces derniers : du fait d’une activité sismique intense sur la façade est, et de la position de la Chine à l’ouest, les infrastructures sous-marines aboutissent à seulement trois endroits de l’île, principalement à son nord. La rupture délibérée de ces câbles couperait ainsi l’île du reste du monde. La situation taïwanaise illustre l’importance de cette infrastructure invisible au fond des mers et des océans, vitale pour le bon fonctionnement de nos sociétés mais néanmoins vulnérable, comme le rappelle la Revue Nationale Stratégique (RNS) publiée le 14 juillet 2025 : « Les infrastructures numériques et les données qu’elles transportent sont désormais un enjeu, le théâtre et un instrument de la conflictualité. La guerre en Ukraine illustre leur criticité. De plus, l’interdépendance entre les infrastructures électriques et numériques constitue une vulnérabilité qui n’a cessé de croître ces dernières années […] Enfin, la menace d’actions hostiles dans les fonds marins s’est considérablement renforcée contre les infrastructures dédiées à l’énergie ou à l’information dont certaines revêtent un caractère critique. » Dès lors, il est pertinent de s’interroger sur les opportunités et les risques stratégiques que posent les câbles sous-marins pour la France, et de façon plus large, pour nos partenaires européens.

Les câbles sous-marins, une infrastructure physique vulnérable au cœur des rivalités géopolitiques

La plupart des câbles endommagés le sont par accident, à l’image des filets de pêche qui peuvent râcler les fonds marins, des ancres de navires ou des aléas naturels. De fait, un câble sous-marin est un objet relativement fragile, faisant en moyenne deux centimètres de diamètre, voire moins, à l’exception de ceux situés proches des côtes et des zones d’atterrissage des câbles. Dans ce cas, leur protection est renforcée pour réduire les risques d’accident. Il y a aujourd’hui plus de 500 câbles pour plus d’1.3 million de kilomètres à protéger, ce qui constitue une tâche irréalisable. L’une des parades possibles est de recourir à la redondance, c’est-à-dire de multiplier les câbles sous-marins dans une même zone, à l’image des GAFAM qui privilégient quatre voies supplémentaires pour chaque câble. Cela permet de renforcer la résilience, mais au prix de financements requis plus importants, que seuls les groupes américains peuvent se permettre. Ainsi, les données sont détournées vers d’autres réseaux en cas de coupure, ce qui en limite les impacts négatifs.

Ces mesures sont néanmoins limitées face à des actions humaines cherchant délibérément à endommager les infrastructures de communication, à l’instar des tensions observées en mer Baltique depuis 2022. Cette région maritime a vu de nombreuses infrastructures sous-marines proliférer au fil des années du fait de ses avantages, « concentrant à la fois toutes les opportunités favorables à l’installation de telles infrastructures (espace réduit, faible profondeur favorisant leur installation, besoin accru de connexions) et tous les risques, en raison de ces mêmes caractéristiques, mais aussi parce qu’elle est une zone de contact entre pays membres de l’OTAN d’un côté, et Russie de l’autre » (Bayou Céline, « Mission “Baltic Sentry” : protéger les infrastructures critiques de la mer Baltique, prétexte à lutter contre la flotte fantôme russe ? »). De fait, les incidents se multiplient dans la région, ce qui oblige à réagir, malgré de nombreux obstacles.

La première difficulté est d’attribuer avec certitude l’endommagement des infrastructures aux navires russes ou chinois suspectés : une ancre est-elle sciemment utilisée pour endommager un câble, ou s’agit-il plutôt d’un accident provoqué par inadvertance à cause de conditions météorologiques dégradées, comme dans le cas du porte-conteneur chinois NewNew Polar Bear en 2023 ? Par ailleurs, la réponse apportée par l’OTAN, via l’opération Baltic Sentry lancée en janvier 2025, soulève d’autres problématiques : la possibilité pour des navires militaires d’arraisonner leurs vis-à-vis civils dans les eaux internationales, sans être dans une situation de guerre, n’est pas garantie et doit faire l’objet d’une attention particulière pour être conforme au droit international de la mer. La situation du 31 décembre 2025 illustre cette tension : un cargo, suspecté d’avoir délibérément rompu un câble sous-marin en mer Baltique, s’est vu ordonner de naviguer vers les eaux territoriales finlandaises, afin que les autorités du pays puissent prendre possession du cargo en vue de l’inspecter, et ce conformément au droit de la mer.

Ainsi, la surveillance des infrastructures sous-marines est très complexe et requiert des moyens conséquents : les surfaces à protéger sont immenses (même dans une mer relativement réduite en taille comme la Baltique, il suffit qu’une petite zone soit laissée sans surveillance pour qu’un sabotage puisse avoir lieu), d’autant plus que même le milieu sous-marin représente une menace. L’attaque ukrainienne sur la base navale russe de Novorossisk en décembre 2025, à l’aide d’un drone sous-marin nommé Sub Sea Baby, ayant potentiellement endommagé un sous-marin russe à quai démontre que ce milieu peut aussi être vecteur de menaces. En plus des menaces traditionnelles comme les sous-marins, des drones spécialisés pour opérer sur les infrastructures reposant au fond des mers et des océans sont développés, aggravant d’une part la menace sécuritaire et surtout, là encore, la capacité à établir précisément l’origine de l’attaque, et les conséquences à en tirer.

Baltic Sentry apporte une réponse à ces menaces via la participation de plusieurs États membres de l’OTAN, dont la France, qui déploient des moyens militaires en parallèle du SNMG1 (Standing NATO Maritime Group 1, l’une des forces navales de l’OTAN ayant, entre autres, la mer Baltique comme zone d’opération). Aux côtés de frégates ou de navires de lutte contre les mines, des F-35 néerlandais stationnés en Europe de l’Est pour assurer des missions de police aérienne sont également mobilisés, de même que des drones. L’OTAN expérimente à cette occasion pour la première fois l’utilisation d’unmanned surface vessel (USV) pour la protection et la surveillance des infrastructures sous-marines, avec l’envoi d’au moins une vingtaine d’USV dans la mer Baltique au mois de janvier 2025. Plusieurs solutions sont développées pour surveiller les fonds marins, à l’image de l’américain Anduril, qui élabore un drone sous-marin appelé Seabed Sentry, avec la promesse d’une endurance de plusieurs mois. Cette capacité implique de nombreuses contraintes : un drone n’est pas une arme  durable, dans la mesure où il doit être constamment mis à jour afin de rester efficace. Les cycles d’évolutions en Ukraine sont ainsi de quelques semaines, avant qu’une nouvelle amélioration dans la guerre électronique ou un autre domaine n’impose des changements. De plus, la question du coût se pose également car les drones sous-marins sont en l’état bien plus cher que leurs équivalents FPV (first person view) : là où les seconds ne coûtent que quelques centaines de dollars l’unité, les premiers peuvent atteindre les millions de dollars selon le gabarit et les missions qui leur sont confiées. Il faudra donc trouver un équilibre pour la surveillance des fonds sous-marins, qui requiert à la fois un matériel endurant capable d’être déployé en permanence sur de longues périodes, et à la fois une masse suffisante pour couvrir de grandes surfaces.

En parallèle, l’Alliance organise de nombreux exercices évaluant les capacités des drones, à l’image du Robotic Experimentation and Prototyping Using Maritime Unmanned Systems (REPMUS), tenu chaque année depuis 2010. Traditionnellement organisé par la marine portugaise, l’édition 2025 a impliqué plus de deux cents types de drones différents. L’enjeu est autant d’entraîner les marines de l’Alliance à réaliser diverses missions (lutte contre les sous-marins, protection des infrastructures sous-marines, détection des mines etc.) qu’à mettre en oeuvre des drones (utilisation en essaim, application de nouveaux concepts, élaboration de doctrines d’emploi etc.). 

Au-delà de l’infrastructure physique, la protection des données en elle-même est aussi un enjeu majeur, notamment du fait des actions étatiques. L’espionnage des données est pratiqué par tous de façon systématique, à l’image des Five Eyes (États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Australie et Nouvelle-Zélande) créés en 1955 afin de surveiller les données échangées dans le monde entier. La France procède de la même façon, les câbles méditerranéens arrivant à Marseille étant placés sur écoute, principalement dans le cadre de la lutte antiterroriste. S’il est théoriquement possible d’espionner un câble sous-marin en mer (à l’image des navires russes stationnant autour des câbles étatsuniens dans les années 2020), il est bien plus facile de le faire à terre près de son point d’atterrissage, à l’image de ce que fait la NSA (National Security Agency) avec le programme Upstream Collection, un dispositif de surveillance de masse et la captation des données, notamment via les câbles sous-marins. De plus, la proximité des entreprises chinoises avec le pouvoir politique fait craindre que Pékin n’en profite pour modifier les câbles de façon insidieuse, que ce soit « en insérant des portes dérobées pendant le processus de fabrication, en volant des données des installations terrestres connectées aux câbles sous-marins, ou même en collectant des données en profondeur » (comme énoncé par Joachim Harbulot dans La confrontation des Etats-Unis et de la Chine à propos des câbles sous-marins, École de Guerre Économique).

Enfin, comme le met en exergue la RNS 2025, les opérations cyber menées par la Russie et la Chine se multiplient : « Dans le domaine des cyberattaques, les principales menaces proviennent d’acteurs réputés liés à la Chine, à la Russie, et des acteurs criminels affiliés à des compétiteurs stratégiques. Elles se sont traduites principalement par de l’espionnage, du vol de données, l’usage de rançongiciels et des attaques par déni d’accès. La Fédération de Russie et certains acteurs réputés liés à la Chine représentent dans ce domaine une menace cyber sophistiquée et systémique. » (Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, Revue nationale stratégique 2025, p. 22-23).

Par ailleurs, les câbles sous-marins sont l’enjeu d’une importante compétition internationale, notamment entre les États-Unis et la Chine. À titre d’exemple, cette dernière interdit à Hengtong, l’une des principales entreprises chinoises dans le domaine, de réaliser des câbles pour Google ou susceptibles d’atterrir chez les Five Eyes, tout en imposant des restrictions légales sur le stockage de données à l’étranger (avec par exemple la Loi sur la sécurité des données de 2021). De même, la première administration Trump a interdit aux câbles américains d’atterrir en Chine, ou que des données américaines puissent être stockées chez le rival asiatique. En conséquence, le Pacific Light Cable Network (PLCN), un câble posé par Meta et Google, s’amarre finalement aux Philippines et à Taïwan plutôt qu’à Hong Kong, la destination d’origine, sur décision de Washington.

La maîtrise de l’infrastructure devient donc un enjeu stratégique et un vecteur d’influence majeur, à l’image de la Chine qui intègre les câbles sous-marins à ses nouvelles routes de la soie (appelées Belt and Road Initiative en anglais, il s’agit d’un projet chinois lancé par Xi Jiping en 2013 et ayant pour objectif de relier économiquement la Chine à l’Europe via les infrastructures routières et ferroviaires), ce qui ancre ses partenaires dans le système chinois. La situation présente des risques importants en matière de dépendance, la Chine n’hésitant pas à obtenir le contrôle d’infrastructures critiques en cas de non-remboursement : le port de Hambantota au Sri Lanka est ainsi sous contrôle chinois pour une durée de 99 ans, après que l’État insulaire ait éprouvé des difficultés à rembourser ses dettes. De fait, les pays européens font aussi face à de nombreuses difficultés et dépendances en matière d’infrastructures numériques.

La France et l’Europe face à des dépendances numériques structurelles

Depuis les années 2010, une importante rupture a lieu avec l’essor des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), qui investissent massivement dans le domaine des câbles sous-marins et dont ils possèdent la quasi-totalité dans l’océan Atlantique. Le fonctionnement économique des câbles explique cette prépondérance. En effet, qu’importe leur débit, leur coût d’exploitation est fixe, que ce soit pour le propriétaire ou le locataire. Par conséquent, malgré une durée de vie de vingt-cinq ans en moyenne, les câbles sous-marins sont fréquemment remplacés au gré des progrès techniques, qui permettent une rentabilité accrue grâce à un débit de plus en plus important. Ainsi, nous sommes passés de quatre paires de fibre par câble il y a quelques années à vingt voire vingt-quatre paires avec les GAFAM, ce qui correspond à environ 500 To de transit de données. La nouvelle génération de câbles vise même 32 à 48 paires de fibre, pour un transit de 1 Po soit 1000 To ou 1 000 000 Go. D’ici 2030, les GAFAM espèrent même atteindre 5 Po de transit, ce qui est sans commune mesure avec les capacités des satellites par lesquels moins de 1% de nos données passent, mais dont le principal avantage reste malgré tout de connecter des zones difficiles d’accès.

Les mastodontes américains profitent d’un double phénomène : leurs besoins massifs en matière de stockage de données et des moyens financiers à la hauteur des enjeux. Un câble transatlantique coûte aujourd’hui plus de trois cents millions d’euros, ce qui est une somme considérable pour une entreprise comme Orange. Ainsi, l’opérateur français a noué des partenariats avec Google et Facebook afin d’exploiter des câbles transatlantiques. Si Orange est libre d’utiliser l’infrastructure à sa guise, les entreprises américaines en restent néanmoins propriétaires. Par ailleurs, près de 80% des données mondiales transitent vers les États-Unis à un moment ou un autre, étant donné que 10 des 13 root servers (il s’agit de l’infrastructure qui attribue par exemple les adresses IP uniques, condition indispensable pour garantir la fiabilité des échanges) y sont situés.

Ainsi, la dépendance française et européenne ne se limite pas à l’infrastructure physique et s’étend, de façon plus problématique encore, à la couche logicielle. La domination des acteurs américains dans ce domaine est là aussi écrasante : Amazon Web Service (AWS), Google Cloud et Microsoft Azure détiennent près des ⅔ des parts de marché de l’infrastructure cloud. Microsoft est en situation de quasi-monopole auprès des particuliers, des entreprises privées ou des institutions publiques avec son système d’exploitation Windows et la suite bureautique Office. Au total, les Européens dépensent 264 milliards d’euros dans des solutions américaines, ce qui représente un manque à gagner considérable pour les entreprises du continent. De même, la majeure partie des réseaux sociaux utilisés en Europe sont détenus par des entreprises ou des acteurs privés américains : X (ancien Twitter) est racheté par Elon Musk en 2022, tandis que Meta est propriétaire de Facebook, de WhatsApp, d’Instagram, de Snapchat, de Threads et de Messenger.

L’exemple de Mistral illustre l’impossibilité d’ignorer ces acteurs dans le domaine numérique. La décacorne, érigée en symbole capable de rivaliser avec les GAFAM dans le domaine de l’intelligence artificielle, a noué un partenariat avec Nvidia pour ses puces avancées afin d’entraîner ses modèles. En 2024, la France et l’Allemagne ont fait pression sur la Commission européenne à Bruxelles afin d’alléger les obligations de l’IA Act, en vue de favoriser leur propre champion, respectivement Mistral et Aleph Alpha. Pourtant, c’est bien Mistral qui noue un partenariat avec Microsoft, abandonnant à cette occasion le modèle d’open source qui était l’une des pierres angulaires de l’IA européenne et de l’entreprise, au prix d’une controverse. Certains accusent l’entreprise d’avoir sacrifié un certain idéal européen sur fond de cynisme (Mistral, avec le soutien de la France, mettait en avant la nécessité de ne pas trop réguler l’IA afin de ne pas freiner sa capacité à constituer une alternative aux GAFAM, tout en négociant un partenariat avec l’un d’entre eux), tandis que d’autres se félicitent au contraire d’une décision largement justifiée économiquement et pouvant permettre à Mistral de devenir un acteur majeur dans le domaine (l’entreprise obtient l’appui de l’un des GAFAM avec à la clé la capacité de toucher beaucoup plus de clients par exemple). Une chose est sûre, l’indépendance numérique européenne apparaît encore, pour le moment, comme inatteignable sans les acteurs américains. Or, la maîtrise des flux de données est un vecteur de puissance, comme l’illustre la lutte entre les États-Unis et la Chine.

Pourtant, nous disposons d’un vrai savoir-faire et d’une expertise dans le domaine des câbles sous-marins, grâce à Alcatel Submarine Network (ASN) et Orange Marine (filiale de l’opérateur des télécommunications Orange), qui possèdent entre 25% et 33% de la flotte mondiale de câbliers, tandis qu’ASN représente à elle seule environ un tiers de la production mondiale de câbles, devant l’américain SubCom. L’importance stratégique d’ASN a été reconnue à sa juste valeur, l’État français devenant son principal actionnaire grâce au rachat de 80% des actions de l’entreprise en novembre 2024. Cela nous permet de disposer d’un levier de pression puisque nos navires sont utilisés par les auteurs acteurs, à l’image d’Orange Marine qui intervient dans le cadre de plusieurs accords (voir Harbulot Joachim, art. cit.). De même, La France est devenue, au fil des années, la première place d’Europe en matière d’atterrissage des câbles sous-marins, notamment grâce à Marseille qui en accueille dix-sept actuellement, au détriment de Francfort dont c’était auparavant le statut. Cela contribue à la résilience du pays, qui peut ainsi dérouter les données vers d’autres câbles en cas d’endommagement accidentel ou volontaire, au prix d’une sécurisation accrue, que ce soit pour les points d’atterrissage ou les câbles terrestres et sous-marins. Enfin, nous disposons d’un écosystème prometteur dans le numérique et des données : Mistral dans le domaine de l’IA, OVH Cloud pour le cloud, Unseenlabs pour la surveillance maritime, les entreprises du New Space de façon générale etc., l’ensemble nous permettant de nous positionner sur des technologies et des noeuds de dépendance critiques.

Au-delà des questions économiques et du développement de nos entreprises, dépendre des États-Unis implique d’être soumis à un acteur dont les intérêts sont loin d’être alignés sur les nôtres, particulièrement sous la seconde administration Trump, qui n’hésite pas à faire de l’ingérence dans les processus électoraux européens, à l’image de son soutien apporté à l’actuel président polonais Karol Nawrocki, issu du PiS, face à Rafał Trzaskowski proche de Donald Tusk et de la Coalition Civique. Cette façon de procéder n’est bien sûr pas nouvelle, mais elle est aujourd’hui pleinement et publiquement assumée, avec entre autres Elon Musk qui soutient l’AfD en Allemagne, ou le Département d’État américain, qui publie sur la plateforme Substack, au mois de mai 2025, un appel à la création d’une « alliance civilisationnelle » composée de nations chrétiennes. Cette situation conduit les plateformes en ligne à être qualifiées de « vecteurs mais aussi des acteurs de l’ingérence numérique dans les élections » dans la RNS 2025. Par conséquent, des politiques, qu’elles soient nationales ou à l’échelle de l’Union Européenne, s’avèrent nécessaires et sont d’ores et déjà engagées.

Les politiques numériques françaises et européennes : entre ambitions affirmées et limites persistantes

La RNS 2025 mentionne explicitement les menaces auxquelles font face la France et l’Europe, notamment la « captation de ses données numériques, de ses talents scientifiques et entrepreneuriaux, pillage de ses savoirs, de ses données personnelles et ciblage de ses consommateurs. » tout en rappelant la volonté française d’être « de façon pérenne dans le premier cercle des puissances cyber. » Conformément à cet objectif, le Président français Emmanuel Macron a annoncé une série d’investissements importants à l’occasion du sommet Choose France 2025, dont la majorité est accordée à des projets liés au numérique, notamment des data centers. La communication de l’Élysée compare ce succès à un équivalent, à l’échelle française, du projet Stargate du président américain Donald Trump, chiffré quant à lui à plus de 500 milliards d’investissement. S’il faut prendre les chiffres du sommet français avec prudence (un investissement de 4 milliards d’euros de Microsoft, datant de 2024, a par exemple été recyclé, tandis qu’il est probable que tous les projets ne soient pas menés à terme pour différentes raisons), ils constituent autant une opportunité qu’un risque. La France pourrait ainsi conserver et renforcer son statut de puissance majeure du numérique en Europe grâce à la multiplication des data centers, tout en développant ses atouts.
 

De plus, disposer de data centers en France ne résout pas la problématique de notre dépendance à la couche logicielle fournie par les entreprises américaines, et ce malgré les règlements dont se dote l’Union Européenne (UE) depuis les années 2010, avec plus ou moins de succès. En effet, l’accord Privacy Shield en 2016 entre l’UE et les États-Unis était censé encadrer le transfert des données personnelles en offrant un niveau de protection important pour les utilisateurs européens, avant d’être cassé par l’arrêt Schrems II en 2020. Cette décision est entre autres justifiée par les lois américaines, qui permettent toujours au gouvernement d’accéder aux données. C’est notamment le cas du CLOUD Act adopté en 2018, qui oblige les GAFAM et les fournisseurs de service américains à fournir aux autorités les données qu’ils détiennent, quand bien même elles sont stockées à l’étranger. Dès lors, et malgré le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), pilier de la régulation numérique européenne, des données relatives aux Français stockées en France peuvent tout de même être exigées et obtenues par le gouvernement américain, si elles sont issues d’une entreprise américaine comme les GAFAM. Ainsi, malgré une politique ambitieuse en la matière, à l’image de la directive européenne NIS2 (censée garantir un niveau élevé de cybersécurité pour les infrastructures critiques), le Cyber Resilience Act ou encore le Data Gouvernance Act (DGA), l’Union Européenne peine à s’imposer face aux États-Unis. La situation est rendue d’autant plus complexe que la Commission, dans le cadre de la grande « simplification réglementaire » promise ces derniers mois, tend à faire marche arrière sur la régulation de l’IA, au profit des acteurs américains qui dominent toujours le marché européen.
 

Par ailleurs, certains pays, dont la Chine, mettent en place des lois de cabotage. Ces dernières imposent aux navires câbliers opérant dans les eaux nationales et la zone économique exclusive de battre leur pavillon pour pouvoir y opérer. Ainsi, Orange Marine rencontre aujourd’hui d’importantes difficultés lorsqu’il est nécessaire de réparer d’anciens câbles sous-marins dans les eaux chinoises. Ses navires battant pavillon étranger, l’entreprise doit demander et obtenir un permis afin de réaliser les opérations de maintenance. Ce système est similaire à celui des permis d’exportation mis en place pour les terres rares. La mesure s’avère d’autant plus contraignante que la Chine continue ses projets d’îles artificielles aménagées en bases militaires. Par conséquent, cette politique du fait accompli tend à accroître la surface maritime sur laquelle la Chine revendique et exerce un contrôle. La France pourrait s’inspirer de cette manière de procéder : sa zone économique exclusive (ZEE), la deuxième mondiale par sa superficie, fournit un moyen de pression important pour privilégier des acteurs français, qui disposent largement par ailleurs des compétences pour construire, poser et réparer des câbles sous-marins partout dans le monde.

En parallèle, les annonces du sommet Choose France 2025 soulèvent plusieurs risques. Le premier concerne l’origine des financements, en partie fournis par des acteurs émiratis. Si nous disposons d’un partenariat stratégique depuis des décennies avec les Émirats Arabes Unis, comme l’illustrent la commande historique de 80 Rafales F4 en 2021 et la possible coopération franco-émirienne pour le standard F5, nos intérêts internationaux peuvent diverger, à l’image de la guerre civile au Soudan où le soutien financier et militaire émirati contribue directement aux massacres, notamment dans le Darfour où des accusations de génocide sont formulées. Dubaï s’est également bâtie le statut de résidence privilégiée pour les criminels du narcotrafic, qui peuvent blanchir leur argent et vivre sereinement à l’étranger tout en dirigeant des réseaux identifiés comme l’une des principales menaces pour l’État français. En réalité, ces critiques masquent difficilement la principale limite rencontrée par les entreprises françaises dans le domaine numérique : la capacité à se financer dans les mêmes ordres de grandeur que leurs homologues américains, ce qui est notamment mis en avant dans le rapport de Mario Draghi, daté du 9 septembre 2024, sur la compétitivité européenne, ou encore dans l’ouvrage d’Olivier Coste édité en 2023, L’Europe, la Tech et la Guerre. Les raisons de l’écart croissant entre l’Europe et les États-Unis sont connues : investissements moindres dans la R&D avec une innovation réduite en conséquence,  coût de l’énergie plus important en Europe, absence de marché unique et d’union des capitaux etc. Ainsi, si l’Europe ne manque pas de chercheurs de talents ou de technologies de rupture, le bât blesse systématiquement dans le passage à l’échelle industrielle par faute de moyens économiques, ce qui conduit fréquemment les entreprises européennes à être rachetées ou à délocaliser aux États-Unis.

Enfin, les nombreux projets liés aux data centers posent la question de l’adhésion des populations locales, qui peuvent les contester pour des raisons environnementales (notamment du fait de leur consommation importante d’eau, alors même que certains territoires français connaissent des périodes de stress hydrique de plus en plus importantes et violentes), et surtout la question énergétique. Les data centers sont extrêmement énergivores : si la France dispose d’un avantage compétitif majeur grâce à son énergie décarbonée issue du nucléaire, sa capacité à suivre la demande dépend d’EDF. Or, entre la dette du groupe public qui atteint les 54 milliards d’euros, les six EPR prévus (ce chiffre pouvant être revu à la hausse) dont le coût est évalué à entre 50 et 100 milliards d’euros, les difficultés rencontrées avec l’EPR de Flamanville (douze ans de retard et un coût de 24 milliards d’euros) ou encore la question du financement et de la mise en oeuvre du stockage des déchets radioactifs, les défis dans les années à venir sont nombreux. De plus, il faut pouvoir trouver des lieux susceptibles d’accueillir les data centers : si la France dispose de nombreuses friches industrielles et d’un foncier capable de répondre à ce besoin, encore faut-il les raccorder au réseau électrique, ce qui ajoute une couche de complexité.

D’autres pays suivent des voies différentes. La Russie n’est reliée au réseau mondial que par quatre câbles, tandis que depuis l’invasion de l’Ukraine, les principaux réseaux occidentaux (comme Facebook ou Twitter) ont été interdits. Il ne subsiste plus que des acteurs d’Internet nationaux comme Yandex ou Vkontakte, soumis au pouvoir politique russe. La Chine exerce aussi un contrôle important sur son Internet, le secteur étant dominé par des acteurs nationaux comme Tencent ou Huawei. Enfin, dans les deux cas, les données relatives à leur population ne peuvent pas être stockées à l’étranger, ce qui réduit leur dépendance. La France et les pays européens sont engagés dans une dynamique différente. Il n’est ici pas question de prôner un modèle autarcique à l’image de ce que privilégient la Russie ou la Chine, d’autant plus que les politiques suivies s’inscrivent aussi dans la volonté de contrôler les populations. Néanmoins, force est de constater que notre dépendance à l’égard des États-Unis est aujourd’hui critique dans le domaine numérique. S’il n’est pas le seul dans ce cas là (nous pouvons citer le dossier de l’armement ou, de façon moins polémique, le quasi monopôle de Visa et de Mastercard pour les cartes bancaires par exemple), le numérique est appelé à occuper une place de plus en plus importantes dans nos vies. Or, la France dispose de réels atouts pour pouvoir peser dans le domaine des câbles sous-marins, en se positionnant sur des nœuds de dépendance comme leur maintenance et leur entretien.

De fait, le débit de cette infrastructure est tel qu’elle devrait rester incontournable dans les années et les décennies à venir, même si les constellations de satellites (comme la constellation IRIS² pour Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite en Europe) sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important dans la connectivité de nos sociétés. Par ailleurs, les récentes annonces de coopération, à l’image de l’European Infrastructure Consortium (qui regroupe la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas) ou l’accord bilatéral franco-allemand (qui vise à mobiliser le poids économique des deux pays pour soutenir Mistral dans l’IA et SAP dans le stockage) sont autant de signaux positifs quant à une éventuelle émancipation européenne, qui reste néanmoins à concrétiser.

Charles Beyvin, analyste au sein de la Commission des Affaires Maritimes de l’INAS

L’INAS a pour mission de contribuer au débat public sur les questions stratégiques. Ses publications reflètent uniquement les opinions de leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle de l’organisme.

Pour aller plus loin :

● Article scientifique : Taillat, S. (2024). Maîtriser les infrastructures ? Défense & Sécurité Internationale, 173, 78-80.
● Article scientifique : Taillat, S. (2025). Repenser les enjeux de sécurité des infrastructures numériques. Défense & Sécurité Internationale, 178, 80-82.
● Bayou, C. (2025, 21 mai). Mission « Baltic Sentry» : protéger les infrastructures critiques de la mer Baltique, prétexte à lutter contre la flotte fantôme russe ? Le Rubicon.
https://lerubicon.org/mission-baltic-sentry-proteger-les-infrastructures-critiques-de-la-mer-baltique-pretexte-a-lutter-contre-la-flotte-fantome-russe
● Blandin, B. (2025, 9 février). Les sabotages de câbles sous-marins : nouvel outil privilégié de la coercition chinoise envers Taïwan. Fondation pour la recherche stratégique.
https://www.frstrategie.org/programmes/programme-taiwan-sur-securite-diplomatie/sabotages-cables-sous-marins-nouvel-outil-privilegie-coercition-chinoise-envers-taiwan-2025
● Buisine N. (2025, 15 octobre). Souveraineté numérique : l’Europe passe-t-elle enfin à l’action ? La Tribune.
https://www.latribune.fr/article/idees/31213363722999/opinion-souverainete-numerique-l-europe-passe-t-elle-enfin-a-l-action
● Centre d’études stratégiques de la Marine (2022, 20 avril). Les câbles sous-marins indispensables et vulnérables. Brèves Marines, 252.
https://www.defense.gouv.fr/cesm/nos-publications/breves-marines-du-cesm/breves-marines-ndeg252-cables-marins-indispensables-vulnerables
● Guidicelli J.-M. (2025, 25 octobre). Souveraineté numérique : transformer les atouts européens en indépendance technologique. La Tribune.
https://www.latribune.fr/article/idees/30196676404897/opinion-souverainete-numerique-transformer-les-atouts-europeens-en-independance-technologique
● Livre : Aubry, É. et Tétart, F. (2025), Atlas géopolitique des mers et des océans, Tallandier.
● Livre : Brischoux M. (2023). Géopolitique des mers. PUF.
● Livre : Coelho, O. (2023). Géopolitique du numérique : l’impérialisme à pas de géants. Éditions de l’Atelier.
● Livre : Coste, O. (2023). L’Europe, la Tech et la Guerre. EuropaNova.
● Livre : Morel, C. (2023). Les câbles sous-marins : enjeux et perspectives au XXIe siècle. CNRS Éditions.
● Le Grand Continent (2025, 29 mai). Par un canal officiel, les États-Unis de Donald Trump lancent un appel au changement de régime en Europe (texte intégral). Le Grand Continent.
https://legrandcontinent.eu/fr/2025/05/29/par-un-canal-officiel-les-etats-unis-de-donald-trump-lancent-un-appel-au-changement-de-regime-en-europe-texte-integral
● Manens F. (2025, 28 février). L’alliance entre Mistral et Microsoft met fin à l’illusion de l’indépendance technologique européenne. La Tribune.
https://www.latribune.fr/technos-medias/informatique/l-alliance-entre-mistral-et-microsoft-met-fin-a-l-illusion-de-l-independance-technologique-europeenne-991558.html
● Pierre, S. (2025, 13 mai). Après les drones et l’espace, Helsing s’attaque à la surveillance sous-marine dopée à l’IA. OpexNews
https://opexnews.fr/helsing-sous-marins-autonomes-ia/
● Rapport institutionnel : European External Action Service. (2022). Une boussole stratégique en matière de sécurité et de défense.
https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/documents/strategic_compass_fr_4.pdf
● Rapport institutionnel : Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. (2025). Revue nationale stratégique 2025.
https://www.sgdsn.gouv.fr/files/2025-08/20250713_NP_SGDSN_Actualisation_2025_RNS_FR.pdf.
● Rolland, S. (2025, 27 février). Il faut se réjouir que le français Mistral casse le duopole Microsoft/OpenAI (Marina Ferrari, secrétaire d’Etat au Numérique). La Tribune.
https://www.latribune.fr/technos-medias/informatique/il-faut-se-rejouir-que-le-francais-mistral-casse-le-duopole-microsoft-openai-marina-ferrari-secretaire-d-etat-du-numerique-991595.html
● Subramanian, S. (2026, 8 janvier). Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout. Le Grand Continent.
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/08/cables-sous-marins-taiwan-strategie-chinoise-du-blackout/
● Vidéo : Les Assises de la cybersécurité. (2019, 23 octobre). Les câbles sous-marins pour Internet : un enjeu stratégique majeur. [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=BWGwPQBVEiA
● Vidéo : InCyber. (2021, 1er février). Connectivité internationale : la guerre des câbles sous-marins. [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=YpyZXqGLnSk
● Vidéo : Télécom Paris Alumni. (2021, 9 avril). Les câbles sous-marins : des infrastructures vitales ! [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=tmPlxbZ7gRc
● Vidéo : DauphineMaster212. (2022, 23 mars). Câbles sous-marins : vecteurs de conflits ou facteurs de coopération au XXIe siècle ? [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=E4U7hNAiHSo
● Vidéo : Institut Français de la Mer. (2024, 10 octobre). Les enjeux des câbles sous-marins. [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=x6nYUZK0lwM
● Vidéo : Arte. (2025, 6 février). L’enjeu mondial des câbles sous-marins | Décryptage. [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=8Kb1IROT52k
● Vidéo : Sismique. (2025, 12 mars). Géopolitique du numérique : câbles, serveurs, satellites… Les nœuds du pouvoir – OPHÉLIE COELHO. [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=x3XdY9xRSJ0
● Vidéo : Les Échos. (2025, 20 mars). La guerre des câbles est déclarée. [Vidéo]. Youtube.
https://www.youtube.com/watch?v=AXnEoOl1h_o