Armement léger : relancer une capacité nationale indispensable à la résilience de la BITD

Seuls quelques pays occidentaux, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, développent aujourd’hui de nouveaux concepts d’armement lourd à vocation dissuasive, prolongeant ainsi une logique stratégique déjà ancienne. En réaction face aux menaces extérieures, ils optent principalement pour la construction de sous-marins furtifs ou de missiles à tête nucléaire pour faire face aux tensions géopolitiques. Ce type d’armement demeure d’un emploi très marginal. L’arme nucléaire relève avant tout d’un concept de dissuasion et non d’un usage opérationnel direct. Son emploi exposerait tout État à une mise au ban internationale. Il l’exposerait aussi au risque d’une riposte symétrique pouvant conduire à une destruction mutuelle assurée. À l’inverse, les guerres modernes incluent des feux conventionnels qui causent l’essentiel des destructions et des victimes. Parmi ces méthodes, l’utilisation de l’artillerie et du vecteur aérien est centrale dans la létalité. Les frappes air-sol sont également particulièrement destructrices. Ces moyens font bien plus de victimes que l’action de l’infanterie, qu’elles soient militaires ou civiles.

L’armement dit « léger » joue un rôle tout autant crucial car il s’inscrit pleinement dans la logique de sécurité humaine au sein d’une société organisée. Par ce terme, on désigne les armes dont le calibre est inférieur à 12,5 mm, c’est‑à‑dire les systèmes tirant des munitions de petit calibre utilisées par l’infanterie (pistolets, pistolets‑mitrailleurs et fusils d’assaut). En réalité, les menaces qui pèsent sur la sécurité intérieure d’un Etat sont souvent plus concrètes et plus proches du quotidien des populations qu’une hypothétique attaque nucléaire d’envergure. Qu’il s’agisse de protéger les citoyens ou d’équiper les forces armées déployées à l’étranger, la production d’armes légères et de petit calibre (ALPC) représente un enjeu stratégique majeur pour préserver l’autonomie et la souveraineté nationale. D’ailleurs, sur ce point important, la France dispose d’une capacité de production limitée et s’appuie sur des chaines d’approvisionnement européennes. Cette situation pose des questions importantes de résilience industrielle, de maintien des capacités en cas de crise et plus largement, d’autonomie stratégique.

En effet, il faut savoir que l’institution étatique n’est pas le seul acteur à posséder des ALPC. Les groupes criminels, les trafiquants de drogue ainsi que les djihadistes possèdent également d’importantes quantités d’armes légères. Ces armes se caractérisent par leur abondance et sont facilement accessibles et peu coûteuses. Les armes de petit et moyen calibre causent 90% des décès dans les conflits modernes, notamment les guerres urbaines et les affrontements asymétriques opposant des États à des groupes armés dans les pays en développement. Parmi ces victimes, 80% sont des civils. Il s’agit donc d’un instrument de guerre qui prolonge considérablement la durée d’un conflit. C’est dans ce contexte, qu’il est indispensable pour la France de conserver une capacité de production innovante, grâce aux entreprises que constitue sa base industrielle et technologique de défense (BITD).

La fabrication de munition de petit calibre, un déclin industriel depuis la fin des années 90.

Concernant les armes légères, la France n’a pas toujours opté pour une stratégie visant à produire massivement pour répondre à ses besoins, ni à se préparer en cas de conflit imminent. Sous le mandat de Jacques Chirac, le gouvernement a notamment laissé place à une volonté politique de réaliser des économies, en se désengageant de certaines filiales de l’armement léger. Par conséquent, des sociétés comme Manurhin, alors leader dans la fabrication de munitions de petit et moyen calibre, ont été vendues au groupe émirati Emirates Defence Industries Company Group. Quelques années plus tôt, la fermeture de plusieurs établissements de Giat Industries avait entraîné une baisse des effectifs, passant de 16 000 à 3 000 salariés.

L’effondrement de l’URSS au début des années 1990 a entraîné un changement géostratégique majeur dans l’industrie de défense.  En effet, le modèle industriel français était construit sur une souveraineté à part entière ou l’État possédait presque entièrement les moyens de production. L’arsenal produit était ensuite géré et stocké par les différentes composantes de l’armée (Terre, Marine, armée de l’air). Aujourd’hui le modèle s’établit sur une collaboration étroite entre l’industrie privée qui englobe l’ensembles des sociétés de la BITD et l’Etat sous la supervision de la Direction générale de l’armement (DGA). D’ailleurs, l’État demeure actionnaire de plusieurs grands groupes stratégiques de la BITD, notamment Dassault Aviation, KNDS et ARQUUS ; la prise de participation publique concernant ce dernier date de 2025 avec le rachat par John Cockerill. Les armées continuent de se fournir auprès de ces entités selon une relation contractuelle qui les envisage comme des clients. De plus, les entreprises sont également disposées à vendre des armes pour d’autres entités gouvernementales. Mais concernant l’armement léger, le désengagement progressif qui s’est opéré en raison d’une filière nationale économiquement plus soutenable a laissé place à un renouvellement du petit calibre sur le marché mondial. Ainsi, les munitions initialement produites pour le fusil d’assaut FAMAS, de conception française, ont été abandonnées.  Cet abandon s’explique également par le manque de compatibilité des munitions avec les standards des armées alliées, ce qui a laissé place à une généralisation du standard AR15 pour les fusils d’assaut, plaidant en faveur d’une harmonisation. Par conséquent, trois contrats ont ainsi été récemment conclus pour l’achat de fusils d’assaut, de pistolets automatiques et de fusils de précision auprès des sociétés européennes Heckler & Koch, Glock et OIP.

Un autre phénomène explicatif réside dans le fait que le petit calibre est devenu une variable d’ajustement budgétaire. Autrement dit, son budget a été drastiquement réduit afin de rééquilibrer les finances de l’État. La politique de production et de stockage de la munition a été repensée, car les coûts de maintenance et d’infrastructures dédiées à des ressources considérées comme inactives sont jugés trop élevés par rapport au besoin réel.  Depuis 2011, six dépôts de munitions autrefois gérés par le Service interarmées des munitions ont été fermés, tandis que la majorité des infrastructures de stockage a été soit cédée, soit mise hors service. Le lieutenant-colonel Raphaël Briant, ancien chercheur au Centre des études de sécurité (CES), explique que l’abandon de la logique de stockage au profit de la logique du flux vise à réduire les coûts de structure. Dans le passé, un Etat produisait ou achetait une grande quantité de munitions et de matériel pour les stocker en prévision d’un conflit futur. Aujourd’hui, l’armée a choisi de conserver un stock minimal afin de privilégier un modèle jugé plus efficace, fondé sur une livraison en temps réel. Il est nécessaire de rappeler que la logique de flux reste rationnelle dans la mesure ou une minution « une cartouche » est une denrée périssable qui ne peut être stockée indéfiniment. En l’absence de consommation opérationnelle, ce mode de gestion apparaît donc pleinement cohérent. Cette stratégie, adoptée parfois au détriment d’une production nationale, permet de limiter les pertes liées au vieillissement des équipements et de réduire les coûts logistiques. Cependant, il est utile de nuancer que cette stratégie peut poser un problème dans un contexte d’incertitude, notamment en cas de guerre imminente, où les besoins explosent brusquement. 

L’enlisement du conflit russo-ukrainien : catalyseur de la réindustrialisation de la défense française.

Le 5 mars 2025, après deux ans de conflit entre l’Ukraine et la Russie, Emmanuel Macron a pris la parole pour annoncer « une nouvelle ère » en proposant un effort budgétaire supplémentaire pour renforcer les armées. En effet, par sa proximité géographique, l’invasion russe en Ukraine a rappelé un contexte international assez dégradé et souligne l’importance d’une souveraineté nationale sans dépendance extérieure.  Le ministre des armées Sébastien Lecornu avait opté pour un renforcement des dispositifs publics de financement de l’industrie de défense pour accroître les fonds propres et répondre à leur besoin particulier de trésorerie. En clair, il s’agira également d’ajuster les capacités de production de la BITD pour trouver un équilibre budgétaire entre sa production et la menace extérieure.

La Base Industrielle et Technologique de la Défense correspond à un vaste écosystème d’entreprises françaises spécialisées dans l’armement. Composée de neufs grands groupes et d’un réseau de sous-traitants comprenant 4 500 start-ups, ainsi que des petites et moyennes entreprises (PME) capables d’intégrer des solutions innovantes sur le long terme. Plus concrètement, elle garantit la sécurité de l’approvisionnement national en équipements de souveraineté et en systèmes d’armes légères et lourdes. Elle constitue à ce titre une composante vitale de notre autonomie nationale. Depuis l’année 2022, mais également sous l’impulsion du Premier ministre François Bayrou, la résilience de l’industrie des armes légères s’opère grâce à l’attribution d’une commande publique en forte croissance. En ce sens, la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit de consacrer 413,3 milliards d’euros aux armées au cours des sept prochaines années. Pour répondre aux défis qu’impose l’économie de guerre, l’Etat prévoit plusieurs axes majeurs pour renforcer la coopération entre l’état-major des armées et la BITD.

D’abord, la révision de l’augmentation des cadences de production est primordiale pour opter sur une résilience optimale de la BITD. L’approvisionnement des stocks d’armements légers devra s’établir sur une anticipation accrue des matériaux et composants nécessaires pour ne pas subir de retard en cas de demande immédiate. La simplification des procédures (démarches administratives et réglementaires) est tout aussi importante pour assurer une collaboration avec la Direction Générale de l’Armement (DGA) et éviter les goulots d’étranglement. On soulignera la place centrale occupée par la DGA au sein de l’écosystème de défense français. Elle pilote les programmes d’armement et supervise l’attribution des contrats aux entreprises du secteur. La diversification des modes de passation de marchés intègre de nouvelles modalités innovantes adaptées à des projets d’armement pour des délais serrés. La BITD pourra compter aussi sur le soutien d’acteurs non traditionnels (startup et PME) pour alléger certaines tâches de production. De nombreuses actions de simplification sont promulguées notamment dans la

comitologie et les contrôles qualité. Il s’agit de réduire les niveaux de validation pour aller plus vite, sans négliger pour autant le contrôle qualité. De nouvelles méthodes de procédés de production sont introduites comme l’impression 3D et le maintien en condition opérationnelle (MCO). En somme, la DGA se dote d’une nouvelle reconfiguration de la gouvernance de la défense en devenant une instance essentielle de la performance industrielle.  

Souvent évoquée, la loi de programmation militaire 2024-2030 a elle aussi son importance dans la nouvelle gestion des stocks de munitions légères. Un budget de 16 milliards d’euros est consacré aux munitions, dont 2 milliards pour le maintien en condition opérationnelle (MCO). Ce budget englobe également une injection de 11 milliards d’euros dans la modernisation des munitions dites complexes (obus antichars, obus bonus). L’enjeu se porte également sur la reconstitution des stocks que la France a livrés à l’Ukraine.

Malgré la volonté de l’Etat de réinvestir dans l’armement léger, des fragilités subsistent en cas de conflit prolongé. En effet, la recomposition des stocks prévue par la loi de programmation militaire couvre seulement deux mois de conflit de haute intensité. Même si le Sénat a proposé d’augmenter les stocks de munitions pour passer de deux à six mois d’autonomie, la France reste dans une position fragile en cas de conflit de longue durée.

Relancer une souveraineté nationale grâce à une coordination plus étroite entre la BITD, l’OTAN et l’Union européenne.

L’invasion russe en Ukraine a contribué à un réveil collectif qui a conduit l‘ensemble de la classe politique à adopter un écosystème de réinvestissement à l’échelle nationale. Cependant, la résilience de la BITD sur l’armement léger peut également se construire en étroite collaboration avec les institutions internationales.

En 2023, le sommet de Vilnius a mis en exergue l’importance de la coopération multilatérale entre les dirigeants de l’OTAN et ses Etats membres. Le lieu n’est pas dû au hasard. En effet, proche de la Biélorussie, il rappelle l’adoption d’un effort budgétaire entre pays membres à hauteur de 2% de leur PIB. Deux ans plus tard, le sommet de La Haye évoque une nouvelle trajectoire de l’Alliance, les pays membres s’engagent désormais à consacrer jusqu’à 5 % de leur PIB à la sécurité d’ici à 2035. Cette nouvelle hausse met en évidence l’exigence américaine de répartir plus équitablement le budget alloué au secteur de la défense. Ces annonces offrent un marché potentiel de 30 à 45 milliards d’euros à saisir pour la BITD. Il s’agit donc d’une perspective d’exportation potentielle pour la France qui comprendrait des minutions d’armes légères et lourdes vers des pays tiers.

Ces perspectives entraînent de nombreuses interrogations sur la capacité de la BITD à pouvoir produire autant. Aujourd’hui, les entreprises les plus importantes qui la composent (MBDA, Thales, Airbus) produisent à 91 % de leur taux d’utilisation. Ce seuil très proche de la saturation, pourrait constituer un défi majeur si aucun investissement n’est envisagé dans les chaînes de sous-traitance. De plus, 31 % des industriels de la BITD signalent des difficultés d’approvisionnement ainsi que des tensions dans certaines filières de recrutement notamment sur des postes clés. Ce réarmement, impulsé par la volonté de l’OTAN, pourrait ainsi représenter un exercice délicat pour les industriels. Pour améliorer la capacité de la BITD, l’Etat devra procéder à une réorganisation territoriale plus juste de sa production. La mise en place d’un dispositif exclusivement dédié à renforcer la compétitivité de l’industrie de défense dans des zones considérées comme prioritaires est essentielle. Elle devra s’inspirer du modèle du programme « Territoires d’industrie ». Sur ce point, l’accompagnement des « clusters de défense » reste perfectible. Des solutions seront envisagées pour soutenir les réseaux locaux de formation (main-d’œuvre) et s’appuyer sur la mise en réseau des PME, des universités et des laboratoires de recherche pour renforcer la compétitivité.

Ce contexte de nouvelle cadence industrielle renforcera les dispositifs de financement en améliorant les moyens financiers (prêts, subventions, aides à l’innovation) pour ce secteur. Par exemple, Bpifrance et la Direction générale de l’armement ont lancé le programme « Accélérateur Défense » visant à mieux accompagner les entreprises du secteur en accélérant le développement de leurs capacités de production. Ce programme a pour objectif d’aider les entreprises de la BITD à maximiser leur performance opérationnelle et ainsi à se mettre en capacité de produire de plus gros volumes, plus vite, à coûts maîtrisés de manière durable. Sur le terrain, Bpifrance et la DGA sélectionneront 28 PME pour renforcer la sous-traitance de la BITD. Une mesure utile pour alléger les cadences de productions, pour que la résilience de la BITD puisse atteindre ses objectifs.

Enfin, la Commission européenne possède elle aussi des leviers d’accélération de la production. Depuis la crise COVID-19, elle apporte un soutien à l’industrie munitionnaire pour l’augmentation de ses cadences. L’accord « Act in Support of Ammunition Production » (ASAP) mobilise 500 millions d’euros provenant directement du budget de l’Europe. Il s’agit essentiellement de subventions destinées à la BITDE pour stimuler la réactivité des industries de munitions. Ainsi, cette mesure se concentre également sur la lutte contre les goulots d’étranglement affectant la production d’obus, de poudre et d’explosifs. Quatre entreprises s’en chargeront (Nexter Munitions, Eurenco France, Roxel France et NobelSport) et seront cofinancées à hauteur de 127 millions d’euros. Sur un budget encore plus important, l’Union européenne a engagé le « European Defence Industry Programme » (EDIP) destiné à renforcer de manière structurelle la BITDE au-delà des seuls besoins urgents. Le « European Defence Industry Programme » (EDIP) et la stratégie pour l’industrie européenne de la défense (EDIS) sont deux composantes financières qui viennent soutenir l’ASAP. Ces deux initiatives encouragent l’achat en commun d’équipements militaires entre Etats membres et permettront de réduire certains coûts d’achat, d’améliorer l’interopérabilité et de favoriser un réseau d’équipements exclusivement fondé sur un marché européen. Cette étape est essentielle car il existait jusqu’ici une réelle absence d’harmonisation des règles entre les nations. La coopération était ralentie à cause de règles fragmentées, où chaque pays disposant de ses propres fournisseurs et procédures contractuelles. C’est un véritable avantage pour la résilience de la BITD française, qui bénéficiera d’une simplification des transferts intra-européens d’armements légers et lourds. Dans son sillage, elle intégrera de nombreuses PME dans les projets de défense européens.

Les défis à venir pour la BITD française

Dans un contexte international de plus en plus instable sur les 20 dernières années, la France doit retrouver une autonomie sur le long terme dans un secteur longtemps négligé. Bien que l’Etat ait fourni de multiples efforts d’investissement lors de cette dernière décennie, les objectifs affichés par l’OTAN entraîneront une coopération croissante entre la BITD et la BITDE. Cette relance doit toutefois s’inscrire dans une stratégie cohérente, conjuguant le financement et la recherche de partenariats public-privé. Finalement, il ne s’agit pas seulement de produire pour l’usage national, mais aussi de peser dans un marché d’export en forte demande avec une concurrence accrue. En assurant cette capacité, la France affermit sa posture stratégique et sa crédibilité militaire.

Pour conclure, le 13 juillet dernier, Emmanuel Macron a annoncé un effort supplémentaire de 3,5 milliards d’euros en 2026 et de 3 milliards en 2027 pour le budget des armées. Cette annonce intervient en raison de l’aggravation permanente des tensions internationales (Russie, Taïwan et Iran). Selon l’allocution, une part de cet investissement devra être consacrée à la continuation du renforcement des stocks de munitions afin de combler cette zone de fragilité. Ce développement a mis en lumière l’importance des modèles d’investissement, tant nationaux qu’européens, pour renforcer la résilience de la BITD française sur l’armement léger. Il n’en demeure pas moins que, comparée aux grandes puissances comme la Chine, la Russie ou les Etats-Unis, la France souffre encore d’un déficit critique en matière de stocks de munitions de petit calibre.

Benoît Terrier, Analyste au sein de la Commission de Défense terrestre de l’INAS

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