Du 8 au 12 février dernier s’est tenu à Riyad le salon mondial de la défense 2026, sous la présidence de la Turquie, avec un nombre record de 120 entreprises présentes, symbole de la montée en puissance de la base industrielle et technologique de défense (BITD) du pays. Depuis le début des années 2010 et le lancement de plusieurs projets d’envergure, concrétisés par l’admission au service actif de bâtiments d’envergure, notamment le porte-aéronef Anadolu à l’été 2023, la Türk Denitz Kuvvetleri (TDK) a grandement accru ses capacités ainsi que l’étendue de ses spectres d’intervention. D’une marine côtière au début des années 1990, les forces navales turques sont désormais capables de conduire des opérations dans les trois principaux domaines de la guerre navale que sont la lutte anti-aérienne, la lutte anti-navire et la lutte anti-sous-marine. A cela s’ajoute une capacité de projection en dehors de Méditerranée orientale, l’Anadolu s’est par exemple rendu en Baltique au mois de février 2026.
Ces évolutions capacitaires s’accompagnent de déclinaisons doctrinales, incarnées par le concept de Mavi Vatan (« Patrie bleue »), qui vise à affirmer et à étendre la défense des intérêts maritimes turcs. Dans cette perspective, la République de Turquie conteste certaines interprétations de la Convention de Montego Bay, notamment celles relatives à la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) et aux droits associés des États côtiers. Cette position se cristallise particulièrement en mer Égée, où la proximité de plusieurs îlots grecs avec les côtes turques alimente des différends persistants en matière de souveraineté et de délimitation maritime. Ainsi, face à l’évolution des capacités navales turques, couplée à une communication accrue des autorités turques, qu’en est-il des capacités réelles de la Türk Denitz Kuvvetleri ?
Après la tentative de coup d’Etat de 2016, le président turc profite de cette opportunité pour renforcer son emprise sur les institutions militaires, réduisant leur autonomie et lui permettant de donner l’impulsion à certaines réformes, notamment les principes de la Mavi Vatan. Imaginée par le chef d’état-major Cihat Yayci et développée par l’amiral responsable de la planification Cem Gurdeniz, cette notion définit la conception d’un espace maritime stratégique s’étendant autour de la Turquie et qui irait au-delà des zones définies par le traité de Montego Bay. D’abord écartée par le pouvoir politique, elle est reprise dans un discours de Recep Tayyip Erdogan en 2019 et ses principes deviennent, de manière officieuse, la doctrine d’action de la marine turque. Ce principe vient appuyer l’impulsion donnée dans les années 90 de favoriser les investissements dans la BITD turque, avec comme objectif la montée en puissance de la marine. L’adoption des principes de cette doctrine a aussi pour conséquence la réduction des dépenses pour des acquisitions sur étagère internationales et pousse à l’éclosion de champions nationaux de la défense tels que STM, HAVELSAN, ASFAT ou Baykar, et des capacités phares telles que les drones Bayraktar TB2 et TB3 (composante navale de ce dernier). Une série d’accrochages traduisent cette volonté de montée en puissance et de rivalité dans les eaux proches de la Turquie. En juillet 2016, un bâtiment turc tire une fusée de détresse vers un bâtiment français au large des côtes libanaises, expliquant par la suite qu’il l’avait pris pour un navire terroriste. Un autre incident sera à déplorer avec un bâtiment français en 2018 près de Chypre lorsqu’un bâtiment de la TDK « l’illumine » (correspondant à la procédure OTAN précédent un tir sur un autre navire). En février 2018, des bâtiments de la Marine turque empêchent pendant près de deux semaines un navire de forage italien d’accéder à une zone d’exploration au large de Chypre. Ces incidents mettent en avant une volonté d’investir ce que la Turquie considère comme son espace stratégique et de remettre en cause la souveraineté de ses voisins sur leurs ZEE.
Un des moyens évoqué par les amiraux Gurdeniz et Yayci pour parvenir à établir le contrôle turc sur la Patrie bleue est la mobilisation et la montée en puissance des forces navales turques. Cet objectif implique la mise en place d’un écosystème naval, capable d’assurer la conception, la réalisation et le maintien en condition opérationnelle des bâtiments des forces navales. La structuration de cet écosystème ne peut être pleinement comprise qu’à l’aune du programme MILGEM (Milli Gemi – navire national). Lancé au début des années 2000, celui-ci s’articule autour de trois phases successives : la conception et la mise en service de quatre corvettes de classe Ada (2011-2019), suivies de quatre frégates multi rôles de classe Istanbul (première admission au service actif en 2024), puis de huit frégates de défense aérienne (FDA) de type TF-2000, dont la première unité est attendue à l’horizon 2030.
Loin de constituer des programmes indépendants, ces différentes phases s’inscrivent dans une logique incrémentale, chaque classe de navires servant de socle technologique et industriel à la suivante. En termes capacitaires, les autorités turques visent une véritable montée en compétences autour de cercles concentriques. En effet, les frégates Istanbul apparaissent comme une évolution polyvalente des corvettes Ada. En plus de capacités de lutte anti-sous-marine, déjà présentes sur les corvettes Ada, la frégate Istanbul possède des capacités anti-navires et emporte des systèmes de lancement verticaux, lui permettant d’accueillir des missiles SIPER Block-1 dont la portée est supérieure à 100 km. Là où les corvettes Ada se limitent à des missions de surveillance sous-marine et côtière, la frégate permet aux forces navales turques d’évoluer vers un panel de missions plus larges, comme la défense d’un groupe aéronaval. De même, le programme des FDA de type TF-2000 marque une volonté de montée en gamme supplémentaire vers la maîtrise du combat naval de haute intensité. La mise en place de tels programmes explique en partie pourquoi l’industrie de défense turque compte à l’heure actuelle plus d’un millier de programmes d’armement différents, contre une centaine pour la France et 60 pour la Grèce.
Les bâtiments issus du programme MILGEM vont amener à la République de Turquie ses premiers contrats export majeurs. En effet en 2017 la Malaisie et la Turquie signent un contrat de 2,2 milliards de dollars pour des corvettes littorales dérivées des classes Ada du programme MILGEM, sans que le nombre exact de bâtiments ne soit connu. En 2018, la société turque STM Savunma Teknolojileri Mühendislik ve Ticaret A.Ş.) vend 4 corvettes de classe Ada pour 1,5 milliards de dollars au Pakistan, contrat étendu en 2025 pour 200 millions de dollars afin d’assurer un soutien logistique et une amélioration des systèmes d’armes de ces mêmes corvettes. L’ensemble de ces exportations, une fois achevées, représenterait une somme de 20 milliards de dollars (le double des coûts totaux du programme). Ainsi, la conception de tels systèmes illustre, d’une part, l’intégration de la Turquie au sein d’un cercle restreint d’États capables de développer des systèmes de combat naval innovants et, d’autre part, la volonté d’Ankara de se positionner sur les segments les plus compétitifs du marché international de l’armement. À cet égard, la démarche turque paraît ambitieuse, de tels marchés étant déjà occupés par des acteurs établis de l’industrie de l’armement comme la France, pour qui Naval Group développe le système de combat SETIS, permettant de centraliser et de traiter en temps réel toutes les informations issues des capteurs (radars, sonars, systèmes électro-optiques), puis aide à la décision et à la conduite des opérations. Ce système est notamment exporté et intégré aux corvettes Baynunah aux Émirats arabes unis.
Enfin, ce programme MILGEM et ceux qui en ont découlé sont également révélateurs des ambitions politiques de la Turquie. Si les écrits des officiers généraux reprenant la théorie de la Mavi Vatan se restreignent aux eaux territoriales de la Turquie, les programmes d’armement lancés dès les années 2000 sont révélateurs d’une volonté politique d’étendre les capacités d’action des forces navales. De la défense de ses eaux territoriales, la flotte turque est désormais capable de se projeter au-delà de son espace proche et d’effectuer des missions complexes, telles que le déni d’accès et l’interdiction de zone ou encore de la lutte anti-aérienne. Précision importante, cette montée en puissance de la Türk Denitz Kuvvetleri n’est appuyée par aucun texte officiel ou revue de défense définissant de manière claire et précise les ambitions de l’institution.
Contrairement à ses partenaires occidentaux, les forces navales turques se sont modernisées assez récemment, les équipages n’ont donc pas ou peu l’occasion de tester leurs capacités au combat et leurs autonomies. Pour pallier cette défaillance majeure, la Turquie participe et organise un nombre conséquent d’exercices au niveau national, bilatéral et international. Ces exercices ont pour objectif de mettre à l’épreuve les bâtiments de combat et de montrer leurs capacités réelles en situation d’affrontement de haute intensité. Au niveau national par exemple, chaque année est mené en Turquie l’exercice interarmées du nom de Mavi Vatan, impliquant près de 120 bâtiments, 50 aéronefs et 15 000 personnels en 2026. Les bâtiments mentionnés ci-dessus (corvette de classe Hisar, frégates Istanbul et Istif) sont partie intégrante de cet exercice qui implique l’ensemble des capacités de l’affrontement naval (lutte anti-sous-marine; guerre des mines; composante amphibie; drones…).
Les exercices internationaux, notamment ceux menés dans le cadre de l’OTAN, sont également des occasions pour les forces navales turques de tester les capacités de leurs forces navales. On pense par exemple à la prise de commandement de la force amphibie de réaction rapide de l’OTAN par la République de Turquie pour l’année 2025-2026. Dans le cadre de ce mandat, la Türk Denitz Kuvvetleri a pu projeter certains de ses bâtiments au-delà de leurs zones d’action, avec un passage remarqué du porte-aéronef TCG Anadolu en Atlantique et en mer du Nord au mois de février de l’année 2026. A cette même occasion, le Bayraktar TB3 (dans sa version marine) a démontré ses capacités opérationnelles en décollant de ce même porte-aéronef lors de l’exercice de l’OTAN Steadfast Dart, réalisant une démonstration de vol entière malgré de fortes chutes de neige, des vents forts ainsi que de basses températures.
Si la dernière décennie a été synonyme de développement et d’innovations majeurs pour la Marine turque et sa BITD, ces avancées n’ont pas effacé certaines limites technologiques et capacitaires. Pendant toute la seconde moitié du XXème siècle en effet, la Marine turque s’est en grande majorité approvisionnée auprès de ses alliés de l’OTAN, et en particulier auprès des Etats-Unis, pour équiper ses forces armées. Ainsi, si les premiers bâtiments de guerre sont construits sur le territoire national dès le début des années 2000, le retard technologique et les dépendances extérieures accumulées font que la flotte turque est aujourd’hui composée de navires vieillissants et peu adaptés aux problématiques contemporaines du combat naval. A titre d’exemple, huit frégates de type Gabya (classe Oliver Hazard Perry) sont toujours en service actif au sein des forces navales turques, contrairement à l’US Navy qui a désarmé son dernier exemplaire en 2015. Ce phénomène explique pourquoi, en parallèle des programmes de construction navale, de nombreux travaux de rénovation ont été annoncés par le pouvoir turc depuis le début des années 2010. Ce fut notamment le cas pour 4 frégates de type Barbaros (de classe MEKO 200TN) qui ont été modernisées entre 2019 et 2023. Il en va de même pour les frégates de type Gabya que nous avons mentionnées précédemment. Par conséquent, si les récentes annonces de construction et de rénovation de bâtiments de guerre, celles-ci ne doivent pas masquer le fait qu’une majorité de la flotte est vieillissante. Ainsi, l’ensemble des programmes annoncés d’ici à 2030 ne devraient pas suffire à combler les retards capacitaires des forces navales turques. Sur les 10 corvettes que compte la Marine turque en 2026, 6 sont de classe Burak et devraient être toutes modernisées d’ici 2030 et seulement 4 sont de classe Ada, issues du programme MILGEM. Concernant les frégates, on compte: 8 classe Gabya déjà modernisées; 4 classes Barbaros en cours de modernisation; 4 classe Yavuz qui devraient être remplacées par les frégates Istanbul; et une seule classe Istanbul en service et 4 en construction. Ainsi, en agrégeant les programmes de corvettes et de frégates, environ 72 % des unités de surface de premier et second rang de la Marine turque en 2026 sont soit en cours de modernisation, soit engagées dans un processus de remplacement par de nouvelles unités, illustrant un effort massif de renouvellement capacitaire de la flotte.
Une autre vulnérabilité structurelle est révélée par l’étude des dates d’admission au service actif des bâtiments de la Marine turque, la plupart des livraisons comportant en effet des retards systématiques. La livraison du premier des six sous-marins conventionnels de classe Reis, acheté à l’Allemagne en 2009 dans le cadre du projet YTDP (Yeni Tip Denizaltı Projesi, sous-marin de nouveau type) a été retardée de deux années par rapport aux prévisions. Les raisons officiellement avancées pour expliquer ces retards seraient une volonté de modifications des caractéristiques du sous-marin par les autorités turques, à savoir un agrandissement d’un mètre linéaire. Dans le cadre du même projet YTDP, le dernier sous-marin prévu devrait être livré en 2029, soit avec un retard de sept années par rapport aux annonces initiales. Ces retards ont pour effet de créer certaines incertitudes quant à la réalisation dans les temps des projets de modernisation et de construction annoncés par le pouvoir turc. Le caractère hautement complexe de ce projet fait qu’aucun programme d’export n’est encore prévu, mais ces retards pourraient inquiéter de futurs pays acheteurs.
Enfin, la situation économique particulièrement tendue du pays ces derniers mois peut être considérée comme une vulnérabilité conjoncturelle. Le Fonds monétaire international estime qu’une inflation de plus de 28% est à prévoir pour l’année 2026 en Turquie, contre 30% l’an dernier. Dans le même temps, le gouvernement annonçait au début de l’année 2025 consacrer plus de 2% de son PIB au secteur de la défense, ce qui interroge sur la soutenabilité de ce modèle.
Malgré une prolifération de programmes d’armement, la Turquie ne parvient toujours pas à combler ses dépendances critiques dans certains secteurs. Depuis le début des années 2010, la République de Turquie a conclu plusieurs contrats d’armement impliquant des transferts de technologie sur des bâtiments d’envergure. Le programme YTDP évoqué précédemment en fait partie, malgré le fait que le contrat ait été passé auprès de l’armateur allemand ThyssenKrupp Marine Systems, l’ensemble des six sous-marins de type Reis devront être construits sur le territoire national, dans le chantier de Gölçük. Dans cette même logique, en 2011, la Turquie lance la construction de deux navires de débarquement de classe LST (Landing Ship Tank), réalisés conjointement avec la Corée du Sud sur le modèle du Cheon-Wang Bong Class. L’exemple le plus parlant de cette volonté d’autonomisation par les projets bi-nationaux est probablement la construction du porte-aéronef Anadolu, en partenariat avec la firme espagnole Navantia.
En parallèle du programme germano-turque YTDP, en 2017 est lancé le programme MILDEN (Milli Denizaltı – sous-marin national), visant à produire six sous-marins équipés d’un système de propulsion anaérobie, un dispositif permettant au sous-marin de fonctionner sans apport d’oxygène extérieur et donc de rester immergé plus longtemps, dérivés du modèle allemand de type 214TN. Bien qu’aucune communication politique officielle ne précise clairement les ambitions à long terme, il est clair que la Turquie s’appuie sur ces transferts de technologie pour développer ses propres systèmes de propulsion. Lors du lancement du programme MILDEN, le président Erdogan avait par ailleurs indiqué qu’il s’agirait du dernier projet en coopération avec une nation étrangère. Cet objectif n’est pourtant pas encore rempli puisque les sous-marins de type 214TN, bien qu’ils soient construits en Turquie, sont sous licence et ne sont donc pas exportables à l’étranger. De plus, le marché des sous-marins à propulsion conventionnelle est très fermé, dominé par l’allemand TKMS et le français Naval Group et sa classe Scorpène notamment. Néanmoins, il paraît fort probable que la Turquie ambitionne, à terme, de concevoir un programme de sous-marins de conception entièrement nationale.
Il est pertinent de s’attarder plus en détails sur le cas du TCG Anadolu pour saisir au mieux les capacités d’adaptation ainsi que les ambitions de la République de Turquie. Développé en partenariat avec l’armateur espagnol Navantia dès septembre 2015, ce porte-aéronef est dans un premier temps destiné à accueillir des F-35 étasuniens. A la suite d’achat de missiles S-400 à la Russie au cours de l’année 2017, la vente des avions de combat est annulée par Washington. Loin de ralentir la construction du bâtiment, cet événement illustre une certaine maturité de la BITD turque puisque dès 2017, il est prévu que l’Anadolu accueille les fameux drônes Bayraktar TB2 (puis TB3) de la firme Baykar. Cette adaptation contrainte va s’avérer être une innovation efficace pour la Marine turque. Contrairement aux bâtiments occidentaux majoritairement centrés sur l’aviation pilotée, le bâtiment sera adapté à l’accueil de drônes de combat de dernières générations, moins onéreux et plus faciles à déployer. Ce projet qui a beaucoup bénéficié au pouvoir turc et à la Türk Denitz Kuvvetleri sera bientôt complété par le projet MUGEM (Milli Uçak Gemisi, porte-avions national), annoncé en septembre 2025. Le terme “porte-avion” est issu d’une traduction littérale, il s’agira en réalité ici d’un porte-aéronef puisque la Turquie ne possède pas de système de catapultage pour ses modules aériens embarqués. Ce futur porte-aéronef à cependant été pensé dès l’origine pour accueillir des drônes de combat de dernière génération, notamment le Kızılelma ou l’ANCA-III, ainsi que de l’aviation légère comme le chasseur léger Hurjet dans sa version navale. De plus, le MUGEM devrait être pensé et conçu intégralement sur le territoire national, a contrario de l’Anadolu, érigé sur le modèle d’un bâtiment de type Juan Carlos et réalisé en partenariat avec la firme espagnole Navantia.
La BITD turque présente plusieurs avantages compétitifs, notamment face à ses concurrents européens. Une comparaison entre la frégate française de défense et d’intervention (FDI) Amiral Ronarc’h et la frégate turque de classe Istanbul suggère que la société turque STM est en mesure de produire un bâtiment de combat aux capacités globalement comparables à celles de Naval Group, mais à un coût de production inférieur. Ainsi, le contrat signé en août 2025 entre la Turquie et l’Indonésie, portant sur deux frégates de classe Istif pour environ un milliard de dollars, semble indiquer un coût unitaire inférieur à celui de la FDI française, estimée autour de 850 millions d’euros. Ces ordres de grandeur doivent toutefois être nuancés, dans la mesure où ils ne prennent pas en compte de manière exhaustive les différences d’équipements embarqués, ni les coûts liés au cycle de vie des bâtiments.S’agissant de la durabilité, les données précises restent limitées, ni STM ni Naval Group ne communiquant de manière détaillée sur cet aspect. Toutefois, l’expérience accumulée par l’industrie navale française, notamment à travers les FREMM, permet d’estimer une durée de vie d’environ quarante ans pour la FDI Amiral Ronarc’h. À l’inverse, STM dispose d’un retour d’expérience plus restreint sur les frégates de premier rang, ce qui rend incertaine toute évaluation de la longévité des unités de classe Istanbul. Des différences existent également en matière de propulsion. Le système combiné diesel-diesel de la FDI française offre une signature acoustique particulièrement discrète et repose sur des technologies éprouvées, déjà utilisées sur plusieurs bâtiments de la Marine nationale. À l’inverse, la frégate Istanbul utilise une configuration combinant moteur diesel et turbine à gaz, plus complexe et potentiellement plus bruyante.
Concernant l’armement et les systèmes embarqués, les missiles Aster 15 et les systèmes associés développés par Thales bénéficient d’un retour opérationnel éprouvé, notamment en mer Rouge face aux menaces asymétriques. Les systèmes turcs, bien qu’en progression rapide, disposent d’un recul opérationnel plus limité, ce qui rend leur évaluation plus délicate. De même, les systèmes sonar comme le CAPTAS de Thales, reconnus et achetés par l’US Navy, constituent une référence technologique difficile à égaler à court terme. Ainsi, si les deux plateformes évoluent sur un segment comparable, les frégates françaises conservent un avantage en termes de maturité technologique, de signature acoustique et de retour opérationnel. Cependant, la montée en puissance de la BITD turque ne peut être négligée. Le contrat remporté par STM au Pakistan pour la modernisation des sous-marins Agosta 90B illustre la capacité croissante de la Turquie à s’imposer sur des marchés traditionnellement dominés par les grands industriels occidentaux. Ce succès met également en évidence la dimension politique et diplomatique des contrats d’armement, dans lesquels les critères de choix ne sont pas uniquement technologiques ou économiques.
Au terme de cette analyse, la montée en puissance de l’industrie navale turque apparaît indéniable. Portée par une volonté politique forte et structurée autour de programmes emblématiques comme MILGEM, la Turquie a su en l’espace de deux décennies bâtir une base industrielle et technologique de défense navale capable de concevoir, produire et exporter des bâtiments de combat modernes. Toutefois, cette montée en gamme ne saurait masquer les fragilités persistantes du modèle turc. Les dépendances technologiques dans certains segments critiques, les retards récurrents dans les programmes structurants, ainsi que le manque de retour opérationnel des plateformes les plus récentes limitent encore la pleine crédibilité de cette puissance navale émergente. À cela s’ajoutent des contraintes conjoncturelles, notamment économiques, susceptibles de peser sur la soutenabilité à long terme de cet effort industriel. Dans ce contexte, la Turquie se situe aujourd’hui à un point d’inflexion. Si elle n’a pas encore atteint le niveau de maturité des grandes puissances navales établies, elle s’impose néanmoins comme un acteur crédible et compétitif, notamment sur les segments intermédiaires du marché et auprès de partenaires en quête d’alternatives aux fournisseurs occidentaux. Sa capacité à consolider ses acquis, à réduire ses dépendances critiques et à stabiliser son environnement économique sera déterminante pour transformer cette montée en puissance en véritable autonomie stratégique.
Mathis Villard & Paul Aubin, analystes au sein de la Commission de Défense Navale de l’INAS.
L’INAS a pour mission de contribuer au débat public sur les questions stratégiques. Ses publications reflètent uniquement les opinions de leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle de l’organisme.
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