Chypre et la sécurisation des routes maritimes de Méditerranée orientale

Depuis l’antiquité, les civilisations du bassin euro méditerranéen utilisent ce vaste espace commun qu’est la mer comme carrefour pour leur commerce entre orient et occident. Les différentes périodes d’invasions et de conquêtes ont aussi entraîné des conflits maritimes entre ces cultures, mais aussi entre pays européens lorsqu’ils convoitaient les mêmes territoires. C’est également le cas du phénomène religieux qui a engendré de nombreux conflits armés sur terre comme en mer, sans qu’une hégémonie ne se soit démarquée en présence des trois religions abrahamiques qui trouvent leurs racines sur les côtes
De nos jours, les tensions sont toujours présentes lorsque le brassage des cultes et des cultures ne permet pas toujours une cohabitation, tout comme le comportement hégémonique
discrétionnaire d’autres puissances régionales ou mondiales. Le bassin euro méditerranéen reste donc une région maritime stratégique pour les Etats riverains qui ont de surcroît initié le percement du canal de Suez en ce sens. Les siècles passants, les Etats se sont organisés entre eux pour donner naissance d’une part à l’Union européenne (UE), et d’autre part à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) qui demeurent présents pour la protection de leurs ressortissants mais surtout dans un plan de protection des Etats membres non alignés ou peu militarisés. Chypre est le parfait exemple de ce carrefour d’influence avec la partie nord de son île occupée par un Etat voisin belliqueux et au sud par des bases militaires britanniques, derniers occupants occidentaux de l’île. Membre à l’été 2026 de l’espace Schengen après une intégration du système d’information Schengen (SIS) en 2023 qui a ouvert cette voie, Chypre est déjà membre de l’eurozone et de l’Union européenne. Elle est donc victime de l’influence multiséculaire de ses voisins de toutes parts qui restent empreints d’une rivalité sur la maîtrise de cet espace maritime. L’intégration européenne de Chypre dans ces différents processus politiques et économiques et la présence des bases militaires britanniques en fait une cible de choix comme représentant le monde occidental (et chrétien) dans cette partie orientale de la Méditerranée. C’est à ce titre que Chypre a récemment été impactée par des bombardements du Hezbollah depuis le Liban. La guerre au Proche et Moyen-Orient, qui implique Israël et l’Iran, en sus des Etats-Unis (USA) et d’autres pays du golfe Persique, s’est donc étendue sur le territoire chypriote malgré son insularité et la neutralité de l’Union européenne dans ce conflit.

Photo Clément Mahoudeau/AFP

Chypre, sur la route maritime entre l'Europe occidentale et le Proche-Orient depuis l'Antiquité

Depuis l’antiquité, la mer Méditerranée est un bassin maritime d’influence pour les échanges commerciaux entre l’orient et l’occident durant l’antiquité et les autres ères qui ont suivi. Le transbordement par voie maritime est la norme depuis l’avènement de la marine marchande et a suscité les convoitises des autres puissances navales, engendrant parfois des escarmouches ou des batailles rangées sur mer comme à terre. Cette période antique contractualisait les rapports entre les peuples de mer tel que l’Empire de Rome, les peuplades grecques et les égyptiens. Ce constat a engendré la création a minima de comptoirs de commerce, voire l’invasion et l’occupation de certains territoires à travers des alliances ou en toute brutalité. La concurrence entre ces grandes puissances a été démultipliée par la présence d’autres peuplades régionales que nous pourrions qualifier actuellement de pirates. L’Asie mineure et les tribus d’Afrique du nord disposaient effectivement de nombreuses tribus qui s’adonnaient au rançonnage des navires, de leurs cargaisons et de leurs équipages. Les armateurs affrétaient alors une forme de mercenariat pour la protection de leur flotte, avant que les Etats ne prennent en main cette problématique dans la conflictualisation des rapports entre les autres puissances européennes et proche-orientales de l’époque.

S’en est suivie la période des croisades (de 1095 à 1291) où les Etats belligérants ont cherché à trouver des points d’appuis pour leurs traversés de la mer Méditerranée d’ouest en est. Les îles de Malte, de Rhodes et de Chypre en sont les parfaits exemples. Nous pouvons y associer le rocher de Gibraltar stratégiquement conquis pour le contrôle des flux maritimes dans le détroit éponyme, passage obligé en Méditerranée occidentale. Sur ce point, l’île de Chypre reste le dernier héritage de cette colonisation militaire multipolaire. Pour lutter contre les navires ennemis des croisés, les marines militaires coalisées des Etats liés aux croisades ont commencé à armer leurs navires et à former spécifiquement des troupes à bord pour permettre

 

l’assaut maritime et le débarquement. Durant cette période médiévale, le contrôle des territoires du Proche-Orient est devenu un enjeu stratégique, tant dans le prosélytisme religieux entre les trois religions abrahamiques, que dans la maîtrise des routes commerciales à terre comme en mer. Le monde ottoman de l’époque appliquait la même démarche depuis ses territoires du nord (actuelle Turquie) jusqu’à l’invasion des pourtours méditerranéens, notamment l’île de Chypre qui bénéficiera ensuite d’une mixité culturelle turci-hellénique jusqu’à des changements politiques profonds à la fin du XXe siècle.

Chypre, à la croisée des routes maritimes, entre le canal de Suez et le détroit de Bosphore depuis la mondialisation du commerce maritime

Suite à cette période antique et médiévale à la source des conflits entre les pays riverains de la mer Méditerranée, une période plus contemporaine est venue apporter son lot de conflits territoriaux et politiques entre les grandes puissances de la région. La première phase pourrait être définie comme étant la période de colonisation des côtes méridionales et orientales de la Méditerranée par les Etats européens durant le XIXe siècle. A ce titre, la France est concernée à plusieurs égards car à la demande du sultan du Maroc, elle a placé ce royaume sous protectorat afin d’assurer la maîtrise des mers et de lutter contre la piraterie maritime issue des côtes d’Afrique du nord (Algérie d’aujourd’hui), ce qui a déclenché l’occupation militaire et politique de l’actuelle Algérie avant qu’elle ne devienne un département français. Le protectorat sur la Tunisie tirera son origine d’une autre motivation. La situation géostratégique de la Tunisie et le nombre croissant des colons issus de ce pays et qui sont venus faire fortune ont affaibli le pouvoir en place et imposé d’autorité le protectorat sur ce petit Etat. La compétition entre les grands empires coloniaux n’a eu cesse de provoquer l’occupation de territoires parfois sans grande valeur marchande. Le Royaume-Uni se contentant de l’Egypte, qui deviendra très rapidement un point d’appuis stratégique pour l’économie maritime mondiale. Mais aussi des îles de Malte et de Chypre. L’Empire germanique du IIe Reich était très lié avec l’Empire ottoman et disposait de facilités commerciales et militaires dans les actuels Liban, Syrie et Irak.

Cette situation géopolitique de la Méditerranée orientale et l’augmentation du commerce maritime dans cette région ont suscité l’initiative du percement du canal de Suez par l’ingénieur et entrepreneur français Ferdinand de Lesseps qui est venu redistribuer les cartes de la stratégie navale et commerciale à la fin du XIXe siècle. En effet, la France à l’origine de ce projet et le Royaume-Uni détenteur du protectorat sur la Basse-Egypte ont permis l’ouverture d’une nouvelle route maritime qui réduisait les trajets maritimes entre les Indes et l’Extrême-Orient, jusqu’à l’Europe occidentale. Parallèlement à ce projet de grande ampleur, la Première Guerre Mondiale éclate et implique les empires germanique et ottoman très présents dans la partie orientale de la Méditerranée. La bataille des Dardanelles est l’exemple type des détroits et canaux internationaux qui conflictualisent les rapports entre les marines mondiales durant ces périodes de tensions. A l’issue de ce conflit mondial, l’Empire ottoman sera démantelé et réduit à son format actuel (actuelle Turquie). Les territoires de Syrie et du Liban seront confiés à la France sous mandat de la Société des Nations (devenue ONU). La Judée, la Jordanie et l’Irak seront confiés au Royaume-Uni sous un mandat similaire et conservera la prédominance sur l’île de CHypre jusqu’à son indépendance en 1960.

Durant la “Guerre Froide” (de 1945 à 1990), Chypre accueillera les militaires français et britanniques qui participeront à l’opération « Mousquetaire » franco-britannique sur le canal

 

de Suez en 1956 (avec le concours de l’armée israélienne) après la nationalisation du canal par le général Nasser et son coup d’Etat qui a fait tomber la monarchie en place. Cette opération militaire s’est soldée par une victoire militaire rapide, mais par un échec diplomatique avec la menace soviétique de faire usage de l’arme atomique après sa mise sous protection de manière durable de l’Egypte durant la guerre froide. Après son indépendance en 1960, Chypre voit sa partie nord occupée par l’armée turque ce qui impose le déplacement des populations grecques et turques dans leur secteur respectif en 1974, après une tentative de coup d’Etat grecque sur l’île. Depuis, l’armée turque reste présente sur la partie nord de l’île. La ligne de démarcation bénéficie d’un contrôle par un contingent de « casques bleus » de l’ONU. La partie sud accueille de surcroît deux bases militaires britanniques sous format juridique d’extraterritorialité.

 

Chypre sous influences politiques multiples et sous la protection de l'Union européenne

De nos jours, Chypre est donc occupée au nord, sur environ 38% de sa superficie par un Etat autoproclamé et soutenu par la Turquie qui en assure la défense militaire. La partie sud est séparée de la partie nord, par un corridor contrôlé par un contingent de “casques bleus” britanniques qui restent les derniers occupants occidentaux jusqu’en 1960. Le Royaume-Uni conserve toutefois deux bases militaires, l’une dédiée à la Royal Air Force (RAF) à Akrotiri côté ouest, et l’autre dédiée à la Royal Navy et à la Royal Army appelée Dhekelia à l’est. Les militaires britanniques présents sur ces deux bases participent largement au contingent de l’ONU en charge du corridor de protection. Ces deux bases militaires bénéficient du statut d’extraterritorialité et donc d’une pleine souveraineté. A l’instar des forces militaires de l’OTAN positionnées en Allemagne (de l’ouest), la population locale est impliquée et est employée par les forces armées stationnées.

Chypre reste une république indépendante du Royaume-Uni depuis 1960. Elle a intégré l’Union européenne en 2004, la zone €uro en 2008, et s’apprête à intégrer l’espace Schengen durant l’été 2026 après une longue préparation liée à son occupation au nord et les bases souveraines britanniques au sud. Elle demeure toutefois un pays neutre malgré la présence régulière des unités militaires britanniques au sud, turques au nord et américaines lors de leurs passages sur les bases britanniques. Le ministère des armées chypriote se limite donc à une garde nationale afin de ne pas alimenter un contentieux avec le voisin turc au nord. Cette garde nationale est armée par environ 15 000 militaires professionnels et de conscrits. Les industriels français et russes ont été les principaux fournisseurs de matériels terrestres (char AMX-30 et véhicules blindés VAB) et d’hélicoptères (hélicoptère de combat Gazelle). Alors que la république de Chypre est un Etat insulaire, sa Marine nationale est réduite à des navires d’attaque rapide et à des patrouilleurs côtiers dont la provenance est très diverse mais cohérente, ainsi que par des moyens de débarquement de leur propre conception. Elle ne dispose ni de frégate ni de sous-marin. Pour soutenir ses forces navales, la Marine chypriote dispose de sa propre base navale implantée à Zigi à mi-chemin des deux bases britanniques. Alors que la marine nationale grecque à bénéficier du programme des frégates de défense et d’intervention (FDI de la classe Kimon) co-produite par Naval Group, la république de Chypre envisage d’acquérir des patrouilleurs de haute-mer comme par exemple une corvette de la classe Gowind également produit par Naval Group pour l’exportation.

Face à ce constat, considérer que la protection et la défense de l’île revient aux armées turques et britanniques serait réduire trop simplement une réalité historique et géopolitique très

complexe. La récente attaque de drones par le Hezbollah depuis les côtes libanaises sur les bases souveraines britanniques a engagé la responsabilité des membres de l’Union européenne pour protéger l’espace maritime de ce pays membre. En réaction à cette attaque et au climat conflictuel du Sinaï jusqu’aux côtes syriennes, la France a décidé d’envoyer une flotte de navires de la Marine nationale, dont le groupe aéronaval (GAN) constitué du porte-avions “Charles de Gaulle“ et de son escorte (plusieurs frégates et un sous-marin pour l’essentiel) et le porte-hélicoptères “Tonnerre” avec une frégate d’escorte. Outre les unités d’appui de la Marine nationale dédiée à la protection de ces deux navires de gros tonnages, l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le Royaume-Uni ont affrété des frégates pour soutenir cette démarche cohérente de protection et de dissuasion dans les eaux chypriotes et en mer Méditerranée orientale. Même si le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne depuis plusieurs années, il reste un partenaire militaire de premier plan dans cette partie de l’Union européenne. La Turquie a quant à elle déployé des avions de chasse d’interception (F-16) sur le nord de l’île pour permettre l’interception de missiles balistiques et de drones depuis le sol iraniens et libanais.

Les tensions dans cette partie de la mer Méditerranée depuis la fin de la seconde guerre mondiale ne laissent présager une évolution favorable en présence de forces régionales hégémoniques maîtres des passages obligés pour les routes commerciales maritimes (Détroit du Bosphore pour la Turquie, et canal de Suez pour l’Egypte). L’extension des tensions diplomatiques et la présence de groupuscules terroristes au proche et au moyen-orient viennent compliquer plus encore la recherche des équilibres militaires et diplomatiques. Cet état de fait s’étend jusqu’au golfe Persique et la mer Rouge où sévissent des attaques des navires marchands, tout comme la mer Noire qui accueille malheureusement le conflit russo-ukrainien depuis plusieurs années. La sécurisation des espaces maritimes et des routes maritimes reste donc un enjeu mondial au risque d’engendrer une crise économique majeure dans une ambition de sauvegarde de l’intégrité territoriale et maritime. Les forces navales des pays de l’Union européenne ont fait la démonstration d’une rapide coordination et d’une solidarité entre membres au profit de la République de Chypre qui assume la présidence de l’Union européenne jusqu’à l’été 2026 et qui est victime de son positionnement géographique (insulaire et oriental).

Charles-Edouard  Despret, analyste au sein de la Commission de défense navale de l’INAS.

L’INAS a pour mission de contribuer au débat public sur les questions stratégiques. Ses publications reflètent uniquement les opinions de leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle de l’organisme.

Pour aller plus loin :

  • Union européenne. Fiche explicative de la République de Chypre. https://european-union.europa.eu/principles-countries-history/eu-countries/cyp rus_fr
  • Toute l’Europe. Fiche explicative sur la République de Chypre https://www.touteleurope.eu/pays/chypre/
  • Centre d’information sur les institutions européennes.
  • Fiche explicative sur la République de Chypre. https://www.strasbourg-europe.eu/chypre/
  • Fondation Robert Schuman. Schuman Papers n°687 (20 décembre 2004).
    o Chypre et l’Europe ou la nouvelle question d’Orient. https://www.robert-schuman.eu/questions-d-europe/687-chypre-et-l-europe-ou
    o -la-nouvelle-question-d-orient
  • Centre national d’études spatiales (CNES).GéoImage. Chypre – une île coupée en deux par un conflit gelé et une « ligne verte » devenue une frontière. https://cnes.fr/geoimage/chypre-une-ile-coupee-deux-un-conflit-gele-une-ligne- verte-devenue-une-frontiere
  • Nations unies. Son excellence Nikos Christodoulides, président de la République de Chypre (24 septembre 2025). https://gadebate.un.org/fr/80/cyprus
  • Université de Laval (Canada). La situation sur l’île de Chypre. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/chypre.htm
  • Fondation méditerranéenne d’études stratégiques. Amiral (2S) Pascal AUSSEUR. Directeur de la fondation. Chypre, un complexe de différends maritimes (26 mars 2020). https://fmes-france.org/chypre-un-complexe-de-differends-maritimes/
  • Le Monde (02 mars 2026). Marina Rafernberg. A Chypre, mécontentement contre le Royaume-Uni après une attaque de drones sur une base britannique dans l’île. https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/02/a-chypre-mecontentem ent-contre-londres-apres-une-attaque-de-drones-sur-une-base-britannique-da ns-l-ile_6669293_3210.html
  • EuroNews (08 mars 2026). Célia Gueuti. Macron se rend à Chypre, l’Italie envoie une frégate pour protéger l’île. https://fr.euronews.com/my-europe/2026/03/08/macron-se-rend-a-chypre-litali e-envoie-une-fregate-pour-proteger-lile
  • Le Monde Diplomatique (mai 1968, page n°61). Robert Mantran. L’origine de la population turque remonte à la conquête ottomane de 1570. https://www.monde-diplomatique.fr/1968/05/MANTRAN/28411
  • Le Figaro (24 avril 2021). Auteur inconnu. La mémoire des templiers et des croisades bat toujours à Chypre. https://www.lefigaro.fr/culture/la-memoire-des-templiers-et-des-croisades-bat-t oujours-a-chypre-20210424
  • Institut national des archives (INA) (06 novembre 1956). Parachutistes français à Chypre suite à la nationalisation du canal de Suez par le président Nasser.
  •  https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf96065803/parachutistes-francais-a- chypre
  • Centre national d’études spatiales (CNES). GéoImage. Turquie – Le détroit des Dardanelles : verrou stratégique entre mers Noire et Méditerranée. https://cnes.fr/geoimage/turquie-detroit-dardanelles-verrou-strategique-entre- mers-noire-mediterranee
  • Larousse. Expédition des Dardanelles (1915). https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/exp%C3%A9dition_des_Dardanell es/115670