L’hydrogène vert, produit par électrolyse de l’eau à partir d’énergies décarbonées, s’impose comme un levier central de la transition énergétique. Sans émissions de CO₂, il offre une solution de décarbonation pour l’industrie lourde et les transports, tout en concentrant des enjeux technologiques, économiques et géopolitiques majeurs. Face aux urgences climatique et géopolitique, l’Union européenne (UE) a placé ce vecteur au cœur de sa stratégie énergétique. D’après le rapport 2024 du Conseil de l’hydrogène et L’étude « Africa Hydrogen Opportunity » co-écrite par McKinsey & Company, l’industrie de l’hydrogène pourrait créer environ 13 millions d’années-emplois dans les pays africains d’ici le milieu du siècle. Rien qu’en Afrique du Sud, l’économie de l’hydrogène pourrait contribuer à hauteur de 3,6 % au PIB d’ici 2050 et créer plus de 370 000 emplois, comme l’a souligné le ministère sud-africain des Sciences et de l’Innovation lors de la récente réunion du Conseil de l’hydrogène à Johannesburg. Des acteurs mondiaux et des décideurs de la région se sont réunis afin de promouvoir des solutions pour accélérer le développement de l’économie de l’hydrogène en Afrique (Conseil de l’Hydrogène, 2024).
Dans ce contexte, l’Afrique émerge comme un partenaire stratégique : son potentiel solaire, ses vastes territoires et ses ambitions de développement industriel en font une région clé pour la production et l’exportation d’hydrogène vert. Des projets d’envergure mobilisent déjà institutions européennes, entreprises françaises et États africains, notamment en Namibie, au Maroc ou en Mauritanie.
Depuis la guerre en Ukraine, l’UE accélère sa transition énergétique et cherche à réduire sa dépendance au gaz russe. Dans ce contexte, l’hydrogène vert est devenu un levier stratégique, en particulier à travers des partenariats avec l’Afrique. Le plan REPOWEREU prévoit notamment l’importation de 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable d’ici 2030, notamment via des projets menés au Nigéria, en Namibie, au Sénégal, au Mozambique, ou en Angola. L’Afrique dispose d’un fort potentiel en énergies renouvelables et ambitionne de devenir un acteur majeur de la production d’hydrogène vert d’ici 2050. Cependant, ce marché reste encore largement à construire et nécessite le développement massif d’infrastructures de production et un accès suffisant à l’eau. C’est pourquoi les investissements dans les infrastructures, le transport ou la production d’hydrogène vert reliant les continents européen et africain sont principalement portés par des acteurs privés, tandis que les États et l’Union européenne y jouent un rôle de facilitateurs et d’investisseurs (Kohnert, 2023).
De nombreux projets ont été établis entre des acteurs européens et plusieurs pays de différentes régions du continent africain. Deux exemples peuvent être soulignés.
Au sein de la République de Namibie, le projet Hyphen Hydrogen Energy, mené par l’entreprise allemande ENERTRAG, acteur majeur mondial dans les domaines du solaire, de l’éolien, du stockage et de l’hydrogène, incarne une initiative phare de la transition énergétique du continent. La Namibie bénéficie de conditions exceptionnelles pour devenir l’un des principaux producteurs mondiaux d’hydrogène vert : elle combine un ensoleillement et des régimes de vents optimaux, une grande disponibilité foncière, ainsi qu’une proximité directe entre ses ressources renouvelables et la côte, facilitant ainsi l’accès aux marchés internationaux via ses infrastructures portuaires. Ce projet d’envergure représente un investissement de plus de 10 milliards de dollars et prévoit, à pleine capacité, la production annuelle de 350 000 tonnes d’hydrogène vert, permettant d’éviter l’émission de 5 à 6 millions de tonnes équivalent CO₂ (TeqCO₂) chaque année. L’ammoniac vert, dérivé de cet hydrogène, sera également un produit phare : un million de tonnes seront produites par an dès 2028 (phase 1), puis un second million à partir de 2030 (phase 2) (Enertrag, n.d. ; Hyphen Africa, n.d.). Ce projet a obtenu le soutien européen, notamment du ministre fédéral allemand de l’économie et de la protection du climat, Mr. Robert Habeck, a souligné que « L’Allemagne soutient le développement d’une économie verte de l’hydrogène en Namibie, durable pour la population, par le biais d’une coopération dans le domaine de l’hydrogène et du PtX. Le projet ‘Hyphen’ est impliqué de la même manière. Nous sommes donc prêts, sous certaines conditions, à le considérer comme un projet étranger d’intérêt stratégique pour la République fédérale d’Allemagne et donc à lui apporter un soutien plus important que d’habitude par le biais de nos instruments de promotion du commerce extérieur » (Enertrag, 2024).
Pour ce projet, le gouvernement namibien a confirmé en juin 2023 qu’il prendrait une participation de 24 %. La phase 1 prévoit la mise en place de 3,75 GW de capacité de production d’électricité renouvelable pour produire de l’hydrogène vert destiné à être converti en ammoniac vert, tandis que la phase 2 doit porter cette capacité à 7 GW. La première phase vise une production annuelle de 175 000 tonnes d’hydrogène vert, contre environ 350 000 tonnes pour la seconde. Hyphen, le projet le plus ambitieux du pays, a obtenu le statut de soumissionnaire privilégié lors de la COP26 en novembre 2021. Depuis, l’entreprise affirme que son implantation dans le parc national de Tsau Khaeb devrait générer 15 000 emplois durant la construction et 3 000 emplois pendant la phase d’exploitation. De manière plus générale, tous les projets de développement d’hydrogène vert à grande ou très grande échelle auront sans aucun doute un impact majeur sur l’économie namibienne, notamment grâce à l’afflux de dizaines de milliards de dollars namibiens issus de nouveaux investissements directs étrangers. Toutefois, rien ne garantit que ces investissements amélioreront la sécurité hydrique, renforceront l’accès à des denrées alimentaires abordables ou consolideront l’approvisionnement énergétique pour répondre aux besoins locaux. Au contraire, la plupart des nouvelles infrastructures de grande ampleur devraient dans un premier temps accroître la pression sur les ressources limitées du pays en eau, en énergie et en nourriture (Barradas, 2025 ; IPPR 2024).
En remontant le continent, en Mauritanie, il est pertinent de s’intéresser à un cas moins glorieux, le Projet AMAN, porté par CWP Global, entreprise spécialisée dans le développement des énergies renouvelables. Ce projet a été inspiré par la fourniture de solutions énergétiques, et vise à la création d’un des plus grands hubs d’hydrogène vert au monde, avec 30 GW d’énergie renouvelable (éolien et solaire) pour produire annuellement 1,7 million de tonnes d’hydrogène vert, principalement transformé en ammoniac ou utilisé pour fabriquer de l’acier « vert ». Situé dans les régions de Nouadhibou et Inchiri, il représente un investissement de 40 milliards USD et pourrait augmenter le PIB mauritanien de 50 % d’ici 2030, tout en générant des milliers d’emplois, des infrastructures nouvelles et en renforçant l’autonomie énergétique et industrielle du pays (OECD, n.d. ; Green Hydrogen Organization, 2025). En matière de création d’emplois, le projet pourrait entraîner une hausse de 23 % de l’emploi industriel et contribuer à réduire le chômage national d’environ un tiers d’ici 2035.
Il prévoit également plusieurs composantes implantées dans les zones côtières autour de la baie du Levrier et de la péninsule du Cap Blanc, incluant des infrastructures de dessalement, de production d’ammoniac, de fabrication d’hydrogène ainsi que des installations destinées à l’exportation. Par ailleurs, le projet comprend l’implantation d’éoliennes et de panneaux solaires dans une vaste zone désertique de 8 500 km² située à l’est de la péninsule de Nouadhibou, destinée à générer jusqu’à 30 GW d’électricité renouvelable (Blom, 2025 ; Klein, 2023).
Du point de vue de la coopération Europe-Afrique, bien que CWP Global ait réaffirmé son engagement en Mauritanie, le projet est actuellement en suspens, et les avancées concrètes tardent à se matérialiser. Malgré un potentiel énergétique considérable, le projet se heurte à un dilemme : l’inadéquation de l’écosystème financier mondial avec les réalités locales. Cette situation illustre les limites d’un système international qui peine encore à faire de l’hydrogène un véritable levier de développement durable, soit une solution viable, responsable et équitable (Diop, 2025 ; Maboudi, 2025).
Bien qu’ils témoignent d’une coopération entre acteurs privés européens et pays africains, ces deux projets se trouvent à des stades de développement différents. Ils illustrent néanmoins un point commun essentiel : leur viabilité dépend étroitement de la stabilité énergétique, politique et économique du pays producteur. Par ailleurs, l’Union européenne, en tant qu’entité politique, s’est révélée impuissante, voire peu impliquée dans ces initiatives énergétiques, mettant ainsi en lumière la dimension essentiellement institutionnelle et politique de son action.
Depuis 2020, les technologies de l’hydrogène ont occupé une place importante dans les relations entre l’Europe et les pays africains depuis l’impulsion européenne politique en faveur de l’hydrogène (Parlement Européen, 2021). Le Partenariat Afrique-UE pour l’énergie (PAEE), plateforme clé d’appui à la transition énergétique de l’Afrique vise à développer des solutions d’énergie, comprenant les infrastructures climatiques et énergétiques. Concernant l’hydrogène renouvelable à faible intensité de carbone, plusieurs ministres africains ont facilité de nombreuses initiatives telles que celles entre ces deux continents pour l’énergie verte, le Programme énergétique continental pour l’Afrique et les projets dirigés par l’Union Africaine (UA) (UA, 2025).
Certains États africains mettent en avant leur potentiel croissant de l’hydrogène pour impulser leur développement économique. Loin de se limiter à l’exportation vers l’Europe, notamment vers l’Allemagne, ils affichent désormais l’ambition de capter davantage de valeur ajoutée localement. L’exportation d’hydrogène suscite un vif intérêt, mais c’est bien la structuration des chaînes de valeur nationales qui devient prioritaire alors que l’hydrogène peut être utilisé en tant que levier de développement pour l’industrie, les transports ou la production d’engrais. Cette dynamique s’inscrit dans une volonté de dépasser la logique de l’aide au développement jugée prescriptive, et bâtir des partenariats d’égal à égal, concrets, bénéfiques et rapidement opérationnels, au service d’une urgence sociale et économique clairement identifiée (Eyl-Mazzega, 2023).
Le continent africain a un potentiel d’hydrogène qui se reflète dans les nombreux projets d’hydrogène bas carbone en cours de discussion en Égypte, en Mauritanie, au Maroc, en Namibie et en Afrique du Sud. Cela est notamment du à la baisse mondiale du coût de la production d’hydrogène qui pourrait permettre, d’ici 2030, de fournir de l’hydrogène produit à partir de sources renouvelables à l’Europe du Nord à des prix compétitifs. D’après les scénarios prospectifs, l’Afrique pourrait produire dix fois la quantité d’hydrogène bas carbone nécessaire à l’échelle mondiale en 2050 dans le Scénario Net Zero 2050 de l’AIE (Birol, 2022).Malgré toutes ces avancées, les questions technico-économiques restent en suspens et il convient de mettre en place un cadre de coopération incluant à la fois des critères environnementaux et sociaux, des avantages économiques, et des investissements dans l’industrialisation pour les régions productrices (IDDRI, 2022). En matière de gouvernance, ces coopérations nécessitent un cadre transparent, inclusif et de justice sociale et environnementale sont souvent mis en avant afin de contrer le risque de “colonialisme vert”. Cela est mise en place par un cadre réglementaire plus clair, des Etudes d’Impacts Environnementaux et Sociaux (EIES) ou encore le développement d’un tissu industriel local et renforcement des compétences et formations (Wemanya, 2023 ; AGHA, 2025) .
Certains États africains mettent en avant par cette stratégie de transition énergétique tournée vers l’Europe, une priorité des investissements nationaux dans l’exportation en dehors du continent. C’est le cas de la Namibie, l’Afrique du Sud, l’Egypte, le Maroc et la Tunisie, ou d’autres répercussions de ces collaborations avec l’UE se transposent sur les pays africains comme sur les ressources en eau, l’accès à l’énergie ou l’accaparement des terres et aux déplacements des populations (Ammar, 2024).
Il est pour autant important de souligner les risques et enjeux sociaux-environnementaux de ces projets : dans un premier temps, la majorité de ces derniers ne sont pas encore concrétisés puisque très peu ont atteint la décision finale d’investissement (FID). De plus, ces projets restent des potentielles sources de conflits fonciers, déplacements forcés et pertes de terres agricoles pour les populations locales, facteurs qui doivent également être pris en considération par les gouvernements locaux et le vieux continent (Wemanya, 2023 ; Hydrogen Council, 2024).
Enfin, les coûts minimaux de production dans les pays africains sont supérieurs à ceux européens : ils varieraient entre 3,2 et 4,9 euros par kilogramme d’hydrogène vert tandis qu’en 2024 par la Banque européenne de l’hydrogène a abouti à des offres retenues inférieures à 3 euros/kg pour des projets situés en Europe (Energy News, 2025).
L’évolution des partenariats entre l’Europe et l’Afrique autour de l’hydrogène vert illustre une dynamique désormais fondée sur une logique de gagnant-gagnant. Si de nombreux projets de coopération ont été initiés entre des acteurs privés européens et des pays africains, ils révèlent toutefois une forme de passivité de l’Union européenne dans leur concrétisation. Ces initiatives soulignent également la nécessité de prendre en compte les instabilités politiques et économiques qui affectent certains pays africains, ainsi que les impacts potentiels des stratégies énergétiques locales sur les populations concernées.
Toutefois, pour que cette dynamique gagnant-gagnant des partenariats euro-africains se réalise pleinement, il serait pertinent de permettre aux coopérations d’évoluer vers des formats plus inclusifs et équitables, notamment à travers les orientations suivantes :
Permettre à l’Union européenne de jouer un rôle plus actif, en veillant à ce que les projets ne soient pas uniquement portés par des intérêts privés, mais qu’ils incluent des mécanismes de gouvernance transparente, respectueux des réalités locales ;
Léah Ktorza, analyste au sein de la Commission des Coopérations Industrielles et Technologiques de l’INAS.
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