Longtemps reléguée au rang de préoccupation technique, la question de l’approvisionnement en minerais et métaux industriels aujourd’hui qualifiés de stratégiques s’est imposée au cœur des enjeux de souveraineté industrielle et de transition énergétique. Face à des chaînes d’approvisionnement mondiales concentrées et instables, la France a progressivement structuré une politique publique dédiée, articulée avec le cadre européen. Gouvernance, financements, projets industriels et diplomatie des ressources : état des lieux d’une stratégie bien lancée mais encore en phase de mise à l’échelle.
Passée presque inaperçue, l’année 2026 a débuté dans le domaine des métaux critiques par une réunion G7 des ministres des économies, convoquée à Washington par le Président des États-Unis bien que la présidence soit assurée par la France. Si le Ministre Lescure n’a pas pu se rendre à cette réunion, la France y était représentée par le haut fonctionnaire chargé depuis trois ans de ce sujet, le DIAMMS (Délégué Interministériel aux Approvisionnements en Minerais et Métaux Stratégiques). Ce poste de haut fonctionnaire rattaché directement au Premier Ministre est une création issue d’une réflexion qui trouve sa source en France dans la crise sino-japonaise de 2010.
La question de l’approvisionnement en métaux critiques est revenue au premier plan ces dernières années, mais elle s’était déjà manifestée en 2010 lors du différend Chine-Japon autour des Senkaku-Diaoyu. Pékin avait alors restreint ses exportations de terres rares vers le Japon entre septembre et novembre 2010. Cet épisode, largement documenté, a constitué un premier avertissement sur la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement et a conduit à un contentieux à l’OMC, clos en 2014 par la condamnation des quotas chinois, supprimés en 2015.
La levée des restrictions a ensuite atténué la perception du risque chez les pouvoirs publics et les industriels. Toutefois, la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont remis en évidence la dépendance européenne : extraction majoritairement hors d’Europe et transformation fortement concentrée en Chine.
Le moment 2020-2022 a ainsi ravivé les préoccupations sur les dépendances critiques (aimants permanents, matériaux de batteries, semi-conducteurs) et accéléré les réponses nationales et européennes. En France, le rapport Varin remis le 10 janvier 2022 a structuré l’action publique autour de leviers opérationnels (observatoire des chaînes de valeur, délégué interministériel, fonds d’investissement, feuilles de route industrielles), rapidement repris par le gouvernement.
À la différence de nombreux rapports restés lettre morte, le rapport Varin a débouché sur quatre mesures effectivement déployées par l’État.
Un délégué interministériel (DIAMMS). Créée par décret en décembre 2022, la DIAMMS coordonne l’action publique, repère les vulnérabilités et contribue aux négociations européennes et internationales. Elle intervient aussi en appui lors de tensions sur certaines matières. Un observatoire dédié (OFREMI). Lancé le 29 novembre 2022 et piloté par le BRGM avec plusieurs partenaires publics et industriels, l’OFREMI assure une veille stratégique, produit des analyses de criticité et réalise des tests de résilience pour éclairer les décisions publiques et privées. Un fonds d’investissement. Annoncé en mai 2023 et géré par InfraVia, le Fonds Métaux Critiques vise 2 Md€ (dont 500 M€ de l’État via France 2030) et a réalisé son premier investissement de 50 M€ dans une mine de lithium en Australie en mars 2026. Il prend des participations minoritaires dans des projets d’extraction, de transformation ou de recyclage et sécurise des droits d’approvisionnement pour l’industrie française et européenne. Des clusters industriels. La stratégie de réindustrialisation s’est traduite par la constitution d’une « vallée de la batterie » dans les Hauts-de-France (ACC à Douvrin, Envision AESC à Douai, Verkor et ProLogium à Dunkerque), complétée par des projets de raffinage de terres rares et de recyclage d’aimants dans le sud du pays. Ces implantations sont présentées par les pouvoirs publics comme des moteurs de structuration des filières amont et aval.
Ces dispositifs institutionnels ont été accompagnés de plusieurs politiques publiques complémentaires. Une Réforme du code minier. Issue de la loi Climat de 2021, puis des ordonnances d’avril-novembre 2022 et de leurs décrets (2023-2025), elle renforce l’intégration des enjeux environnementaux, soumet davantage les travaux miniers à autorisation environnementale et accroît la participation du public. Cette évolution répond à des préoccupations antérieures aux crises récentes, sans pour autant faciliter nettement la relance minière nationale. La Loi « Industrie verte » (23 octobre 2023). Elle introduit des procédures accélérées pour les projets stratégiques, crée la qualification de projets d’intérêt national majeur (PINM), modernise les autorisations environnementales et favorise la reconversion des friches. Les décrets publiés à l’été 2024 ont permis d’opérationnaliser ces outils (raison impérative d’intérêt public majeur, préfets compétents), avec par exemple le projet EMILI d’Imerys reconnu PINM. Une diplomatie des ressources minérales. Pilotée notamment par la DIAMMS, le MEAE, Bercy et le BRGM, elle vise à sécuriser les approvisionnements et à promouvoir des standards ESG élevés en cohérence avec l’UE. La France a signé plus d’une dizaine de protocoles d’accord (MoU) avec des pays partenaires (RDC, Maroc, Nigéria, Australie, Canada — dont Québec et Saskatchewan —, Arabie saoudite, etc.). Le MEAE soutient aussi la visibilité de l’offre française via des stands nationaux sur les grands salons miniers (FMF, Mining Indaba, PDAC).
Au niveau européen, la réponse aux vulnérabilités identifiées s’est traduite par le Critical Raw Materials Act (CRMA), entré en vigueur le 23 mai 2024. Il fixe des objectifs à 2030 (extraction ≥ 10 %, transformation ≥ 40 %, recyclage ≥ 15–25 % selon les matières) et limite à 65 % la dépendance vis-à-vis d’un seul pays tiers. Le CRMA accélère les permis pour les projets stratégiques, impose des programmes nationaux de prospection et soutient le financement via des instruments comme Global Gateway ou Horizon Europe. La France y participe activement, notamment à travers le BRGM dans les projets PanAfGéo+ et AfricaMaVal. Le texte recense 34 matières critiques et 17 stratégiques (lithium, nickel « battery grade », graphite, terres rares pour aimants, cuivre, titane), offrant aux États membres des outils pour renforcer exploration, raffinage, recyclage et gestion des risques (surveys, stress tests, achats conjoints, contenu recyclé minimal).
La stratégie française pour sécuriser les chaînes de valeur des batteries et des technologies bas-carbone se traduit par plusieurs projets structurants sur le territoire. On peut citer comme exemple le projet de lithium de roche du projet EMILI (Allier) d’Imerys. Ce projet intégré combine mine souterraine, concentrateur et usine de conversion pour produire de l’hydroxyde de lithium à partir de mica lithinifère. Labellisé projet d’intérêt national majeur et soumis à débat public en 2024, EMILI vise une production de 34 000 tonnes/an à l’horizon 2030, couvrant les besoins d’environ 700 000 véhicules électriques par an. L’État a annoncé en février 2026 un investissement de 50 M€, et la logistique privilégie rail et canalisations pour limiter l’empreinte environnementale. Et la structuration de la filière des aimants permanents et terres rares situé à Grenoble. Le CEA-Liten et Orano ont lancé une ligne pilote pour recycler et refabriquer des aimants NdFeB haute performance. D’autres acteurs (Solvay, Carester, Magreesource) développent des projets de recyclage et de production de terres rares. Des collaborations internationales, comme Carester et Torngate depuis la mine Strange Lack au Québec, montrent les progrès concrets. Carester a aussi signé des contrats long terme avec Stellantis et des industriels japonais (10 ans).
Dans l’ensemble, la France progresse sur toute la chaîne de valeur critique : exploration, extraction, conversion, matériaux actifs et recyclage. Les contraintes demeurent liées à l’économie de projet (prix, capex, permis, acceptabilité), à la concurrence asiatique et à la nécessité de sécuriser des contrats acheteurs robustes. Certains métaux, comme le cuivre ou d’autres matériaux moins visibles, restent encore peu adressés publiquement.
Un autre outil central de la politique française sur son territoire national et à l’étranger, le BRGM et l’observatoire qui lui est lié, l’OFREMI, ont relancé la cartographie et les analyses de criticité/risques pour éclairer les décisions publiques et privées. Dans le cadre de France 2030, l’Etat français soutient ainsi la réalisation d’un nouvel inventaire minier à hauteur de 63,3 M€ par le BRGM et des analyses des chaînes de valeur industrielles par l’OFREMI. Au PDAC 2026, le BRGM a annoncé que les premières publications, celle des Vosges, serait disponible avant la fin juin 2026. La réforme du code minier inscrit la participation du public et la prise en compte environnementale en amont (critères de refus si « atteinte grave aux intérêts environnementaux », garanties financières, commissions de suivi, procédures dématérialisées), condition indispensable pour traiter l’acceptabilité. Cette réforme initiée avant la crise de la Covid et la guerre en Ukraine ne semble cependant pas promouvoir la réouverture des mines sur le territoire national.
La stratégie française se déploie aussi dans les outremers, en particulier en Guyane et en Nouvelle-Calédonie. Une analyse dédiée à ces géographies reviendra en détail dessus.
Pour soutenir la montée en puissance de la stratégie française sur les matières premières critiques, plusieurs instruments publics ont été déployés. France 2030 propose un appel à projets « métaux critiques ». Doté de 400 M€, il vise à accélérer l’émergence de projets industriels sur toute la chaîne de valeur, en mobilisant notamment le CI3V et les procédures pour projets d’intérêt national majeur (PINM). Les décrets publiés en 2024 réduisent les délais d’autorisation pour les projets stratégiques et renforcent la prévisibilité réglementaire. Le programme contribue également au renforcement de l’OFREMI. Le Fonds Métaux Critiques (InfraVia). Avec une taille cible de 2 Md€ (dont 500 M€), il sécurise des prises de participation minoritaires et des accords d’off-take dans l’extraction, la transformation et le recyclage, en France, en Europe et avec des pays partenaires. Le fonds cible des projets respectant des standards élevés ESG. À ce stade, aucune opération d’investissement n’a encore été annoncée, laissant le véhicule en phase préparatoire. Enfin le Groupe AFD (AFD, Proparco, Expertise France) prévoit un engagement annuel compris entre 130 et 230 M€, ciblant les minéraux de la transition. L’accent est mis sur le climat, les standards ESG et le renforcement des cadres de gouvernance minière dans les pays partenaires. Les financements soutiennent également les infrastructures critiques (énergie, eau, transport) et les initiatives de recyclage.
Dans l’ensemble, ces instruments constituent une brique opérationnelle clé pour mettre en œuvre une diplomatie des métaux à la fois structurée et crédible. Cette diplomatie des ressources mobilise la DIAMMS, le MEAE et le BRGM, en articulation avec les partenariats CRMA de l’UE. Elle vise des contrats à long terme, des co‑investissements (souvent via des fonds ou des garanties) et l’alignement sur des standards environnementaux et sociaux robustes, y compris pour les chaînes raffinage/aimants où la dépendance est la plus marquée.
Malgré la prise de conscience accélérée depuis 2020, les chaînes d’approvisionnement mondiales restent très concentrées. Quelques pays dominent l’extraction : la RDC produit environ 70 % du cobalt mondial, l’Australie et le Chili concentrent le lithium, l’Indonésie joue un rôle central pour le nickel. Cette concentration s’accentue au stade du raffinage et de la transformation intermédiaire, avec la Chine en position dominante sur le lithium, le cobalt, le graphite et les terres rares. Cette asymétrie confère à Pékin un levier majeur, notamment sur les filières batteries et véhicules électriques, via sa capacité à influencer les prix et la rentabilité des projets occidentaux.
La demande reste soutenue, portée par les technologies bas-carbone, les batteries, les énergies renouvelables et le renforcement des BITD, ainsi que par le développement des véhicules électriques (14 millions d’unités vendues en 2023, soit près d’un sur cinq). La demande de lithium a ainsi augmenté d’environ 30 % sur l’année, confirmant la pression durable sur certains segments d’approvisionnement.
Cependant, ces marchés restent très volatils : après des pics historiques en 2022, les prix du lithium ont chuté de 75 % en 2023, et ceux du nickel, cobalt et graphite de 30 à 45 %, entraînant des mesures de restriction de la RDC pour soutenir les prix en 2025. Cette volatilité fragilise la rentabilité de nouveaux projets hors zones à bas coûts, notamment en Europe, même si elle réduit temporairement le coût des batteries et véhicules électriques pour l’industrie.
Pour la France, la dépendance extérieure demeure structurelle, tant pour les matières premières que pour les produits raffinés. Les stratégies nationales doivent combiner diversification géographique des partenariats (Canada, Australie, Afrique, Amérique latine) et renforcement des capacités européennes de transformation et de recyclage. La politique d’approvisionnement ne se limite pas à sécuriser des volumes : elle doit soutenir la montée en gamme industrielle, la résilience stratégique et la cohérence avec les objectifs climatiques.
La situation actuelle ne reflète ni une pénurie imminente ni une simple tension sur les prix, mais une phase de transition instable, caractérisée par une concentration persistante de l’offre, une demande structurellement croissante et une forte volatilité. C’est dans ce contexte que la France doit bâtir une politique d’approvisionnement capable d’allier souveraineté industrielle, compétitivité économique et durabilité environnementale.
La structuration de la filière française et européenne des matières critiques reste confrontée à plusieurs obstacles. La volatilité des prix, comme celle observée en 2023, ralentit certains investissements dans l’amont minier et le recyclage, même si la demande structurelle continue de croître. La forte concentration mondiale des capacités de raffinage et les tensions géopolitiques exposent l’Europe à des chocs d’approvisionnement, rendant la diversification et la relocalisation partielle des capacités industrielles indispensables. L’acceptabilité locale constitue également un enjeu majeur : des projets comme EMILI ou Ageli ne peuvent réussir sans une co-construction territoriale intégrant les enjeux liés à l’eau, à la biodiversité, aux transports et aux retombées socio-économiques pour les communautés. Par ailleurs, la compétitivité énergétique reste un facteur déterminant pour la viabilité des activités métallurgiques intensives en électricité, comme le nickel, l’aluminium ou le titane.
Pour autant, la filière dispose de leviers favorables. Le Critical Raw Materials Act (CRMA) structure la chaîne via le statut de projet stratégique, la réduction des délais de permis et la mise en place de stress tests d’approvisionnement. La multiplication des contrats d’off-take et le développement de l’intégration aval, notamment dans les gigafactories et les producteurs de matériaux de cathode, renforcent la bancabilité des projets amont. Le recyclage industriel des batteries et des aimants, en cohérence avec les exigences du CRMA, constitue un levier supplémentaire, permettant de réduire la dépendance aux matières primaires et d’accroître la circularité de la base industrielle européenne.
Quel que soit le résultat des élections de 2027, la France devra maintenir son effort dans le domaine de la sécurisation de ses intrants industriels. Pour renforcer la robustesse de la stratégie française et européenne, il est essentiel de sécuriser la demande industrielle afin d’améliorer la bankabilité des projets amont. La multiplication de contrats d’achat long terme et de mécanismes de prépaiement entre acteurs aval et projets européens ou partenaires alliés peut réduire le risque perçu par les financeurs et accélérer les décisions d’investissement. Parallèlement, l’accélération de l’exploration et le renforcement de la connaissance du sous-sol sont indispensables pour hiérarchiser les priorités géologiques, diminuer l’incertitude sur les ressources domestiques et soutenir une stratégie industrielle crédible. Le passage à l’échelle industrielle du recyclage des aimants permanents et des batteries représente un autre enjeu stratégique, à combiner avec des politiques d’achats publics et des incitations fiscales favorisant l’incorporation de contenu recyclé. L’acceptabilité territoriale doit être renforcée par un dialogue durable, l’extension des commissions de suivi et l’instauration d’indicateurs partagés sur l’eau, la biodiversité, les émissions de CO₂ ou les flux de transport, tout en valorisant les retombées locales en matière d’emplois, de formation et d’infrastructures.
La diplomatie des métaux doit s’organiser à trois niveaux : bilatéral, pour sécuriser co-investissements et projets respectant des standards ESG élevés chez des partenaires fiables ; européen, pour renforcer l’action française au sein du CRMA Board et promouvoir la reconnaissance rapide de projets stratégiques et les mécanismes d’achats conjoints ; et multilatéral, en mobilisant les enceintes internationales comme le G7 ou le MSC, avec une implication accrue lors de la présidence française. Enfin, la compétitivité énergétique constitue un paramètre structurant : la sécurisation d’une électricité décarbonée et compétitive pour les activités électro-intensives, via PPAs ou dispositifs inspirés de l’ARENH, est essentielle pour assurer la pérennité des industries métallurgiques françaises et européennes sur le long terme. Dans ce contexte, la France doit articuler la sécurisation de la demande, le développement des capacités nationales, le recyclage, l’acceptabilité territoriale, la diplomatie stratégique et la compétitivité énergétique pour bâtir une filière de métaux critiques résiliente et compétitive à l’horizon 2030.
En quatre ans, la France s’est dotée des briques essentielles d’une politique moderne des métaux stratégiques, une gouvernance efficace (DIAMMS/OFREMI), des instruments (France 2030, fonds InfraVia), un cadre (code minier rénové, loi Industrie verte) et une diplomatie tournée vers des partenariats responsables. L’Union européenne a, avec le CRMA, fixé un cap 2030 clair. Reste désormais à mettre à l’échelle, sécuriser la demande aval, accélérer les permis et l’exploration, finaliser des off‑takes, et fermer la boucle par le recyclage ambitieux des batteries et des aimants. C’est à ce prix que la France évitera de passer d’une dépendance à une autre tout en conciliant souveraineté, transition écologique et acceptabilité sociale.
Nicolas Guillaume et Nathan Jouannot, Président et Vice-président de la commission des Minerais et Métaux stratégiques de l’INAS
L’INAS a pour mission de contribuer au débat public sur les questions stratégiques. Ses publications reflètent uniquement les opinions de leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle de l’organisme.
Pour aller plus loin :
Politiques publiques françaises – Métaux stratégiques
OFREMI, BRGM et analyses de criticité
https://echosplus.com/2024/12/11/orano-et-xtc-new-energy-dunkerque-nouveau-pole-industriel-pour-les-batteries-de-vehicules-electriques