Propulsion nucléaire : comment la France assure-t-elle sa souveraineté ?

La propulsion nucléaire, moteur de la dissuasion. La capacité de pouvoir frapper un état qui aurait dépassé la « ligne rouge » où qu’il soit et de manière à ce que les conséquences soient inacceptables, c’est ce que nous permettent les SNLE (Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins) et le porte-avions. En effet la  chaufferie embarquée du sous-marin rend possible la permanence pendant plusieurs mois sans jamais devoir remonter à la surface. Quant aux chaufferies du porte-avions, elles lui confèrent une mobilité sans la contrainte d’un train logistique important

Avec ses 12 chaufferies nucléaires réparties à bord des sous-marins et du porte-avions , la marine nationale est le 2ème exploitant nucléaire français.. Seulement 6 États ont la  capacité d’opérer une chaufferie nucléaire sur des navires de guerre : la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Inde, la Chine et la Russie. Dans un contexte mondial où de nombreuses puissances cherchent à redéfinir leurs zones d’influence, en être « doté » ne suffit plus. Il faut pouvoir assurer sa dissuasion seul sans être dépendant d’un ou plusieurs états.

La propulsion nucléaire française ou le début de « L’œuvre commune »

L’aventure de la propulsion nucléaire française commence en 1955 avec le lancement du programme français de sous-marin nucléaire. Le Q244 est le premier projet de sous-marin nucléaire français, il devait être doté d’un réacteur à eau lourde et d’uranium naturel. « Devait » car le réacteur du fait de sa technologie était trop volumineux le rendant ainsi impossible à intégrer dans la coque du bateau. 

Cet échec fut néanmoins riche en enseignements et on verra naître la première génération d’atomicien au CEA et dans la Marine nationale. Sous l’impulsion du général De Gaulle dès 1958 la fabrication du Gymnote est lancée. Ce sous-marin propulsé par un moteur diesel-électrique a servi de plateforme d’essai pour les missiles balistiques MSBS avec 4 tubes verticaux. Il ne manquait alors plus que le réacteur avant d’avoir un SNLE tel que nous les connaissons aujourd’hui. « L’œuvre commune » est fondée en 1961 par le général De Gaulle, il s’agit alors d’un partenariat entre le CEA (Commissariat à l’Energie Atomique et aux Énergies Alternatives), la DGA (Direction Générale de l’Armement), les Armées, les chantiers navals, les politiques dont l’ambition est de créer la filière du nucléaire militaire français.

 

Comme indiqué précédemment, l’intégration d’un réacteur à uranium naturel fut un échec, ce qui a conduit la France à solliciter de l’uranium enrichi auprès des américains. Ces derniers acceptent de fournir de l’uranium enrichi à la France, en contrepartie d’un transfert technologique sur la régénération de l’atmosphère – un domaine dans lequel la Marine française est pionnière, grâce aux travaux du médecin Roger Guillern et du pharmacien-chimiste René Badré. Ils le font toutefois en étant convaincus que la France ne saura pas réellement en tirer parti. Pourtant sous l’impulsion de Jacques Chevallier, le Chef du Département Nucléaire du CEA (DPN), la divergence du réacteur à terre PAT(Prototype A Terre) à l’eau légère pressurisée et uranium enrichi aura lieu à Cadarache en août 1964.

Le réacteur à terre permet la réalisation de la classe SNLE « Le Redoutable » grâce à la technologie compacte des chaufferies développée par l’industriel français TechnicAtome. Le générateur de vapeur est placé au-dessus de la cuve, le gain d’espace est considérable. Après avoir examiné la façon dont la France s’est dotée de la propulsion nucléaire pour soutenir sa stratégie de dissuasion, il importe désormais d’examiner la place de ce dispositif dans l’environnement stratégique et international afin d’en mesurer la portée et la pertinence.

La dissuasion face au triptyque compétition-contestation-affrontement

Ces dernières années les conflits se sont multipliés, ils se sont même institutionnalisés avec le retour des économies de guerre. L’augmentation des budgets militaires permet aux Etats de renforcer leurs capacités de défense et de dissuasion. Les stratégies de puissance et de dissuasion  sont plus que jamais au cœur des discours, elles sont redevenues un outil politique majeur pour peser sur les relations internationales face à la remise en cause des autorités contraignantes.

D’après l’ancien chef d’état major des armées Thierry Burkhard, le triptyque paix-crise-guerre est remplacé par le triptyque compétition-contestation-affrontement. Les situations de compétitions stratégiques sont ainsi vues comme des systèmes dynamiques où l’interaction entre les acteurs peut entraîner un passage de la compétition à la contestation voir à l’affrontement direct.

La compétition entre les puissances est permanente et touche tous les secteurs que ce soit l’économie, la technologie, l’influence et la géopolitique. Par exemple, l’espace maritime que possède la France avec plus de onze millions de km2 de Zone Économique Exclusive (ZEE) est le deuxième au monde en termes de superficie. Si on lie cela au phénomène de maritimisation mondial on peut qualifier cette zone comme d’intérêt vital pour la France. En effet, 90% des échanges commerciaux se font par voies maritime, 98% du trafic internet se fait via les câbles sous-marins et de nombreuses ressources biologiques, minérales et énergétiques en sont issues. Pour garantir la souveraineté de ce territoire immense, la France projette le Groupe Aéroporté Naval (GAN) avec le Porte-Avions Charles De Gaulle (PACDG) propulsé par 2 chaufferies nucléaires. A la différence des sous-marins, le PACDG est visible, sa présence en fait un outil de diplomatie puissant.

En outre, un moyen tel que le PACDG permet de limiter les contestations de souveraineté. Lorsque deux états revendiquent la souveraineté légitime d’un territoire, une phase de contestation peut s’ouvrir. Elle s’observe quand le compétiteur devient adversaire et teste les limites, souvent de façon brutale, d’un autre état. Un bon exemple de cette situation est observable dans les détroits Danois entre la mer Baltique et la mer du Nord. La marine Russe est active dans cette zone faisant pourtant partie de la ZEE danoise. Elle y effectue des manœuvres d’intimidation afin de tester la réactivité de l’OTAN, à quoi l’Alliance répond notamment par des exercices de démonstration de force, tels que Neptune Strike 25-3 qui a mobilisé plus de 20 navires.  Bien que le Danemark ne soit pas doté directement de l’arme atomique, les pays alliés se sont engagés à l’employer si une ligne rouge était franchie. C’est également un moyen de dissuader un état de mener une action offensive. Ne pas connaître exactement les limites c’est ne pas savoir si une action définie va déclencher une riposte nucléaire et empêcher l’adversaire de miser sur des seuils ou des effets de contournement.

Enfin, l’affrontement se produit lorsque l’escalade des tensions et l’intimidation dégénère. Un côté n’a pas su dissuader efficacement et l’autre affirme ses volontés par un engagement de haute intensité. C’est dans cette phase que la dissuasion nucléaire des SNLE joue un rôle majeur. Dilués dans l’océan, les sous-marins garantissent une riposte nucléaire que l’assaillant ne peut contrecarrer. En d’autres termes, à la différence des autres vecteurs, les sous-marins ne peuvent être ciblés et peuvent tirer même si l’état a subi une attaque nucléaire.   Les conflits de haute intensité entre un état doté ou non et un état possédant l’arme atomique sont alors limité à d’éventuelles guérillas frontalières (conflit entre l’Inde et le Pakistan par exemple) ou dans un théâtre d’opération ne faisant pas partie du territoire de l’une ou l’autre des puissances (exemple la Syrie).

Il ressort de cette analyse que la dissuasion joue un rôle majeur à tous les niveaux. Pour en disposer la France a ainsi besoin d’une BITD capable de concevoir, produire et soutenir les réacteurs, les armes et les vecteurs utilisés par la dissuasion nucléaire. Elle est indispensable à l’autonomie stratégique française.

 

 

Le tissu industriel français pour la défense (BITD)

La dissuasion française repose sur deux composantes en cours de modernisation avec d’un côté la composante missile nucléaire et de l’autre la chaufferie embarquée. C’est cette constante modernisation des forces qui rend crédible notre dissuasion.

En effet, les évolutions des chaufferies nucléaires embarquées et du système propulsif permettent aux navires  d’être plus silencieux, plus sûrs, plus gros et toujours aussi fiables. Concrètement, ce sont trois nouveaux types de chaufferies qui arrivent : les chaufferies SNA de type SUFFREN, les chaufferies K22 du PANG et les chaufferies S3G en cours de conception. Nous allons également bientôt admettre au service actif les derniers sous-marins de type BARRACUDA.

Pour ses chaufferies, la France fait le choix d’un uranium peu enrichi contrairement aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou la Russie pour deux raisons. La première repose sur le faible enrichissement, qui respecte donc le traité de non-prolifération – TNP (résolution 1887 du Conseil de Sécurité des Nations Unies). La seconde est qu’un réacteur peu enrichi permet de maintenir des compétences de haut niveau sur le long terme grâce aux maintenances décennales sur la chaufferie dites « opérations majeures » alors qu’un réacteur hautement enrichi fait la vie du navire .

Ces compétences reposent sur les 6 000 entreprises françaises ou 200 000 emplois directs de la BITD liées au nucléaire militaire. Sous la maîtrise d’ouvrage de la Direction Générale de l’Armement (DGA) et de la Direction des Applications Militaires (DAM) du CEA, ces entreprises se développent et travaillent pour les maîtres d’œuvre de la dissuasion comme Naval Group, TechnicAtome, MBDA, Airbus, ArianeGroup, Safran et Dassault.

La France est donc capable avec sa BITD de mener ses projets liés à la dissuasion, de la conception à la maintenance et au démantèlement. Cela est rendu possible à travers la Loi de la Programmation Militaire (LPM) qui finance en partie la BITD. D’après l’ingénieur de l’Armement Alexandre Lahouse le portrait-robot d’une entreprise moyenne de la BITD est une PME de cinquante employés avec un chiffre d’affaires défense aux alentours de 25%.

A cet égard, la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 est historique. Le budget alloué à nos forces armées sera de 413 milliards d’euros, une augmentation de 40% par rapport à la précédente LPM. Concrètement, 12% est alloué aux forces nucléaires permettant ainsi de faire face au contexte actuel et à l’avenir avec une allocation de 100 milliards aux Programmes à Effet Majeurs (PEM) avec notamment la construction du PANG.

Ces projets stratégiques financés par la LPM sont soutenus par la DGA qui a pour mission d’équiper les forces. L’institution est responsable tant de la conduite des programmes d’armement, de la passation des marchés auprès de la BITD, que du suivi de toute l’industrie de défense et des PME. En ce sens, elle a vu son organisation évoluer pour s’adapter aux nouveaux défis technologiques, économiques et stratégiques qui s’imposent à la Nation.

Un des enjeux pour la propulsion nucléaire c’est d’assurer une chaîne de la valeur 100% française. Le savoir, la conception et la production doivent rester en France pour ne pas être utilisés comme levier par une puissance étrangère. En effet, depuis le début des années 2000 le phénomène de désindustrialisation s’est accéléré. Les activités de production ont été considérées comme une compétition par les coûts et se sont vu externalisées dans des pays à faibles coûts de production.

Afin de soutenir davantage ce tissu industriel fragilisé par les décisions antérieures, de nouveaux outils voient le jour comme le nouveau fonds d’investissement par Bpifrance destiné à financer l’industrie de défense. Accessible à partir de 500 euros, ce fonds vise à permettre aux Français qui le souhaitent d’investir en capital pour répondre aux besoins croissants des entreprises du secteur. Ce fonds est un exemple parmi de nombreuses initiatives publiques comme Definvest, le Fonds innovation défense ou encore le fonds européen dédié à la défense.

Cet investissement massif de l’Etat a également pour but de relocaliser en France le tissu industriel de défense pour retrouver une BITD souveraine et autonome.

Veille constante de Bercy face aux agressions

Dans ce contexte, il est important de souligner que l’une des missions fondamentales du ministère de l’économie. est de protéger les entreprises vitales à la Nation pour faire face aux investisseurs étrangers. La supervision du ministère s’applique à de nombreux secteurs dont bien évidemment le nucléaire de défense. Cette veille s’appuie sur un réseau d’acteurs de l’Intelligence Economique (IE) qui s’articule autour d’un écosystème structuré associant secteurs public et privé, monde académique et relais d’information spécialisés.

 

Pour investir dans une entreprise française, un investisseur étranger (ou une entreprise française contrôlée par des étrangers) doit demander une autorisation préalable auprès du ministère. A l’issue l’Etat peut autoriser avec ou sans condition ou refuser si les intérêts nationaux sont menacés.

Parmi ces intérêts nationaux, le nucléaire. Le savoir-faire français suscite à travers le monde autant d’admiration que de convoitises. Voici quelques exemples concrets de protectionnisme :

Protection de Photonis (Exosens) (2020)

En 2020 Bercy empêche le rachat de Photonis par un groupe américain afin d’éviter la perte de plus de 130 brevets utiles aux forces spéciales et au nucléaire de défense. L’entreprise est finalement acquise par un partenaire européen, la holding HLD.

Protection de VELAN/SEGAULT (2023) 

Le 31 mars 2025, Framatome a annoncé une double acquisition de sociétés appartenant toutes deux au groupe Canadien Velan Inc. La première est Velan SAS, spécialisée dans la conception, la fabrication et la maintenance de robinetterie nucléaire pour les réacteurs civils et militaires et la cryogénie basse température. Avec le passage sous la bannière Framatome, la société est renommée Valserve. La seconde est Segault SAS et a été acquise avec TechnicAtome.

Protection de Aubert & Duval (2023)

Basée à Pamiers, Aubert & Duval est un fournisseur stratégique de matériaux et pièces critiques pour des industries particulièrement exigeantes, notamment l’aéronautique, la défense, le nucléaire et le médical. L’entreprise était dans une situation financière difficile et suite à une mise en vente elle est rachetée en 2023 au groupe minier Eramet par Airbus, Safran et le fonds Tikehau Capital. Depuis, les résultats s’améliorent nettement, même si la rentabilité complète n’est attendue qu’en 2027, dans un contexte de renforcement de la souveraineté industrielle.

La propulsion navale nucléaire face aux enjeux de compétences et d’innovation technique

En France l’opinion sur l’énergie nucléaire à significativement évolué depuis 2022. Près d’un français sur deux est pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Les Français ont confiance dans les mesures de sûreté qui sont prises dans les installations et cela à un impact direct sur l’avenir du nucléaire en France, une opinion favorable est essentielle à la croissance de la filière.

Les atomes sont donc synonyme d’avenir et cela intéresse de plus en plus les étudiants. La Marine nationale a su profiter de cet élan en créant un BTS “Maintenance des systèmes nucléaires” à l’Ecole des Applications Militaires de l’Énergie Atomique (EAMEA) de Cherbourg. Les élèves y sont formés en alternance avec pour finalité le métier d’atomicien de propulsion navale. Cette formation s’ajoute à celles déjà existantes pour le militaire à l’école Polytechnique ou à l’ENSTA (Ecole Nationale Supérieure de Techniques Avancées). Ces formations sont essentielles à la Marine et permettent de garantir un haut niveau d’expertise dans ce domaine si particulier et secret de la propulsion navale. Ces filières spécifiquement orientées défense permettent également de lutter contre l’aspiration des nouveaux formés en nucléaire civil par les projets très médiatisés comme les SMR (Small Modular Reactor) ou les EPR (Evolutionary Power Reactor). La pérennisation de la filière est essentielle face à la reconstruction du nucléaire civil et les nouveaux besoins énergétiques liés au développement de l’IA.

Les enjeux sont non seulement humain mais aussi technique. Les derniers sous-marins de classe BARRACUDA ne sont pas encore sortis que la prochaine génération est déjà en discussion. Il faut alors se projeter une quarantaine d’années dans le futur et imaginer les besoins dans un monde où les sous-marins devront aller plus vite, être toujours plus discret, avec la possibilité d’embarquer de nouvelles armes et avec toujours plus de disponibilité. La chaufferie nucléaire est au cœur de ces sujets car c’est elle qui fournit la puissance nécessaire à l’alimentation de ces systèmes et qui nécessite un haut niveau de maintenance. Pour rester crédible et assurer notre défense les chaufferies devront s’adapter à ces besoins futurs dans une enveloppe budgétaire limitée. Il est donc primordial d’avoir une filière résiliente et innovante pour relever ces défis.

La dissuasion nucléaire française repose sur un socle indissociable : la maîtrise souveraine de la propulsion nucléaire, des vecteurs et de la BITD. Dans un monde marqué par la compétition permanente, l’effacement des règles et le retour assumé des rapports de force, cette autonomie n’est plus un choix mais une nécessité stratégique. La permanence à la mer des SNLE, la mobilité du PACDG et l’excellence de la BITD garantissent à la France une dissuasion crédible, indépendante et durable. Héritage de la volonté gaullienne et fruit de “L’œuvre commune”, cette capacité demeure aujourd’hui l’ultime assurance nationale et le garant du poids de la France dans l’espace international.  La propulsion nucléaire est donc en perpétuelle évolution pour maintenir une défense d’avance dans un monde où puissance et innovation sont intimement liées.

Théo Fajou, Analyste au sein de la Commission  de Défense navale de l’INAS

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