L’accélération de la mondialisation et l’exploitation des ressources a elle aussi provoqué un sentiment d’urgence climatique chez les pays de la région, qui comprend d’ailleurs un nombre significatif d’Etats insulaires. Ce sentiment inexorable d’urgence climatique se manifeste notamment par l’accélération marquée dans l’élévation du niveau de la mer, bien au-delà de la moyenne mondiale, sans oublier les effets devenus presque habituels des phénomènes climatiques extrêmes et leurs impacts néfastes sur les activités de pêche et touristiques et humaines en général.
Cette sensibilité qui singularise le nexus climat-mer en Amérique latine n’est non plus pas sans influence sur les partenariats maritimes existants. A titre d’exemple, les pays latino-américains font preuve d’une activité particulièrement notoire au niveau de la Commission Maritime des Amériques relevant de l’Organisation Internationale Maritime où de nombreux pays déploient conjointement des initiatives pour relever les défis civils communs. Parmi elles, il existe, à titre d’illustration, des plans d’action « mer et littoral » et « lutte contre les pêches illégales, non-déclarées et non-réglementées » respectivement lancés par le CPPS (un groupement de pays du Pacifique du Sud-Est qui comprend le Chili, la Colombie, Équateur et le Pérou) ou la Commission des Pêches de l’Atlantique Centre-Ouest (COPACO). Les fruits concrets et pratiques de ces schémas de coopération inter-latino-américaine semblent être les facteurs qui orientent la coopération internationale dans cette région davantage vers l’aspect maritime.
Mais dans cette perspective, la France n’est pas du tout tenue à l’écart. En réalité, au cœur des partenariats tissés par Paris dans la région se trouve le nexus sécurité-durabilité-coopération scientifique comme en témoigne la Déclaration de Valparaiso signée avec le Chili et les projets financés par le Fonds Français pour l’Environnement Mondial (FFEM) en faveur de la lutte contre la pollution marine. Ainsi, cette matrice duale (dual use) où la protection marine devient un espace de projection technologique et industrielle est susceptible de constituer une nouvelle porte d’entrée pour la BITD française en Amérique latine.
Cette perspective s’aligne avec une tendance déjà en cours dans la région et qui se manifeste notamment par l’allocation de la part de la Banque de Développement de l’Amérique latine (CAF) quelques 2,5 MM USD aux projets de durabilité océanique dans lesquels la France semble un candidat fiable et expérimentée notamment grâce à ce qu’elle a déjà entrepris au niveau européen avec la plateforme communautaire Global Gateway permettant de développer des flottes anti-pollution.
Un autre levier d’implantation peut émaner des propres points d’ancrage de la BITD française déjà en vigueur dans la région. Les OPV -87, livrés par Naval Group à l’Argentine en 2018, sont susceptibles de faire l’objet d’un développement afin d’en faire des navires adaptés pour s’acquitter des missions de police de pêche et de lutte anti-pollution. Un autre partenariat potentiel est entre les compagnies françaises Thales, Exail et CLS Group et les pays de la CPPS afin de forger des écosystèmes intégraux de Maritime Awarness Domain (MDA) sans omettre les fruits du partenariat franco-brésilien baptisé ProSub et les fortes potentialités que présente son extension au domaine écologique et sécuritaire et à la CPPS.
L’analyse des marines latino-américaines met en évidence un constat clair : la modernisation des flottes se fait dans un cadre contraint, entre ambitions stratégiques élevées, ressources limitées, vieillissement des unités et dépendances technologiques persistantes. Brésil, Mexique, Colombie et Chili suivent des trajectoires distinctes mais partagent une logique de modernisation sélective, combinant renforcement des capacités critiques, industrialisation locale partielle et recours à des partenaires étrangers pour les technologies sensibles. Ces dynamiques façonnent les stratégies navales et conditionnent directement l’interopérabilité, la disponibilité opérationnelle et la projection régionale. Dans ce contexte, la BITD française dispose d’un positionnement crédible, fondé sur l’expertise technologique, l’accompagnement industriel et la continuité du soutien. Les partenariats ciblés, allant du transfert de compétences à la maintenance intégrée, constituent un levier stratégique pour renforcer la présence française tout en soutenant la souveraineté maritime régionale. La réussite dépendra de la capacité à anticiper les évolutions technologiques et la concurrence extrarégionale, et à combiner innovation, adaptabilité et engagement à long terme, offrant ainsi une modernisation progressive mais durable pour les marines latino-américaines et une valeur ajoutée tangible pour la BITD française.