La France et l'Europe face à la menace balistique : l’urgence d’une coopération industrielle

Le conflit de juin 2025 ayant opposé l’Iran à Israël illustre un changement de paradigme autour de l’emploi des armes balistiques. En effet, malgré l’utilisation des « dômes de fer », dont le coût d’utilisation s’élève à 50 millions d’euros par batterie, le système de défense israélien ne s’est pas révélé infaillible face à la stratégie d’attaque de masse des iraniens.

Ainsi, malgré la possession de l’arme atomique et la présence d’une base industrielle et technologique de défense capable de produire des systèmes sophistiqués, des vagues de drones et de missiles balistiques à bas coûts, ont pu passer les systèmes de défense israéliens et frapper des zones civiles. Ce conflit nous montre donc que l’utilisation des missiles balistiques peut être efficace pour atteindre l’intégrité territoriale d’un Etat, et ce, même si celui-ci dispose de la dissuasion nucléaire et d’outils de défense modernes.  Avec un climat géopolitique particulièrement sous tension, il devient donc nécessaire à la France de disposer d’outils pour assurer la sécurité du territoire national. Il apparaît ainsi  plus que jamais essentiel de sanctuariser le territoire européen face à des menaces grandissantes et un allié américain se désengageant de la sécurité  du  Vieux  Continent.  Le  renforcement  du  soutien  politique à la coopération industrielle entre les États européens devient donc crucial afin de garantir à l’Europe une capacité de défense crédible et durable, en dépit des différences d’intérêts entre pays.

Le missile balistique, une arme de plus en plus répandue

Un missile balistique se définit comme un engin disposant de charges militaires propulsé par un moteur-fusée. Il se distingue d’un missile de croisière classique par le fait qu’à la manière d’une fusée, il suit une trajectoire balistique en quittant l’atmosphère avant de retomber sur sa cible.

Ainsi, malgré le fait qu’un missile balistique soit facilement détectable par des systèmes de défense, il offre des avantages importants à son opérateur:

 

  • Un long rayon d’action permettant de frapper une cible à plusieurs milliers de kilomètres tandis que la portée d’un missile de croisière sera plus limitée. Certains missiles balistiques peuvent même atteindre des cibles situées sur un autre continent (on parle alors de missiles balistiques intercontinentaux avec une portée supérieure à 5 500 km).
  • Une grande vitesse le rendant plus difficile à intercepter par les systèmes de défense. Par exemple, le futur missile balistique français M51.3 est capable d’atteindre une vitesse de Mach Il est donc très compliqué de les intercepter en vol en raison d’une fenêtre d’action extrêmement réduite (de l’ordre de quelques minutes à une poignée de secondes en fonction des situations).

 

C’est pour ces raisons que l’arme balistique est identifiée comme un enjeu majeur par les états-majors d’autant plus que leur utilisation est de plus en plus répandue comme il a été possible de l’observer au Moyen-Orient ou sur le théâtre ukrainien (utilisation des missiles Iskander-M russes pour frapper des infrastructures ukrainiennes). De plus, de nombreux pays (Pakistan, Inde, Turquie…) renforcent leur arsenal balistique afin de pouvoir asseoir leur capacité à agir militairement dans leur environnement régional.

Ainsi, la généralisation de la technologie balistique rend cette arme moins coûteuse et donc plus accessible à certains opérateurs. La France et l’Union Européenne voient donc leurs territoires se retrouver à portée de tir d’entités ouvertement hostiles (comme l’Iran par exemple) qui, jusqu’à présent, ne disposaient pas de l’allonge suffisante pour exercer une menace.

Il apparaît donc nécessaire que la France et ses partenaires puissent disposer d’outils de défense adaptés afin de protéger le territoire européen face à la menace d’autant que la dissuasion nucléaire ne s’avère pas forcément dissuasive (exemple des frappes iraniennes en Israël). C’est pour cette raison que l’enjeu balistique fait partie des objectifs de la Revue Nationale stratégique 2022 qui parle d’égalisation des niveaux technologiques avec un rattrapage de la part des compétiteurs stratégiques dans le domaine balistique.

L’arsenal de la France pour faire face à la menace

En 1999, la France a lancé le programme Famille de missiles sol-air futurs (FSAF) avec l’objectif de proposer des outils de défense sol-air capables de protéger les installations militaires et maritimes des menaces aériennes. Ce programme a donné naissance à la famille de missiles ASTER comprenant les gammes Aster 30 et Aster 15 en collaboration avec l’Italie via MBDA. Ainsi, si le missile ASTER 15 est plutôt dédié à l’autodéfense, l’ASTER 30 est conçu pour permettre une défense de zone étendue avec une portée de 120 km.

De plus, la version ASTER 30 Block 1 est spécifiquement dédiée à l’interception de missiles balistiques courte portée (entre 300 et 600 km) avec une vitesse de Mach 4,5 et un plafond de 20 km.

Les gammes de missiles ASTER 30 sont actuellement déployées dans l’armée française de deux manières :

  • Sur des systèmes PAAMS (Principal Anti Air Missile System) sur les 4 frégates de classe Horizon de la Marine Cela permet d’assurer la protection des flottes face aux missiles hostiles.
  • Sur des systèmes SAMP/T MAMBA (Système Sol-Air Moyenne-Portée Terrestre) pour assurer une “bulle de protection” autour des armées sur le théâtre d’opérations ou bien autour d’installations stratégiques. Chaque système possède une capacité maximum de 48 missiles avec une zone d’action de 100 km. L’ambition de la France est de posséder 12 systèmes de ce type d’ici 2035 (8 actuellement en service).
 

Ainsi, il est possible de constater que la France possède un certain arsenal de défense pour pouvoir contrer des missiles balistiques. Néanmoins, certaines faiblesses peuvent être constatées dans le dispositif:

 

Tout d’abord, un nombre de systèmes de défense limité. En effet, s’il est possible de protéger les sites les plus sensibles (centrales nucléaires, barrages…), certaines cibles pourraient se retrouver vulnérables en cas d’attaque massive saturant les défenses. Le dispositif de défense français pourrait avoir du mal à gérer une attaque de grande envergure impliquant plusieurs dizaines de missiles.

Ensuite, il y a la question du coût d’interception d’un missile qui apparaît désavantageux. Le prix d’un système SAMP/T s’estime autour de 500 millions d’euros avec l’équipement associé (missiles ASTER, radar, lanceurs et logistique). Le coût économique d’interception d’un missile est donc généralement favorable à l’assaillant. De plus, l’efficacité n’est pas forcément garantie avec un taux d’interception d’environ 80% en situation d’essai.

Ainsi, le système SAMP/T est un outil d’élite pour la défense antimissile balistique. Néanmoins, de par ses coûts et sa haute technologie, il ne peut être présent partout et doit se contenter de protéger des zones particulièrement sensibles.

 

Un manque de solutions en matière de frappe en profondeur

Comme il a été possible de le constater, les outils de défense de la France, bien que technologiquement avancés, s’avèrent limités en nombre pour assurer une défense totalement hermétique. On constate aussi un manque au niveau des solutions de frappe en profondeur du côté des pays européens de l’OTAN face à la Russie. En effet, la réponse balistique de l’OTAN se compose du déploiement de missiles Sol-Sol Tomahawk, de missiles SM-6 et d’armes hypersoniques en

Allemagne pour assurer la sécurité de l’Europe. Néanmoins, ces outils sont fournis et déployés par les Etats-Unis créant ainsi une dépendance des états européens au support américain. Il est donc important que les États européens soient capables d’être autonomes en disposant de leurs propres outils de défense et de frappe en profondeur. Ce constat se révèle d’autant plus urgent depuis l’élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis. Le président américain souhaite en effet que l’Europe puisse assurer elle-même sa propre sécurité afin de pouvoir se concentrer sur des théâtres plus urgents (notamment le Pacifique).

En conséquence, certains spécialistes s’inquiètent du manque d’outils européens en matière de frappes en profondeur. Un rapport de la commission de la défense nationale et des forces armées s’alarme ainsi du manque de solutions françaises et européennes en matière de capacité sol-sol de précision dans la grande profondeur par rapport à la Chine et la Russie notamment.

Par exemple, en matière de missile balistique, la France ne dispose dans son arsenal que du missile M51 possédant une portée intercontinentale de 10 000 km et dédié à la dissuasion nucléaire. Or, les observations du théâtre ukrainien montrent une utilisation des missiles (Iskander-M notamment) pour des frappes conventionnelles (non-nucléaires) par les Russes, un outil dont les Européens ne disposent pas actuellement.

Une coopération difficile en matière de défense antimissile : l’exemple de l’European Sky Shield Initiative

En octobre 2022 est lancée, à l’initiative de l’Allemagne, l’European Sky Shield Initiative (ESSI). L’objectif de cette initiative est de combler les lacunes capacitaires des pays européens de l’OTAN à travers l’acquisition, l’utilisation et la maintenance commune de systèmes de défense sol-air. La finalité du projet est de permettre le déploiement d’un bouclier défensif en Europe qui serait soutenu par différents pays via un système d’achat groupé.

Ainsi, si cette initiative de Berlin peut apparaître au premier abord comme un succès avec 21 pays européens membres, dont la Pologne, le Royaume-Uni ou encore la Turquie, l’ESSI peine encore à rallier certains poids lourds européens et notamment la France.

 

En effet, l’ESSI est source d’un désaccord profond entre Paris et Berlin principalement pour des raisons industrielles. Il y a en effet une opposition majeure entre les deux pays à cause des systèmes retenus pour l’acquisition groupée à savoir:

  • Les systèmes allemands Skyranger 30 (SR-30) et IRIS-T SLM pour l’interception courte et moyenne portée.
  • Le système américain Patriot pour la longue portée.
  • Le système israélo-américain Arrow 3 pour l’interception à très longue portée.

La France reproche à l’Allemagne de ne pas assez prendre en considération les solutions industrielles européennes au profil d’achat “sur l’étagère” auprès de pays tiers. Paris aurait ainsi souhaité plus de consultations préalables au lancement sur le choix du matériel afin de pouvoir proposer son système SAMP, tandis que Berlin a indiqué une certaine urgence d’action dans le choix de systèmes non-européens.

 

En conclusion, si l’ESSI apparaît comme une solution pour renforcer l’arsenal de défense européen avec des économies d’échelle sur l’acquisition du matériel et une interopérabilité entre les différentes armées, elle manque d’arguments en

matière de souveraineté européenne pour obtenir un consensus auprès de l’ensemble des poids lourds du continent.

Cette conflictualité s’illustre par la difficulté à réduire les divergences franco-allemandes en conciliant le dogmatisme français avec le pragmatisme allemand. Des discussions devront donc être menées entre les deux camps afin d’obtenir une vision commune garantissant une solution européenne de défense viable sur le long terme.

ELSA, une solution pour combler le déficit capacitaire

L’initiative ELSA (European Long Strike Approach) a été initiée par la France via une lettre d’intention soumise le 11 juillet 2024 lors du sommet de l’OTAN à Washington. La lettre regroupe les signatures de la France, de l’Allemagne, de la Pologne et de l’Italie. L’objectif de ce projet est de combler la faille capacitaire des pays européens en matière de frappe en profondeur. Cette initiative vise à offrir un cadre de coopération intergouvernementale innovant visant à aider la base industrielle et technologique de défense européenne à concevoir, développer et produire ses propres capacités de frappe dans la profondeur dans l’ensemble des milieux10. Ainsi, elle vise à rendre l’Europe indépendante en matière d’outils de frappe longue portée avec une solution souveraine pouvant répondre à la menace russe.

Si le projet n’en est qu’à ses débuts, plusieurs “clusters” ont été créés pour développer différentes solutions de missile longue portée, dont un missile de croisière terrestre doté d’une portée de 1000 à 2000 km. Il est donc fort probable que l’industrie française joue un rôle clé dans le futur développement en raison de sa base technologique et l’expérience de ses acteurs (avec MBDA France, Safran, Thalès et ArianeGroup notamment).

Des investissements sont d’ores et déjà prévus par le gouvernement français avec un financement de l’ordre d’un milliard d’euros du ministère des Armées dans un projet de missile balistique terrestre (MBT) piloté par ArianeGroup. Ce programme vise à développer un missile de plus de 2 000 km de portée qui compléterait les capacités de frappe dans la profondeur française.11 Le premier volet de cet investissement sera de 15,6 millions d’euros pour 2026 afin de réaliser des études de faisabilité.

 

En revanche, la plus grande difficulté pour les pays européens va être de réussir à mettre de côté les intérêts nationaux afin de développer une vision commune sur les projets d’armement et leurs objectifs. Force est de constater que le consensus demeure encore lointain, comme en témoignent les divergences persistantes autour de projets d’envergure tels que le SCAF, aujourd’hui fragilisé par des désaccords entre les principaux acteurs, notamment la France et l’Allemagne.

Olivier Despons, analyste au sein de la Commission de défense terrestre de l’INAS

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