Le 24 février 2022, Vladimir Poutine lance une « opération militaire spéciale » visant l’Ukraine. Ce conflit entraîne une mobilisation totale des moyens humains, industriels et financiers des belligérants. C’est dans ce contexte que le Service de Sécurité d’Ukraine (SBU) lance le 1er juin 2025 une attaque de drones de grande ampleur visant quatre bases aériennes russes. Les drones sont devenus la clé de voûte du conflit. Leur apport réside dans la flexibilité de leurs usages et leur faible coût de production qui permet des cadences de production élevées, clé de leur impact opérationnel.
Le conflit russo-ukrainien a également mis en lumière les vulnérabilités du système de défense de notre pays. Ainsi, le président de la République a annoncé le 13 juillet 2025 une augmentation du budget de défense qui devrait atteindre 64 milliards d’euros en 2027. Lors de ses vœux aux forces armées prononcés le 15 janvier 2026 sur la base d’Istres, il a également encouragé l’industrie de défense à s’inscrire pleinement dans une dynamique d’économie de guerre.
Plus récemment, le groupe Renault (détenu à 15% par l’Etat) et le constructeur de drones Turgis Gaillard ont annoncé un partenariat visant à fabriquer des drones dans les usines Renault du Mans (Sarthe) et de Cléon (Seine-Maritime). Cette annonce illustre d’une part les capacités d’adaptation du secteur industriel et d’autre part le rôle moteur de l’Etat pour répondre aux enjeux de souveraineté de l’augmentation des capacités de production de la base industrielle et technologique (BITD) de notre pays.
Le conflit entre la Russie et l’Ukraine a mis en exergue le rôle des drones, désormais considérés comme des équipements stratégiques. La filière industrielle des drones a connu une accélération à chaque étape de sa chaîne de valeur : innovation, conception, production et distribution. Pour soutenir la montée en cadence de la production, les états doivent être acteurs de son financement. L’injection d’argent public dans la boucle industrielle paraît indispensable pour renforcer la production.
Face aux tensions en Europe de l’Est, l’Union européenne souhaite renforcer la Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne (BITDE). L’European Defence Industry Programme (EDIP) prévoit un budget de 1,5 milliards d’euros, sous forme de subventions, pour la période 2025-2027. Ce programme vise à accroître la capacité de production des industriels européens. Ces aides et subventions publiques sont indispensables pour financer la recherche et le développement dans le secteur de la défense. Entre 2023 et 2025, la réglementation européenne Action to Support Ammunition Production (ASAP) a permis de débloquer un budget de 500 millions d’euros pour encourager la production de munitions et de missiles en Europe. En France, la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 (LPM) apporte une certaine visibilité à la BITD. Les subventions publiques sont un instrument du financement de l’industrie de défense. Toutefois, la plupart des aides publiques sont orientées vers les grands donneurs d’ordres tels que Dassault Aviation, Thales, Safran ou Naval Group, au détriment des Petites et Moyennes Entreprises (PME) et des Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI). Cette concentration des ressources renforce la position des acteurs majeurs mais fragilise l’écosystème industriel. Cela limite le développement et l’innovation des plus petits acteurs de l’industrie française. À long terme, cette approche peut réduire la résilience de la chaîne d’approvisionnement.
Lorsque l’État le juge nécessaire, ces aides directes peuvent s’articuler avec des Advanced Purchase Agreements (APA – contrats d’achats anticipés), des Accelerated Public Procurement (APP – commandes publiques accélérées) ou des prêts bonifiés. En liant mécanisme de soutien (aides directes, prêts bonifiés) et mécanisme de sécurisation de la demande (APA, APP), l’État met en place les conditions pour que la BITD remplisse son rôle de manière autonome et durable.
Les Advanced Purchase Agreements (APA) permettent de commander et de payer des biens avant leur livraison. Les états ont recours à ce type de contrats pour soutenir la trésorerie des entreprises. En effet, ces commandes facilitent le financement des investissements et l’accélération des cadences de production. Ce mécanisme est par exemple utilisé en France et en Ukraine. Fin 2024, Sébastien Lecornu, ministre des Armées, acte la commande de 1 000 drones pour l’exercice ORION 2026. Commanditaire de ce projet, la Direction Générale de l’Armement (DGA) collabore avec 100 entreprises pour préparer l’armée à la « dronisation » des conflits. Parallèlement, Arkéa Banque Entreprises et Institutionnels et Bpifrance ont lancé le programme de financement « Avance Défense + » le 10 septembre 2025. Ce dispositif vise à financer et sécuriser le cycle d’exploitation des PME et ETI de l’industrie de défense pour soutenir la chaîne d’approvisionnement et favoriser la montée en cadence industrielle.
Le mécanisme Accelerated Public Procurement (APP) permet à un organisme public de passer une commande prioritaire. Cette pratique aide à déclencher la production et la livraison à flux tendus pour satisfaire des besoins opérationnels urgents. Pour l’État, ces commandes offrent la possibilité de répondre rapidement à un besoin, même si la procédure accélérée entraîne des coûts plus élevés. Ce mécanisme permet de répondre aux exigences de la guerre de haute intensité. Entre 2024 et 2025, selon le ministère de la Défense ukrainien, ce pays a signé pour 2,14 milliards d’euros de contrats afin de développer la filière drones de son armée. Face à l’ampleur du conflit, l’Ukraine cherche à consolider ses capacités industrielles. Cependant, l’urgence de la situation peut générer des dérives. En 2023, le Bureau National Anti-corruption Ukrainien (NABU) révèle une malversation impliquant des parlementaires, des hauts responsables publics et des entreprises de la filière drones. L’enquête révèle un mécanisme de corruption sur certains contrats – notamment de drones First Person View (FPV) – qui enregistraient des prix augmentés jusqu’à 30 %, avant une redistribution illégale de cette marge. En temps de guerre de haute intensité, les procédures sont souvent accélérées, ce qui augmente les risques de dérives. Cette affaire illustre l’importance de s’appuyer sur des protocoles robustes et transparents. L’objectif est de développer une industrie de défense résiliente et flexible, capable de s’adapter à l’accélération de la demande.
Les financements par Advanced Purchase Agreements (APA) ou Accelerated Public Procurement (APP) constituent des « bons de commandes ». L’État s’engage de manière ferme à acheter un volume déterminé de matériels. Les commandes permettent aux entreprises d’obtenir des financements, la solvabilité de l’État constituant un gage de fiabilité pour les banques. Les pouvoirs publics redimensionnent ainsi la chaîne de production nationale grâce aux APA et APP qui offrent de la visibilité aux entreprises. Lors de tensions géopolitiques, ces commandes créent un signal fort pour que la BITD passe en configuration « de crise » et accélère sa production. Sur le continent européen, les prises de commandes s’accélèrent face à la menace d’un conflit plus large. En juillet 2025, les nouvelles commandes du ministère des Armées s’élevaient à 4 milliards d’euros.
Les prêts bonifiés sont également utilisés pour soutenir l’industrie. Au travers de ces dispositifs, l’État permet aux banques d’accorder à certaines sociétés des crédits à des taux réduits. Ces taux d’intérêt bonifiés permettent à des entreprises d’augmenter leur liquidité disponible. L’État cherche ainsi à orienter la production industrielle vers certains secteurs stratégiques au travers de mécanismes financiers incitatifs. Dans ce cadre, le prêt bonifié « DEF’FI » de Bpifrance va permettre de soutenir les TPE et PME de la BITD sur une durée de 2 à 7 ans dans la limite d’un million d’euros par entreprise. Ce prêt est dit « de minimis » car le montant accordé est considéré comme faible et ne faussant pas la concurrence au regard du droit européen. Ce produit fléché a pour objectif de soutenir le développement industriel (création d’un prototype, coût de mise aux normes, formation et recrutement, investissements de capacité, augmentation du besoin en fonds de roulement ou encore opérations de croissance externe). En temps de guerre, toutes les ressources sont réorientées pour répondre aux exigences du conflit. Economiquement, les états développent une organisation tournée vers les besoins de la défense. Les aides directes soutiennent l’industrie de défense, les prêts bonifiés financent la production, les contrats d’achats anticipés sécurisent la demande et les commandes publiques accélérées accélèrent la mise en œuvre. La coordination de ces mécanismes financiers permet de soutenir la montée en cadence de la production.
Les gouvernements, à travers des politiques publiques, participent activement au financement de l’industrie de défense. Cependant, le soutien d’acteurs privés reste déterminant. Une collaboration entre le secteur public et privé est nécessaire pour appuyer la montée en cadence. L’économie de guerre incite les politiques publiques à faire appel au secteur privé pour optimiser l’allocation des ressources.
Des fonds d’investissement, parfois à capitaux publics comme certains véhicules d’investissement de Bpifrance, peuvent prendre des participations dans le capital d’entreprises stratégiques. Le secteur privé apporte des ressources financières qui complètent et renforcent l’action de l’État. Le capital-investissement (private equity) est un instrument qui peut permettre aux PME et ETI de financer leurs investissements. En Ukraine, des fonds de capital-risque (venture capital) ont permis à des start-ups d’investir dans la recherche et le développement (R&D) dans des domaines stratégiques. La filière drones a largement bénéficié de ces investissements pour stimuler l’innovation. Le lancement du fonds de capital-risque « Ukraine Phoenix Tech Fund » d’une taille cible de 50 millions d’euros dédié aux start-ups technologiques ukrainiennes a été annoncé au cours du quatrième trimestre 2025. En France, le fonds Ace Aéro Partenaires 1 (AAP1), géré par Tikehau Capital, a été lancé en juillet 2020 avec pour objectif de soutenir les PME et ETI de l’aéronautique civile. Il fut doté lors de son lancement d’un montant de 630 millions d’euros provenant de l’Etat et des grands donneurs d’ordres de la filière (Airbus, Safran, Thales et Dassault Aviation). Son successeur, le fonds Ace Aéro Partenaires 2 (AAP2), a été lancé en décembre 2023 pour contribuer à financer l’augmentation des cadences de production, et notamment des aéronefs bas carbones. Sa première levée de fonds s’est élevée à 400 millions d’euros, rassemblant les quatre principaux industriels de la filière, Bpifrance et le Groupe Crédit Agricole. Ce second millésime a élargi son périmètre d’intervention à l’international, avec un accent particulier mis sur l’Europe, illustré par l’acquisition de la société belge ScioTeq en décembre 2025. Ces deux véhicules d’investissement sont des instruments de politique industrielle. Tikehau Capital a également lancé le 16 juin 2025 le fonds Tikehau Défense et Sécurité (TDS), ouvert aux particuliers et doté d’un engagement initial de 150 millions d’euros réparti à part égale entre Société Générale Assurances, CNP Assurances et le groupe CARAC. Enfin, le fonds Bpifrance Défense S.L.P, lancé le 15 octobre 2025 et également ouvert aux particuliers, a pour objectif de lever 450 millions d’euros pour investir dans environ 500 sociétés non cotées. Ces véhicules d’investissement apportent de nouvelles sources de financement pour l’industrie de défense et démontrent que l’Europe cherche à sécuriser ses capacités industrielles. Toutefois, les fonds de capital-investissement privilégient pour leurs participations des stratégies de croissance externe, dites de « build-up ». Cette approche permet d’augmenter plus rapidement la valeur d’entreprises des sociétés en portefeuille qu’au travers de la réalisation d’investissements de capacité. Pour cette raison, le capital-investissement apparait comme un instrument complémentaire des dispositifs en place pour financer l’augmentation des capacités industrielles de la BITD.
Les investisseurs privés, entreprises ou organismes publics peuvent s’appuyer sur des solutions complémentaires du capital-investissement. Il existe en effet des mécanismes comme le supply-chain finance (SCF), les consortiums, les Joint-Venture (JV) ou encore les Special Purpose Vehicle (SPV). Ces solutions sont mises en œuvre sous la forme d’un partenariat entre différentes entités, privées ou publiques. Ces outils peuvent et permettent d’accompagner la planification de la montée en cadence de la chaîne d’approvisionnement.
Le supply-chain finance (SCF) fait intervenir une institution financière entre le client (par exemple un grand donneur d’ordres) et son fournisseur (par exemple un sous-traitant). Ce financement dit de « bas de bilan » est un outil qui permet au sous-traitant de céder ses créances clients à une institution financière, le « factor », qui le paye avant de se faire rembourser le montant de cette facture par le grand donneur d’ordres. Pour le grand donneur d’ordres, ce mécanisme permet d’accélérer la production grâce à l’optimisation de la trésorerie de son fournisseur. Le SCF permet aussi à l’acheteur d’échelonner les paiements de sa commande ce qui améliore également sa trésorerie. Ainsi, cette méthode de financement améliore la liquidité des deux partenaires. Le supply-chain finance (SCF) présente un intérêt particulier pour les PME et ETI qui ont des ressources limitées. Les multinationales présentent une plus grande marge de manœuvre car elles possèdent des lignes de crédit confirmées et/ou de plus amples réserves de trésorerie. Ainsi, le SCF contribue à soutenir la production critique en apportant des solutions de financement. La Banque Européenne d’Investissement (BEI) a annoncé avoir multiplié par quatre ses financements dans la défense et la sécurité en 2025 pour atteindre un montant de 4 milliards d’euros en 2025, dont 670 millions d’euros en France. En apportant un soutien aux PME et ETI, l’Union européenne souhaite sécuriser les approvisionnements et renforcer la résilience de son tissu industriel dans un contexte où le conflit russo-ukrainien a engendré une augmentation de la demande. Le groupe BPCE a réaffirmé le 8 avril 2025 sa volonté de recourir au SCF pour financer les entreprises de la BITD en distribuant notamment les produits de financement du cycle d’exploitation de la BEI. Ces solutions de financement permettent de répondre à des besoins de trésorerie croissants et de répondre à l’augmentation des carnets de commandes.
L’Union européenne encourage la mise en œuvre de partenariats industriels pour regrouper les moyens financiers et industriels de plusieurs acteurs dans une optique de partage des investissements et de mutualisation des risques. Cette coopération européenne vise à limiter la fragmentation du marché de l’industrie de défense. L’absence de coordination empêche en effet l’apparition au niveau européen d’une répartition des spécialisations et d’une standardisation des équipements. En coordonnant les investissements, l’Europe augmente l’efficacité de son tissu industriel de défense et recherche l’effet d’échelle. De plus, en réduisant la dépendance aux fournisseurs non européens, l’Europe renforce sa souveraineté industrielle.
A travers les consortiums, les entreprises de l’Union européenne partagent les ressources, les risques et les compétences dans des projets communs. Ainsi, le consortium « European Interactive Sensor-Based Dynamic Defence Network » (EISNET) regroupe 23 partenaires de l’industrie de 12 États membres de l’UE. Ce partenariat, dont Thales est le coordinateur, vise à améliorer la performance des systèmes de défense aériens, afin de protéger l’UE des menaces allant des essaims de drones aux missiles hypersoniques. Ces consortiums favorisent les coopérations industrielles tout en posant des défis de supervision. Des solutions comme le Special Purpose Vehicle (SPV) ou la Joint-Venture (JV) permettent d’organiser la gouvernance d’un projet en centralisant son pilotage dans une seule entité juridique. La Joint-Venture (JV) permet de créer une société rassemblant des partenaires industriels actionnaires pour mener à bien un projet. Ces partenaires se répartissent les rôles et les responsabilités. Contrairement aux consortiums, les JV sont gouvernées par un comité de pilotage centralisé. En ce sens et pour répondre à une forte demande, Safran va développer ses munitions « A2SM Hammer » via ce mécanisme. Le 24 novembre 2025 a été officialisé l’accord de joint-venture entre l’entreprise Bharat Electronics Ltd et Safran Electronics & Defence pour produire en Inde la munition air-sol de précision Highly Agile Modular Munition Extended Range (HAMMER). Dans la même dynamique, les Special Purpose Vehicle (SPV) permettent de mener à bien et de financer des projets via une entité juridique créée à cet effet. Des structures comme les SPV permettent de lever des financements du secteur privé (entreprises ou fonds de capital-investissement) comme du secteur public (états ou fonds souverains). Dans certains pays anglo-saxons comme le Royaume-Uni, le Canada ou l’Australie, les SPV servent de leviers pour renforcer la souveraineté industrielle. En août 2025, le gouvernement australien a signé le Strategic Shipbuilding Agreement qui prévoit la création d’un SPV destiné à réaliser des constructions navales. En France, l’exécutif est moins enclin à recourir au SPV pour le financement de ses projets. L’usage d’un SPV implique la création d’une entité juridique qui regroupe plusieurs partenaires, ce qui dilue le contrôle de l’Etat sur le projet, en contradiction avec les impératifs de souveraineté et de confidentialité du secteur de la défense. Le gouvernement français a exploré le recours à ce moyen de financement pour des investissements lourds tels que des frégates ou des avions de type A400M. Néanmoins, le montage juridique et financier autour d’un SPV peut être requalifié en dette publique. Le ministère de l’Économie et des Finances s’y est opposé et les projets n’ont pas abouti.stratégie de défense française,souligne le potentiel des SPV dans le cadre de l’européanisation de l’OTAN. Face à la situation géopolitique en Europe de l’Est, l’Union européenne prépare son industrie de défense. L’intervention des acteurs publics et privés est complémentaire pour soutenir la construction d’une chaîne d’approvisionnement européenne robuste mais flexible, fiable mais réactive.
Les financements constituent un outil de politique industrielle et un pilotage des chaînes d’approvisionnement est un élément important pour les exploiter au mieux. Un cycle itératif d’analyse (diagnostic, prise de décision et évaluation des résultats) permettra d’optimiser la montée en cadence. Pour permettre à l’industrie de défense européenne de remplir son rôle d’instrument de souveraineté, l’analyse des causes des tensions capacitaires est un enjeu clé.
Il convient de réaliser un diagnostic des points de tension en se basant sur des critères d’évaluation opérationnels et économiques. D’un point de vue opérationnel, l’analyse du temps de réalisation (cycle time), des goulots d’étranglement ou des fournisseurs critiques permettent d’évaluer le fonctionnement d’une chaîne d’approvisionnement. D’un point de vue économique, l’analyse du besoin de fonds de roulement permet de mesurer la capacité d’une entreprise à financer son cycle d’exploitation et à produire sans interruption. Parallèlement, le burn rate permet d’évaluer la vitesse à laquelle une entreprise consomme ses ressources pour couvrir ses dépenses opérationnelles. Les mesures quantitatives évoquées ci-dessus permettent d’identifier les tensions et d’enclencher les leviers adéquats pour pérenniser la montée en cadence.
L’analyse de la chaîne d’approvisionnement constitue un outil d’aide à la décision. Une entreprise peut optimiser son activité en augmentant les effectifs, leur temps de travail et leur polyvalence afin d’augmenter ses capacités de production. Pour assurer la continuité de la production, le dual sourcing ou le sourcing alternatif permettent de limiter la dépendance à des fournisseurs extra-européens. Le dual sourcing est le fait de recourir à deux fournisseurs distincts pour un même produit, réduisant ainsi les risques de rupture de la chaîne d’approvisionnement. Le sourcing alternatif vise à diversifier les approvisionnements de certains composants pour ne pas dépendre d’un unique prestataire. En identifiant et en déployant des alternatives au fournisseur en place, le sourcing alternatif permet de renforcer la chaine d’approvisionnement lorsque la situation géopolitique se dégrade. Le dual sourcing et le sourcing alternatif permettent de bâtir des stocks de sécurité pour accompagner la montée en cadence. Lorsque la tension capacitaire est forte, le recours à la sous-traitance est également une option pour apporter une capacité de production additionnelle. Ces mesures visent à augmenter la résilience de la chaîne d’approvisionnement et la flexibilité opérationnelle.
Les mécanismes évoqués – ayant pour objectif une montée en cadence rapide -comportent aussi des risques tels que la surcapacité ou le surendettement. La surcapacité correspond à une situation où les capacités de production d’une entreprise ou d’une industrie excèdent la demande. Le surendettement désigne une situation dans laquelle une société a contracté plus de dettes que ce qu’elle n’a la capacité de rembourser. Une analyse prospective et itérative de la demande nationale ainsi qu’à l’exportation constitue une mesure d’atténuation de ces risques pour aider à dimensionner l’outil industriel au plus juste.
Plusieurs instruments peuvent être mobilisés pour structurer une économie de guerre. En outre, les pouvoirs publics peuvent déployer des dispositifs visant à orienter les ressources vers les « productions prioritaires ». Il paraît opportun de classifier par horizon temporel les outils financiers discutés ci-dessus afin de faciliter leur déploiement. Dans un premier temps, un plan d’urgence (dans un horizon de plusieurs semaines) amène l’État à mobiliser des instruments comme les commandes publiques accélérées (APP), les contrats d’achat anticipé (APA) ou à mettre en place des mesures incitatives en faveur du supply-chain finance (SCF). Ces mécanismes renforcent la trésorerie et contribuent au financement de la montée en cadence. L’optimisation des effectifs et de leur polyvalence permet d’augmenter les capacités industrielles. Le recours à la sous-traitance apporte des capacités de production additionnelles. Dans un second temps, un plan d’industrialisation (dans un horizon de plusieurs mois) vise à mettre en œuvre des outils comme les consortiums et les joint-ventures (JV) pour structurer les partenariats. Les prêts bonifiés (tels que le Prêt Export Defense (PED) et le Prêt Croissance International (PCI) à destination des PME) apportent un complément de liquidité. Le dual sourcing ou le sourcing alternatif permettent de diversifier les approvisionnements afin de réduire la dépendance aux acteurs extra-européens. Dans un troisième temps, dans le cadre d’un plan de stabilisation (dans un horizon de plusieurs années) de soutien de l’industrie de défense, l’État pourra recourir à des partenariats public-privé (PPP), des outils comme les Special Purpose Vehicle (SPV) ou mettre en place des mesures incitatives favorisant l’investissement dans les fonds de capital-investissement. L’objectif est de planifier et d’accompagner la montée en puissance de l’industrie de défense sur plusieurs années.
L’État peut combiner les mécanismes financiers afin de moduler sa stratégie. En économie de guerre, les pouvoirs publics stimulent le tissu industriel grâce à la commande publique afin de fournir les équipements nécessaires. Le secteur privé intervient pour pérenniser la production. La répartition des ressources, financières comme humaines, et la priorisation des programmes identifiés comme essentiels permettront d’orienter et de piloter la mobilisation des acteurs de l’industrie de défense. En 1950, le congrès des États-Unis adopte la loi Defense Production Act (DPA) après le début de la guerre de Corée. Cette loi, encore en vigueur, donne au président le pouvoir d’orienter les ressources et de superviser la production vers des besoins critiques en période de crise. Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’OTAN a déployé un « plan d’action sur la production pour la défense » à destination des pays membres de l’Alliance. A l’image de la loi Defense Production Act, ce plan vise à renforcer les capacités de production des pays alliés en identifiant leurs besoins. La BITD a récemment enregistré des réussites industrielles marquantes, en particulier concernant le radar GM200 de Thalès (délais de production réduits de 2 ans à 6 mois), le canon Caesar (délais de production réduits de 2,5 ans à 1 an avec une cadence de production multipliée par 6) et le Rafale, dont la cadence de production a été accélérée de 1 à 3 avions par mois. La structuration d’une industrie de défense capable de répondre aux besoins d’un conflit de haute intensité relève de la combinaison de logiques de politique de défense, d’intelligence économique et de politique industrielle.
Oscar Bourgeacq, Analyste au sein de la Commission dédiée au Financement de l’Industrie de Défense de l’INAS
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